DU TEMPLE
pas d"être applaudi doublement, et comme comédien et comme auteur dramatique, car nous lui devons plusieurs pièces charmantes, dont Madame la Maréchale, mais qui est — nous avons plaisir à le répéter — un des meilleurs historiographes du théâtre à Paris, nous a donné sur les Funambules
un volume aussi précieux que documenté et spirituel. C'est un récit amusant au possible : il y a entre les Funambules et le théâtre de M"" Saqui des rivalités féroces; puis, les troupes se fondent : n Monsieur Saqui », l'époux de la célèbre danseuse de corde, partage en 1823 les fonctions directoriales avec Bertrand et Fabien ; mais cet âge d'or n'a qu'un temps : on se sépare bientôt. L'association n'a duré que neuf mois, et un beau jour l'affiche du Théâtre des Funambules (les affiches
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étaient écrites à la main) proclamait la i
le lendemain, l'affiche de M"" Saqui publiait une
verte réponse aux Cabotins d'à côté.
C'étaient les Funambules qui triomphaient; mais leur joie n'était pas sans mélange : des règlements draconiens régissaient toi" ""•=■ ■"■':■= théâtres, et c'est ainsi que VAlmanu' tacles — de Barba — pour l'année apprend qu'au Ihéâtre des Funambu!
reux ne peut prendre part à l'action e affaires de son cœur sans avoir fait p quelques gambades et quelques cabriole.
Frederick Lemailre — l'illuslre I qui, comme nous l'avons dit, joua aux Funambules, avait donc été tenu, de par ordonnance royale, d'entrer sur les mains, alors que, le 28 décembre 1816, il joua le noble Comte Adolphe dans Evariste ou ies Faux Monnai/eurs (pantomime en trois actes, musique de M. Mourat, mise en scène par M. Gougibus aîné). Des entraves étaient apportées à la libre expansion de l'art dramatique.
En 1827, on annonce la première représentation de Poulailler ou Prenez garde à vous, pantomime, 'I arlequinade comique, avec changements à vue et divertissements dans le genre des fêtes de la Courlille»; et sur la première page du manuscrit, soumis à l'autorisation préalable, se lit la note suivante :
« Lue et approuvée pour être jouée au tliéâlre des Funambules. Lorsque Cartouche et Mandrin sont mis en scène sur les théâtres secondaires,
(Uu^ C.n,»v.lsl.)
Poulailler, qui est un voleur de troisième classe, peut sans inconvénient figurer aux Funambules. D'ailleurs, le tableau de la fin est moral, mais on ne verra pas la Grève, et Poulailler n'aura pas la figure atroce des brigands de mélodrames : la figure pâle et les habits sales suffisent. »
« Paris, ce 29 janvier 1827. » Vauquelin,
Inspecteur des Théâtres.
Les directeurs restreignaient les appointements ; des mesures sévères étaient prises par eux contre le sans-gêne des artistes : la costumière, «M"* Guerpon», recevait la défense de « donner les pantalons aux acteurs qui manqueraient de bas » ; il était « formellement interdit de se servir de l'huile des quinquets pour se démaquiller le visage ». Dans la salle le public, après s'être invectivé copieusement, se lançait volontiers des épluchures d'orangés et des trognons de pommes à la figure. Une odeur violente d'ail flottait dans l'air. Le peuple s'entassait au paradis et au parterre pour acclamer Deburau et ses camarades, les voir se giffler, se tromper, se faire des niches et, suivant le mot si spirituel de Banville, « recevoir des coups de pieds occultes ». On se disputait, on se battait même, parfois on envahissait les avant-scènes pendant que de galants spectateurs offraient des gâteaux de Nanterre, des chaussons aux pommes, ou des demi-glaces à deux liards le verre à leurs aimables
voisines. L'entreprise périclitait quand Laurent atné, fournisseur attitré du répertoire des Funambules, produisit le Bœuf enragé, » pantomime-arlequinade en douze tableaux dans le genre anglais'). Ce fut un triomphe : plus de deux cents fois de suite, la salle, pleine à craquer, acclama Deburau, et les Funambules connurent d'heureux jours! 11 faut lire le scénario du Bœuf enragé pour en comprendre l'énorme folie; il y a des indications de scène inouïes.
C'est Ch. Nodier qui signala le premier les Funam- chaules bbblhau butes à l'admiration
de Paris, par un article paru dans le Pandore du 19 juillet 1828. Balzac, J. Janin, Th. Gautier, Gérard de Nerval, entraînés par lui, firent chorus, et voilà les Funambules à la mode. Nodier luimême fournit une pantomime, le Songe d'or ou Arlequin et VAvare, au grand Deburau. Le Directeur de la Bibliothèque de lArsenal n'avoua jamais
la paternité de cette œuvre charmante ; mais ses amis furent moins discrets que lui. « Le Songe (Tor^ écrit Th. Gautier, est la merveille des plus merveilleuses pantomimes qu'enfanta le cerveau humain. C'est Tadorable imagination de Nodier qui le créa, ce bijou aux facettes diamantées, où les tons nacrés le disputent à ceux de Tétincelante aurore ; et Tingrat renie une telle fille ! »
En 1829, à la veille du moment où Tépopée napoléonienne va s'épanouir boulevard du Temple, un acteur des Funambules, Victor, remplissait le rôle du Vieux chasseur dans le Retour on la Fille du vieux chasseur; ce Victor ressemblait à Napoléon et, de plus, portait un vieil uniforme vert! Fût-ce voulu ou fût-ce par inadvertance? toujours est-il que Victor se met à prendre son tabac dans la poche de son gousset comme le faisait le grand empereur î Tumulte dans la salle, acclamations, cris séditieux, et Victor est condamné à un mois de prison, pour avoir « endossé un uniforme vert et pris du tabac comme eût pu le faire Vhomme que la pudeur empêchait de nommer ». Quel émoi dans le théâtre! Arrive 1830, et la fièvre patriotique envahit tous les cœurs. Les auteurs abandonnent leurs droits, et les artistes renoncent à leurs cachets au bénéfice des blessés de Juillet!
Après 1830, M""® Saqui s'insurgea contre les injonctions — qui lui étaient faites, — de se cantonner dans les limites de son privilège. Elle se rend au faubourg Saint- Antoine à l'heure de la sortie des ate-
titirrir ir In prrs».
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liers et invite en masse les ouvriers à se rendre à son théâtre. « Je vous offre une représentation gratuite I Vive la Liberté I » — « Vive Madame Saqui ! » — Le lendemain, i .500 faubouriens envahissaient le boulevard du Temple en hurlant la Parisienne^ et le gouvernement capitula !
Alexandre Dumas et le Théâtre-Historique. -^ La premièrerepréseutalionde/a/Uine Margot. — Mélingue et les drames de cape et d'épée.
A. Dumas voulut à son tour posséder « son »
théâtre, et c'est boulevard du Temple qu'il le fit élever. Presque toutes les places disponibles étaient prises. Restait l'hôtel Foulon, à l'angle du faubourg du Temple. C'est près de l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la station du Métro, place de la République, devant l'Hôtel Moderne, que s'éleva bientôt le nouveau Théâtre-Historique, qui se trouvait ainsi le premier de la série si pittoresque d'établissements dramatiques groupés boulevard du Temple et qui se poursuivait dans
cet ordre : le Théâtre-Historique, le Théâtre-National (ancien Cirque-Olympique), les Folies-Dramatiques, la Gaîié, les Funambules^ les Délassemenls-Comiques, le Laxart/.
En même temps qu'il construisait, Dumass'occupa de réunir une troupe exceptionnelle, etil y réussit; ses principaux sujets étaient Mélingue, Bouvière, Laferriôre, Boutin, Lacressonnière, Clarence,Fechter,Colbrun, Barré, Bignon, Saint-Léon, etc., M™" Person,
HODVltHE DjtXg LE BOLE DE CHAHLES I\ , ^ , . ,
A, Bauchêne, Lucie.
Mabire, Lacressonnjère, etc. Le 20 février !847, la toile se leva sur la première représentation de la Reine Margot. Cette soirée d'inauguration fui vraiment exceptionnelle. Le public fil queue vingt-quatre heures avant l'ouverture du bureau, et la pièce, commencée à six heures du soir, ne se termina qu'à trois heures du malin, sur le quinzième et dernier tableau de la Reine Margot. Dans ses Historiettes
AIKANDRE DUMAS
et Souvenirs d'un homme de Théâtre^ Hostein écrit au sujet de cet extraordinaire événement : « Dès dix heures du soir, les porteurs de bouillon commencèrent à circuler parmi les files en permanence ; à minuit, arriva le tour des pains sortant de la fournée; des marchands du voisinage eurent Tidée de vendre des bottes de paille sur lesquelles on s'étendit voluptueusementr La nuit se passa en fête, en conversations joyeuses : le bon ordre ne fut pas un instant troublé. Par intervalles, des chœurs très harmonieux se faisaient entendre ; Tendroit était éclairé par des centaines de lanternes et de lampions. C'était un spectacle animé et des plus curieux. Au petit jour, eot lieu Tintermède du café au lait accompagné de petits gâteaux tout chauds; quelques personnes de l'assistance arrêtèrent des porteurs d'eau qui passaient et firent en public les ablutions permises. La nuit et la journée furent le triomphe des charcuteries à l'ail. L'air était saturé de cet arôme culinaire. »
Le succès de la Reine Margot fut éclatant et consacra la réputation d'un admirable artiste, Mélingue : grand, mince, élégant, de belle tournure, tirant bien Tépée, portant le costume d'une incomparable façon, statuaire habile et modelant en scène avec un vrai talent une Hébé^ dans Benvenuto Cellini, de Paul Meurice, s'incarnant dans chacune des créations qui lui étaient confiées, tour à tour Chicot de la Reine Margot^ ou Lorin du Chevalier de Maison-Rouge^ Schamyl ou Fanfan la
Tulipe^ Lagardère ou Salvator Rosa^ Benvenuto Cellini ou Méphistophëlès ^ à'Artagnan ou Caiilir.a. Mélingue apportait partout et toujours un rare cachet de distinction, une véritable originalité de composition. Lorsque Mélingue jouait, il arrivait au théâtre trois ou quatre heures avant la représentation, se grimait, s'étudiait dans la glace, et chacune de ses créations présentait au public un personnage complet, tout d'une pièce, bien vivant dans le vêtement exact et précis qui devait le compléter. On s'en souvient encore, et Jules Claretie le note dans ses spirituels Profils de Théâtre^ c'était pour le public un émerveillement que ces prodigieux avatars : « Était-il beau dans Lucrèce Borgia^ plongé dans son fauteuil, avec son pourpoint de velours et sa barbe blonde ; nous le comparions à un vivant tableau du Bronzino. Il fut superbe aussi dans le Chevalier de Maison- Rouge en muscadin patriote, le chapeau planté sur l'oreille, l'habit carré et les gants verts, brandissant en guise de bâton un énorme cep de vigne. Et quelle transformation dans le Cadio de George Sand et Paul Meurice, lorsqu'après s'être montré en paysan breton timide et rêveur il réapparaissait transformé par la vie de régiment, correct et héroïque dans son mâle uniforme d'officier d'ordonnance du général républicain ! »
Pendant vingt ans, Mélingue fut l'idole incontestée du boulevard du Temple ou, mieux, du boulevard du Crime, car c'était le nom populaire, éner-