ENTREZ, MESSIEURS... FAUT VOIR ÇA
Puis, le spectacle se modifia; soudain le succès s'abattit sur ce petit théâtre, et les Funambules ne désemplissaient pas. C'est qu'un artiste admirable avait su passionner Paris.
Dans une petite salle, mal éclairée, mal aérée, mal odorante, un acteur était justement acclamé. On venait admirer Pierrot : Pierrot, c'était le beau,
le gracieux, lu svelte Jean-Gaspard Deburau.
« Cet incomparable comédien, écrit Th. de Banville dans ses Souvenirs, avait loul ce qu'il faut pour charmer le peuple, car il était peuple par sa naissance, par sa pauvreté, par son génie, par sa
naïveté d'enfant; mais aussi il répondait au besoin d'él^ance et de splendeur qui existe dans les âmes primitives, et il n'y eut jamais duc ou prince qui sut aussi bien que lui baiser la main d'um* femme... Les gamins du paradis lui jetaient des oranges et il les ramassait, les mettait dans ses poches avec une joie enfantine, heureux de faire ménage avec eux el de jouer à la dînette, et, la minute d'après, il était un prince dédaigneux, un magnifique don Juan, jouant la scène avec Charlotte
et Maihurine, avec une simplicité rafGnée qui souvent dut faire réfléchir nos acteurs infirmes et turbulents, w Jules Janin, qui écrivit un livre sur ce grand artiste*, disait de lui : '< Deburau anime le drame en regardant le public ; il y a des événements magiques dont vingt scènes ne pourraient faire comprendre le sens : il les explique, il les commente, il les éclaircil, et le public est si soudainement illuminé qu'à une des dernières représentations du théâtre des Funambules nous avons vu la salle entière livrée à un rire convulsif, parce que Deburau avait souri. Tout le monde savait qu'il jouait la pantomime. Eh bien I ceux qui ne Tavaient pas vu demandaient aux autres : « Qu'a-t-il dit? »
Chacune de ses créations était un succès ; mais^ le 17 juin 1846, ce grand comédien — qui fut littéralement adoré par ce public enthousiaste du boulevard du Temple, mourut des suites d'une chute faite dans les dessous du théâtre. Heureusement Deburau laissait un fils, Charles Deburau, qui lui succéda et sut l'égaler. Dès son début sur cette petite scène où Jean-Gaspard avait laissé de si beaux souvenirs, Charles Deburau conquit son public : c'était le même esprit, c'était le même charme, c'était la même grâce agile, et les spectateurs enthousiasmés et reconquis portèrent en triomphe Theureux ih^butant jusqu'à son modeste logis.
LVxcellent comédien Péricaud, qui ne se contente