‹ Anciens théâtres de ParisChapitre 20 sur 45 · MH. ALEXANDRE DUMAS ET AVGVSTE HAQUET · texte numérisé non relu

MH. ALEXANDRE DUMAS ET AVGVSTE HAQUET

lutté avec une admirable énergie, le Théâtre- Historique disparut au mois de novembre 1850, après avoir vécu un peu moins de quatre ans, pour reparaître plus tard sous le nom de Théâtre-Lyrique. , Le local resté vacant rouvrit ses portes, sous la direction de M. Seveste, qui bientôt passa la main à M. Perrin, directeur de TOpéra-Comique, lequel assuma un moment les deux directions. Ce fut Roqueplan qui lui succéda, et, enfin, M. Léon Carvalho ; jusqu'à Tépoque où la destruction sauvage du boulevard du Temple le fit émigrer place du Châtelet, le Théâtre-Lyrique fut justement Tune des gloires artistiques de Paris. C'est au Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple que virent le jour Faust, Philémon et Baucis, le Médecin malgré lui de Gounod, Si fêtais roi d'Adam, les Dragons de Villars de Maillart, la Statue de Reyer, la Reine Topaze de V. Massé, la Fanchonnette de Clapisson, la Perle du Brésil de F. David, les Troyens de Berlioz ; c'est là que furent joués tous ces chefs-d'œuvre : Orphée, Don Juan, les Noces de Figaro, Ohéron, Euryanthe, Fidelio, V Enlèvement au Sérail.

. Quel répertoire avait su créer le spirituel, aimable et artiste directeur qu'était Léon Carvalho ! La troupe qu'il avait réunie était digne des œuvres qu'elle avait l'honneur d'interpréter : c'étaient M"^» Viardot, Cabel, Marie Sasse et, enfin. M™* Miolan-Carvalho, la reine des cantatrices, l'artiste la plus complète, la plus parfaite qu'il nous ait été donné d'admirer. M"^ Miolan-Carvalho fut Mar-

LE BOUIfVARD I

guérite, Juliette, Mireille, Pamina, Chérubin, Zerline, Fanchonnelle, et son talent captivant,

ému et charmeur, sut chaque fois réaliser Tidéal rêvé par Tauteur.

A côté d'elle M"** Viardot, qui avait été l'inoubliable créatrice de la Fidès du Prophète à TOpéra, faisait sonner sa grande voix tragique dans l'Orphée de Gluck. M*"® Cabel égrenait ses notes d'or, ses impeccables vocalises; et puis venaient j^mes Ugalde, Miramon, Girard, plus tard M"* Ducasse, qui devait créer si spirituellement le page charmant de Roméo.

Les artistes hommes s'appelaient : Barbot, le créateur de Faust ; Montjauze, excellent comédien, doué d'une voix charmante et mari d'une écuyère célèbre qui, si Ton en croit A. Pougin, toujours si parfaitement documenté sur les choses du théâtre, le menait à la cravache ; Michot, qu'un dilettante avait découvert au café Moka, un infime concert de la rue de la Lune; Bosquin, que nous devions plus tard applaudir à TOpéra ; Ismaël, Meillet; Balanqué, qui devait avoir l'honneur de créer Méphistophélès du Faust de Gounod. Ce Faust^ dont les représentations font encore aujourd'hui le maximum à l'Opéra, n'obtint — chose inouïe ! — aucun succès à la première représentation.

Seuls, le chœur des soldats et la valse du premier acte plurent quelque peu. Le nom de Gounod fut sifflé. Ce n'est que grâce à la ténacité de Léon Carvalho que ce bel ouvrage fut maintenu sur l'affiche. Gounod ne trouvait pas d'éditeur pour publier sa partition, et il l'offrait pour 6.000 francs! I !

— La critique avait été féroce. Mais M"" Miolan- Carvalho avait la foi ; son courage, son lalent, sa

virtuosité finirent par gagner la partie, et Fattsl, amputé de plusieurs morceaux qui, paratt-il, faisaient longueur, commença sa glorieusecarrière.

Toutefois et malgré tant de talent dépensé, tant de succès obtenus, tant d'efforts artistiques réalisés, Léon Carvalho, après cinq ans de luttes, dut se retirer, accablé sous de trop lourdes charges, et M. Réty lui succéda, sans grand succès. Les directions succédaient aux directions. On essaya de tout, — on y joua le More de Venise^ d'Alfred de Vigny, et Glatigny s'y montra sous la toge d'un sénateur ! — Enfin, quelque temps avant la démolition, Brisebarre y fit représenter, avec un grand et justifié succès, Léonard ou les Egoutiers de Parts. Léonide Leblanc y était adorablement jolie. Quant à Brisebarrç, il donnait ses rendez-vous d'affaires sur scène, pendant un acte exigeant un nombreux personnel : ça lui faisait de la figuration gratuite... dans l'argot des théâtres, cela s'appelle des « têtes à rhuile I »

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Les Folies-Nouvelles. — Hervé, le compositeur toqué. — Le Ihéiltre Déjazel. — Sardou et M. Garât. — La mort du boulevard du Temple.

Les théâtres occupaient presque uniquement le côté droit du boulevard du Temple : quelcjues établissements dramatiques se rencontraient encore sur le côté gauche, et aussi des cafés où des instrumentistes, des chanteurs, des acrobates mettaient une note artistique et divertissante; enfin une petite salle avait été ouverte qui devait survivre à tous ses grands voisins. En 1852, un nommé Mayer loua, rue de Vendôme, un établissement de bains ayant une entrée sur le boulevard et y ouvrit un bal. L'entreprise périclitait, torsqu'en 1854 un artiste plein -de talent, de fantaisie cocasse, abracadabrante,

Hervé, y adjoignit une série de petits spectacles d'un genre tout nouveau : c'étaient des opérettes folles,, des saynètes inouïes de drôleries, un mélange de parodie, d*aliénation mentale et du plus spirituel talent musical. On nomma les Folies Mayer ce bizarre petit théâtre construit sur Tancien Jeu de Paume du comte d'Artois. La salle d'ailleurs est restée ce qu'elle fut jadis, et Ton retrouve facilement l'ancien « carré » du jeu si cher au frère de Louis XVI.

Adolphe Brisson, dans le charmant volume V Envers de la Gloire^ nous a conté avec son esprit habituel l'histoire du berceau de l'opérette, ces Folies concertantes qui devaient plus tard devenir les Folies Nouvelles. Théodore de Banville avait rimé le prologue d'ouverture en des vers exquis ;

.,i Dans notre parc aérien S'agite un monde qui n'a rien

Vu de morose.

Bouffons, que Tamour pour son jeu Vêtit de satin rayé, feu

Bleu ciel et rose.

Notre poème fanfaron, Qui dans le pays d'Obéron Toujours s'égare, N'est pas plus compliqué vraiment Que ce que l'on songe en fumant

Un bon cigare.

Le répertoire, toutefois, s'éloignait de ce prologue musqué, pimpant et talon rouge. C'était un com-

LE BOULEVARD DU TEMPLE i6A

posé de folies, de coq-à-l'âne, de calembredaines. Le Chameau à deux bosaes, le Duo impossible allèrent

aux nues. Dans un Drame sous la Terreur un condamné emporlait sa tête sous son bras, et ses com-

pagnons de s'écrier : « Cet animal va nous faire reinarquer. Porter ainsi sa tête ce n'est pas Tusage! » Dans Agamemnon, voici quelques-uns des vers que déclamait Hervé. Ils sont typiques.

Je suis AgamemnoD, je règne sans partage ; Je me nourris de pain, de beurre et de fromage ; Potage, comme rime, eût été plus heureux, Mais je suis maître ici et fais ce que je veux. . Déjà plusieurs sujets ont occupé mes vues :

On se plaint de la crotte, il faut paver les rues ; Peut-être il vaudrait mieux empêcher de pleuvoir. Mais, hélas ! jusque-là ne va pas mon pouvoir. Si je ne craignais pas de courir quelque risque, Je ferais bien aussi redresser Tobélisque.

Et l'on écoutait ces folies en suçant des sucres d'orge à l'absinthe, la spécialité de la maison !

Hervé, ancien organiste de la maison d'aliénés de Bicêtre, musicien, librettiste, auteur et régisseur, donna encore un grand nombre d'œuvres qui presque toutes réussirent : Don Quichotte et Sancho Pança^ le Compositeur toque\ le Sire de Framboisy^ Agamemnon ou le Chameau à deux bosses^ etc., et cette petite scène prit le nom de Folies- Nouvelles, C'était pimpant, spirituel et charmant. A. Pougin, sortant à peine du Conservatoire, y tenait le bâton de chef d'orchestre ; les artistes s'appelaient Paul Legrand, Joseph Kelm, José Dupuis; et les musiciens : Laurent de Rillé, Pilali, Melesvillefîls... Le public apprenait le chemin de ce gentil théâtre qui changea de nom et devint définitivement le

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Théâtre Déjazel, le jour oii la délicieuse artiste y ap-

H A DEMOISELLE DËJAZET.

parut, en 1859, sous la direction de son fils. Elle y joua avec un égal succès la comédie, l'opérette et

le vaudeville et eut cette gloire d'en ouvrir les portes à Victorien Sardou à l'époque de ses débuts.

Il faut lire le récit charmant qu'avec tout son esprit et tout son cœur Sardou a donné de sa première entrevue avec Déjazet. Dans un précieux et documenté volume consacré au maître, M. Hugues Rebell nous racontequeSardou, découragé, attristé de la chute de la Taverne des Etudiants^ s'étant vu refuser un Bernard Palissy à TOdéon, et Paris à r Envers au Gymnase, commençait à perdre courage. Un ami lui conseilla d'aller voir Déjazet et de lui soumettre un Candide^ adaptation du conte délicieux de Voltaire... « C'est le dernier espoir, bien chanceux, raconte Sardou ; mon Candide sous le bras, je pars pour Seine-Port où habitait Déjazet. Que de réflexions le long de la route ! Ce chemin-là, combien d'autres et dans les mêmes intentions l'avaient dû faire avant moi sans autre effet que de se rendre importuns! Pourquoi serais-je plus heureux?

« A Cesson, où l'on descend, pas d'omnibus.

Mais, renseignements pris, j'en avais pour trois quarts d'heure à peine d'une marche facile à travers les bois. D'ailleurs un temps radieux : un soleil !... J'ai gardé le souvenir de ce soleil-là, le premier qui ait lui sur ma route!... Un enfant m'indiqua la demeure de Déjazet. Dieu sait avec quel battement de cœur j'y sonnai. Personne ne vint et je remarquai que la grille n'était pas fermée. Tout semblait s'ouvrir devant moi comme au coup de baguette d'une fée. Une servante à tête blonde me cria de loin en

souriant (elle aussi) : « — Entrez dans le salon, je vais prévenir Madame qui est au jardin... » une porte s'ouvrit derrifre moi. Je me dis : « C'est elle », et, ramassant tout mon courage pour lui débiter le petit discours préparé sur la route, je me retournai et demeurai coi, la bouche ouverte, muet comme un poisson. Elle avait les mains pleines de plâtre, ce qui me désorientait; je ne m'étais pas attendu à cela. Elle vit ma stupeur et me dît en riant : « Pardon, j'étais occupée à réparer un murl... » La glace rompue, je ne sais trop ce que je dis... Je présentai assez heureusement

mon Candide, en faisant ressorlir, on le pense bien, ce qu'il y aurait de plaisant à voir collaborer Voltaire et Déjazel; je déposai mon manuscrit sur la table, je serrai ses blanches mains, et je pris la fuite sans me retourner... Une voix secrète me disait ; « Le charme est rompu, ton heure est arrivée «, et ma jeune chance, emprisonnée jusque-IA,

brisait sa coquille el, pour la première fois, balUit de l'aile... Je courais, je volais, je franchissais les fossés tout pleins (je crois les voir) de gros bouillons blancs et de fleurs des champs dont je fis une moisson que je rapportai pieusemenl. 11 y a de cela bien des années et leur parfum dure encore ! >>

Déjazet accepte de jouer Can dide e t l'off re à ses directeurs, MM. Cogniard (elle était alors pensionnaire des Variétés', qui refusent la {\m\\. Il, LfcuoiLe.) pièce comme '■" trop coûteuse à

monter. Déjazet prie alors Sardou de lui faire une comédie en trois actes d'après un scénario de Vanderbuch, tes Premières Armes de Figaro. •< J'accepte, répond Sardos, à la condition d'écrire seul la pièce. » Déjazet la lit aux frères Cogniard; nouveau refus,

et Déjazet de répondre : « Vous refusez aujourd'hui les pièces de ce jeune homme ; c'est lui plus tard qui refusera de vous en donner, el il aura bien raison.» Et les événements ont confirmé ce pronostic. Peu après Déjazet prenait possession de la petite salle du boulevard du Temple.

Ce furent tes Premièr&t Armes de Figaro qui inaugurèrent le théâtre Déjazet, le 27 septembre 1859, et c'est Sardou lui-même qui, dans le trou du souffleur, souffla la pièce à sa charmante interprète, qui n'avait confiance qu'en lui.

« Il n'y a que Sardou, disait-elle, qui sache exactement l'endroit où la mémoire me fait défaut. » C'était un pastiche de Beaumarchais — {ce Beaumarchais dont l'hôtel délabré subsistait encore à quelque cents mètres du boulevard du Crime), — mais si spirituellement, si habilement fait qu'il semble qu'en plusieurs passages c'est la phrase même, spirituelle, incisive, captivante du maître que le public ait eu à applaudir.

Voici une citation qui permettra de juger de quelle étonnante manière Sardou continue Beaumarchais. Figaro (c'était M"® Déjazet), chassé par le barbier Carasco, se demande ce qu'il va devenir, et revit ses précédents avatars « ... Je m'engage dans une troupe de comédiens ambulants... Comédie, opéra, ballets, décors, costumes, machines, régie, contrôle et cuisine, c'est moi qui fais tout, qui veille à tout, qui produis tout... L'entreprise prospère... Un alcade imbécile, pour ne pas le distinguer des autres, voit la pièce, se reconnaît dans un personnage idiot, saisit la baraque, emprisonne la troupe et me menace des galères; je m'évade par miracle,... je passe enFrance, pays poli, policé, un peu polisson, où ma verve se ranime ... et me voilà d'où je suis parti I — Mais, vive Dieu! la fertilité d'esprit et la belle humeur qui m'ont soutenu jusqu'ici ne sont pas pour me délaisser dans une telle crise, et lancé dans l'air comme un petit écu qui se demande en tournant s'il tombera pile ou face... je rends grâce à la nature qui m'a fait d'un métal à résonner toujours sur le pavé I... »

N'est-ce pas charmant?

Et cette autre appréciation sur l'immortel Bridoison : « Hélas! il a l'esprit d'être bête, ce qui par tous les temps est moins bête que d'avoir de l'esprit. » Vanderbuch a dû être bien étonné en relisant sa pièce, alors que Sardou l'eut récrite !

Le 30 avril 1860, M, Garât obtient le plus grand.

le plus mérita succès. La comédie commence à Paris en 1795 dans un poste de gardes nationaux. Les hasards d'une râllede seclionnaires y rassemblent l'illustre Garât, le chanteur à la mode, rimperlinent Garai qui aux concerts Feydeau s'étail arrêté courtpour dire à une dame prenant bruyamment une glace : «Je n'ai pas pour habitude de chanter avec accompagnementde cuiller», et l'illustre Veslris, le dieu de la danse, un parfait imbécile, vaniteux, fat et niais à plaisir.

Elle se termine chez M"" Duhamel, une parvenue, dans une soirée où se coudoient les muscadins, les fournisseurs aux armées, les nymphes et les merveilleuses, les émigrés et les conspirateurs sous l'œil imposant du prétentieux iJeshoulières, secrétaire du directeur Barras. C'est un petit chef-

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d'œuvre d'esprit. Déjazet y triompha; elle n'était cependant plus jeune, à en croire son acte de naissance, et, pourtant, elle avait absolument Fair, lallure et la tournure galante d'un muscadin de vingt-trois ans. Il nous souvient, tout enfant^ d'avoir vu, vers 1870, cette charmante actrice interpréter ce rôle exquis, et l'impression en est restée inoubliable. C'est que Déjazet était le charme même ; son art parfait lui avait permis de se transformer sans vieillir, et le secret de son éternelle jeunesse c'était sa souple désinvolture et l'éclair si fin de son œil spirituel ; c'était son pied charmant, ce pied célèbre qui avait inspiré ces vers amusants :

Quand ce bijou, quand cet amour Se glisse dans le bas à jour,

C'est une joie De voir folâtrer et courir A travers le réseau de soie Sa veine où coule le saphir.

Puis il babille,

Marche et frétille Et fait craquer son brodequin De satin î

Au Théâtre du Palais-Royal, où elle fit la plus grande partie de sa carrière et où nous la retrouverons plus tard, elle avait laissé les plus profonds regrets, et le public reconnaissant aimait et admirait cette charmante femme, la plus spirituelle artiste de Paris. A côté de Déjazet, parut dans

,Eau-t<,rk de Marli»!.)

M. Garai un acteur fin, amusant, à l'air à la fois narquois, candide et malin, José Dupuîs, que nous verrons bientdt faire aux Variétés du boulevard Montmartre une admirable carrière ; José Dupuis jouait Vestris, type de sottise et d'infatuation, et rien n'était plus drôle que de voir ce grand benêt s'ébattre comme un pantin au milieu de l'intrigue si finement ourdie par Garât, — Vestris battant un entrecbat en tombant par la cheminée dans un corps de garde de sans-culottes , Vestris s'asseyant sur le perroquet adoré d'une merveilleuse, Vestris conspirateur I (Coll. de M. L. uiisKj,) Deshoulières était re- L ACTEUH BACHE. présenté par un acteur

stupéfiant, un type étrange ; son portrait, dernièrement, nous tombait sous les yeux chez Ludovic Halévy : une lêle hautaine, violente, sévère, avec une sorte de rictus mauvais. Le masque d'un doc- Irinaire de l'école de M. Guizot, retouché férocement par Daumier, se dressait au-dessus d'une cravate blanche de tabellion; un gilet de quaker, un habit noir haut boutonné, un pantalon à plis.

dos souliers lacés compMtaienl cette bizarre silhouette ; et ce sinistre personnage c'était le comique Bâche, Bâche ■ aux plaisanteries macabres, Bâche qui, plus tard, ayant usurpé les fonctions de commissaire de police dans une alTaire de rapt d'enfant, était amené au théâtre, le soir, entre deux agents de la sûreté, pour jouer, dans Orphée aux Enfers, son rôle du roi de Béotie; Bâche, qui, après le spectacle, partait muni d'une lan- d.a terne sourde et

couvert d'un long manteau brun, ^ et, « Ludovic Halévy s'étonnait de ce dramatique accoutrement, Bâche l'invita le plus gracieusement du monde à l'accompagner dans son expédition ; il allait chasser les rats dans les rigoles qui, à cette

Ii6 ANCILNS THÉÂTRES DE PARIS

(■'poque, amenaient les eaux ménagères aux ruisseaux : « Venez donc, ajoutait-il d'un airengageant, je connais des coins merveilleux du côté de la rue Mouffetard; j'en fais jusqu'à cinq ou six gros par nuits ! <> Bâche enfin, dont le tutoiement irrévi^rencieux avait empoisonné les vieux jours de l'académicien Ancelot qui, dans le brouhaha d'une répétition, avait eu l'imprudence d'indiquer une rapide passade au comédien en lui disant : <i Sors par la gauche.» «Comme tu voudras, je n'ai rien à refuser à un vieil ami comme toi », avait répliqué Bâche; et, depuis ce jour fatal, ce Bâche, effrayant, falot, bouffon et si- T^z^iTtL^ll!'^T.' n'stre, apparaissait

inexorable et familier au correct et pusillanime académicien. C'était lui qui jouait De^houliéres et qui, si plaisamment, à fout ce qu'on lui disait, laissait tomber de sa haute cravate blanche celte éternelle réponse : (' Ne sais pas... trop absorbé... le Gouvernement... l'État... la France! »

LE BOULEVARD DU TEMPLE li"

Oli ! la jolie, )a charmanie soirée !

En 1861, Déjazet reprend quelques-uns de ses meilleurs rôles.

Enlin, le 2i avril 1862, un grand succès vient égayer le pelil théâtre : on y donne la première représentation des Pr^s Saini- Gcnjaiï.deV. Sardou, deux tableaux pleinsd'esprit, de verve, de jeunesse et d'entrain. Déjazet -y fut exquise. Elle y jouait le prince de Conti, et jamais elle n'avait été plus jeune, plus spirituelle, plus étincelanle ; elle dansait et chantait à ravir les plus jolis couplets du monde. Ce fut un triomphe, et, sous une pluie de (leurs, Déjazet présenta l'auteur au public ravi.

Un dernier souvenir sur le boulevard du Temple : c'est sur l'emplacement occupé jadis par le bal de Paphos, que vers 1869 les prestidigitateurs Robin, Glevermann et les frères Davenport exécutèrent pour la première fois leurs amusantes expé-

riences de magie blanche, avec les apparitions de spectres, les arm' ires où des hommes attachés, liés, ficelés, cachetés, pour ainsi dire, faisaient de la musique, jouaient de la guitare, frappaient des tambours de basque, heurtaient des chaises, enlevaient leurs vêtements, jetaient des fleurs et réapparaissaient, aux yeux des spectateurs ahuris, débarrassés des liens compliqués dont on les avait étroitement enveloppés.

Ces expériences ont été depuis maintes fois répétées; mais, à cette époque, on ne saurait croire combien elles avaient impressionné Paris. C'est la dernière attraction qu'offrit le boulevard du Temple : des faiseurs de tours, des escamoteurs ! Il avait été escamoté lui-même par le farouche décret du baron Haussmann.

En 1862, le boulevard du Crime était supprimé, les théâtres dispersés. Ce fut un deuil pour Paris qui, depuis si longtemps, aimait ce coin charmant, où de générations en générations on avait connu ce plaisir délicieux, cet oubli des heures mauvaises, ce réconfort, cette leçon d'art, cet amusement : le théâtre.

Les directeurs, les artistes, les machinistes, les figurants, les danseuses, les habilleurs, les claqueurs, tout ce petit monde qui vit du théâtre est consterné ; les Parisiens se désolent, on pétitionne, on proteste : rien n'y fait, et l'impitoyable préfet maintient sa décision. De tous côtés ce sont des

adieux ëmus au public ; les al'Hches de « Matériaux à vendre » sont placardées partout, les théâtres annoncent leurs dernières représentations, les cafés se ferment.

Le 15 juillet 1862, à minuit, la dernière heure du boulevard du Temple a sonné :

Voici le programme des spectacles de Paris, à cette date fatale :

Opéra : Relâche. — Comédie- Française, 1 heures : La Fiammina; Corneille à la Butte Saint-Roch; lesProjelsdema tante. — Opéra-Comique,'! heures : Haj'dée; les Noces de Jeannette. — Gymnase, 6 heures : les Maris à système ; un Fils de famille ; Après le bal. — Vaudeville, 7 heures : la Volonté de mon oncle ; le Petit-Fils ; les Absences de Monsieur. — Far!rt('s,8h.l/4:une Semaine à Londres. — Palais-Royal, 8 heures : les Noces de Bouchencœur; Danaéet sa bonne; la Chanson de Fortunio; un Jeune homme qui a tant souffert. — Porte- Sainl-Marlin, 7 heures : les Étrangleurs de l'Inde.

— Gaîté, 7 h. 1/2 : le Canal Saint-Martin. — Lejazet : les Mystères de Tété. — Ambigu-Comique^ 6 h. 3/4 : les Filles de marbre. — Les Funambules^ 5 heures et 8 heures : les Mémoires de Pierrot; Pierrot sur le Bitume ; As-tu vu les Javanais? — Folies- Dramatiques , 7 h. 3/4 : les Adieux du Boulevard du Temple !

Cette dernière pièce, qui ne vaut que par les circonstances, était ainsi présentée :

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