‹ Anciens théâtres de ParisChapitre 26 sur 45 · LE THÉÂTRE DE LA PORTE-SAINT-MAUTIN · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE LA PORTE-SAINT-MAUTIN

L'Opéra. — Le théâtre de la Porte-Sain t-Mar tin. — Frederick Lemaltre et M°" DorvaL — Marion Delorme et le drame romantique. — L'Ecole de 1830. — Le. théâtre d'A. Dumas. — Balzac et la première de Vautrin. — Tragaldabas. — La Tour Saint-Ybars. — Les Mysteresde Paris. — It"' Marie Laurent.— Mêlingue. — Patrie. — Le siège de Paris. — Incendie de la Porle- Sainl-Martin. — Sa réouverture. — Le Tour dn monde el le théâtre scientitique. — Sarah Bernhardt et Tkéodora. — Coquelin et Cyrano de Bergerac.

Le 27 octobre 1781, VOpéra qui, le 18 juin de hi même anni?e, avaîl été détruit par un formidabIi> incendie, pril possession du beau lliéâtre qu'en

IHe A^c[E^s théâtres de paris

quatre-vingt-six jours l'archilecte Lenoir avait su bâtir sur remplacement du magasin des décors, boulevard Saint-Martin. Cette salle avait coûté 1.233.671 livres. En 1782, on y fit quelques changements, et l'Opéra y demeura jusqu'en 1794.

Puis le théâtre vide resta longtemps fermé. Ce ne fut qu'en 1802, avec un nouveau titre «Théâtre de la Porte-Saint- Martin », qu'il ouvrit ses portes au public, le 30 septembre : on y joua d'abord des mélodrames et des vaudevilles; bien que compris dans le décret despotique du 8 août 1807, qui supprimait brutalement un certain nombre de

théâtres, la salle ne fut. pas démolie el, en 1810, rouvrit sons le titre des « Jeux Gymniques» ; on

commença par donner des pantomimes, des ballets, des pièces comiques; puis on revint bientôt au

premier genre, et, en 1815, le théâtre de la Porte- Saint-Martin reprit son ancien titre avec les Petites Danaîdes où le grand acteur Potier obtint

,- dans le père Sournois un succès extraordinaire.

^ Pendant des années, lés Petites Danaîdes attirèrent

la foule, comme le Bourgmestre de Saardam et le Ci-devant Jeune Romme^ autre triomphe de Potier. Un acteur nommé Philippe y créa avec un vrai talent le rôle de Charles le Tëm&aire dans le Solitaire^ et celui du bon forçat dans les Deux Forçats. Ce Philippe, dont l'enterrement, en 1824, donna lieu à des manifestations bruyantes, était Toncle de Philippe Rousseau, le peintre éminent qui exécuta de si belles natures mortes.

C'est à la Porte-Saint-Martin, vers 1804, dans le Passage du Mont Saint -Bernard^ qu'un figurant nommé Chevalier, qui d'ailleurs ne ressemblait, paraît-il, en rien au Premier Consul, osa pour la première fois arborer le fameux costume et le petit chapeau. On le voyait de dos, se chaufTant à un feu de bivouac. La salle fit une ovation à cette silhouette héroïque, et Bonaparte eut la curio-

\ site de s'aller voir ; accompagné de Duroc, il

assista à la représentation qui ne lui déplut pas, et, le lendemain, le vainqueur de Marengo envoyait 1.200 francs à ce général de coulisses.

Les ballets de la Porte-Saint-Martin, nous conte La Bédolière, éclipsèrent un moment ceux de rOpéra. Un mime nommé Mazurier dépassa tous les danseurs comiques connus jusqu'à ce jour. Il

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triompha dans Jocko (ou le Singe du Brest/), comédie-clownerie de A. de Bocheforl, le père de Henri Rochefort, et sa vogue fui incroyable. 11 y eut des

habita à la Jocko, des robes, des petits pains, des éventails à la Jocko; on chantait dans les rues :

On vient de quitter subito Mod' français' et mod' anglaises Et jusqu'aux marchands d'coco Tout s'habille à la Jocko {bia}.

C'est de Mazurier dont une spectatrice disait en 1825 : « Vous m'aviez dit que c'était un singe et je vois bien que c'est un homme ; mais, si vous m'eussiez dit que c'était un homme, je croirais que c'est un singe. » Talma, bon juge en la matière, assurait : « Je ne connais que trois vrais comédiens, Potier, Mazurier... et peut-élre moi. »

L'excellent Arthur Pougin, le plus averti des écrivains en matière de théâtre, nous contait que, tout enfant, à l'âge de cinq ou six ans, il eut l'occasion de paraître dans une reprise de Jocko^ dont le rôle alors était tenu par un danseur anglais nommé Klischnig. C'est sa plus ancienne impression dramatique !

Crosnier qui, quelques années plus tard (1828), dirigea la Porte-Saint-Martin^ se mit à monter des pièces rappelant les gloires de l'épopée impériale, et ce fut lui, nous apprend M. Germain Bapst dans son remarquable j&5.saisM?' Vhisloire du théâtre^ qui, mieux que personne, sut réaliser des merveilles de mise en scène. « Pour représenter une revue des grenadiers de la garde passée par Napoléon, il disposait sur le théâtre des lignes de grenadiers en bataille qui semblaient se prolonger indéfiniment dans les coulisses. On entendait se succéder au-delà de la scène, du côté d'où venait Napoléon, des batteries de tambours des différents corps en ligne, plus intenses à mesure que Napoléon se rapprochait. Puis l'empereur apparaissait sur la scène, passait en revue le premier rang et disparaissait.

et les batteries diminuaient peu à peu. » Quand

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Crosnier représenla ainsi ta Revue des grenadiers de la Garde, ce fut un succès complet.

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Frederick Lemaître, Bocage et M"** Dor\'al, cet admirable trio de grands artistes, entrent à la Porte-Saint-Martin, et avec eux le théâtre se renouvelle, s'épure, s'agrandit, devient la véritable scène où le romantisme livre ses plus belles batailles. Hugo, Dumas, Casimir Delavigne, puis Félix Pyat, Balzac y régnent en maîtres, et cette splendide phalange d'écrivains de talent est soutenue et secondée par un groupe de comédiens merveilleux, braves, intelligents, dévoués à leur art, car aux trois noms déjà cités il convient d'ajouter ceux de Ligier, de Lockroy, de Delafosse, de Stockleit, de M"® George, de M""* Moreau-Sainti, de M"« Noblet.

Frederick Lemaître et M*"® Dorval firent frémir tout Paris dans Trente Ans ou la Vie d'un Joueur.

jyjme Dorval était une artiste géniale. Th. Gautier disait d'elle : « L'art lui vient d'inspiration... De la phrase la plus simple, d'une interjection, d'un « oh! », d'un « mon Dieu! »... elle faisait jaillir des effets électriques inattendus, que l'auteur n'avait même pas soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles., des larmes si sincères que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une douleur de convention... Elle a été femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices : jamais rien de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle ne s'était montré

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au théâtre : il semblait qu'on regardât non sur une

scfcne, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se serait crue seule. •>

Or Frederick Lemaître et M"*^Dorval, a-t-on dit, formaient un couple théâtral parfaitement assorti ; ces deux talents se complétaient l'un par Tautre et se grandissaient en se rapprochant.

En 1829, C. Delavigne donne à la Porte-Saint- Martin Marino Faliero, retiré par lui de la Comédie- Française, et, le 30 mai, la pièce est interprétée par M'"^ Dorval, Ligier et Lockroy.

En 1831 , Alexandre Dumas fait représenter Antony. M™^ Dorval et Bocage y sont admirables, et Dumas se réjouit d'avoir repris sa pièce au Théâtre-Français, où M''® Mars et Firmin ne la répétaient qu'à contre-cœur, tremblants tous deux devant les violences de cet audacieux novateur.

La censure d'ailleurs interdit Antony^ malgré le discours de M. Thiers qui disait : « avoir voulu attirer la jeune École au Théâtre-Français ».

Crosnier, le directeur de la Porte-Saint-Martin, lui non plus, ne croyait pas au triomphe que devait obtenir Anlony. Dumas raconte dans ses Mémoires 'qu'à la lecture de la pièce, « au troisième acte, M. Crosnier luttait poliment contre le sommeil; au quatrième, il dormait le plus convenablement possible; au cinquième, il ronflait ». Mais Bocpge et M*"* Dorval avaient la foi, et ces deux admirables artistes s'étaient donnés corps et âme au mouvement romantique. — Quatre mois après leur triomphe à" Antony^ ils interprétaient Marion Déforme,

LES THEATRES DES BOLLEVAIIDS l\) l

CVslcn 1829, le i" juin, que Victor Hugo se mil

à écrire celle Marion Delorme que la Porle-?aint- Marlin devait représenler le il août 1831. '< Le

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20 juin, au jour levant, il commença le quatrième acte, travailla de, grande verve, passa la nuit et en écrivit le dernier vers au moment où le jour reparaissait ; tout Tacte avait été fait entre deux levers de soleil. Le 24 juin, la pièce était terminée. » La pièce, demandée par le baron Taylor était retenue pour le Théâtre-Français^ et M'^® Mars devait créer Marion Delorme, Le jour môme où le baron Taylor réclamait la pièce pour le Théâtre-Français, M. Jouslin de La Salle, directeur de la Porte-Saint- Martin, la demandait pour son théâtre, et M. Harel, directeur de TOdéon, écrivait précipitamment sur la couverture du manuscrit :

( « Reçu au théâtre de TOdéon, le 14 juillet 1829. »)

Harel.

On sait la curieuse histoire de Marion Delorme : la pièce distribuée et répétée au Théâtre-Français, rintervention de la censure, le veto de M. de Martignac et celui de M. de PoHgnac, et Victor Hugo allant lui-même soumettre à Charles X le quatrième acte qui causait ce grand tapage. Le grand poète, dans les Rayons et les Ombres^ nous a conté cette poignante entrevue

... entre le poète et le vieux roi courbé.

De quoi s'agissait-il ? D'un pauvre ange tombé Dont l'amour refaisait l'àme avec son haleine ; De Marion, lavée ainsi que Madeleine, Qui boitait et traînait son pas estropié, La censure, serpent, l'ayant mordue au pied.

Le poète voulait faire un soir apparaître Louis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtre,

Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs; Et que la foule vint et qu'à travers des pleurs, Par moments, dans un drume étincclant et sombre, Du pâle cardinal on ci-ût voir passer l'ombre.

Charles X fut charmeur, aimable, gracieux...

mais, après avoir lu Pacte, eut le regret de ne pouvoir autoriser la représentation, et Marion Delorme fut ajournée. Cet ajournement devait être de courte durée, la Révolution de 1830 ayant supprimé la censure et le théâtre ayant reconquis sa liberté dans la liberté générale. Le Théâtre-Français réclamait de nouveau Marion Delorme ; Victor Hugo refusa : il sentait l'hostilité du Théâtre-Français à cet art romantique dont il était le chef incontesté. M. Taylor seul lui était acquis, mais les pouvoirs du commissaire royal étaient limités,... et il accorda la pièce à M. Crosnier, le successeur de M. Jouslin de La Salle à la Porte-Saint- Martin.

Ce fut le il août 1831, un peu plus de trois mois après Antony^ que fut donnée la première représentation de Marion Delorme, M'"* Dorval et Bocage furent admirables. Gobert, qui ressemblait tant à Napoléon, obtint un franc succès dans le personnage si complexe de Louis XIII, et Provost. Chéri et Serres furent applaudis; ils représentaient TAngely, le marquis de Saverny et le Gracieux.

Marion Delorme fut fort disculée. Stendhal écrit au baron de Mareste : « Marion Delorme a fait un demi-fiasco, non que cela vaille moins qu'//ern«wi, au contraire, mais on est si peu amusable aujourd'hui I — Point de ces fureurs comme Tannée passée, le public bâille ou ne vient pas. Toute la littérature

i THEATRES DES BOULEVARDS

tombe en quenouille, les vers principalement. » Le premier acte réussit. Le second fut accueilli froidement. Au troisième, M™® Dorval, mal arrangée en Chimène, dit mal les vers du Cid; il n'y eut d'applaudissements que pour le Gracieux, représenté drôlement par Serres; Tacte fut cahoté. Le drame se releva au quatrième : le discours de M. deNangis remua la salle ; M*"® Dorval fut extrêmement touchante en demandant au roi la grâce de Didier ; la scène de Louis XIII et de TAngely fut dite excellemment par Gobert et Provost; une vive opposition troubla toute la scène de Didier et de Saverny : Didier fît rire et Saverny fît siffler. Mais M™*' Dorval entra, il y eut une telle effusion, une telle douleur et une telle vérité que tous les hommes battirent des mains et que toutes les femmes pleurèrent. A la chute du rideau, il y eut une bordée de sifflets. Mais* les applaudissements en grande majorité eurent le dessus et saluèrent énergiquement le nom de Tauteur.

Lucrèce Borgia fut représentée le 2 février 1833, et la pièce fut plus discutée encore que ne l'avait été Marion Delorme. C'est à la première représentation que fut échangé entre Victor Hugo et le directeur Harel ce curieux dialogue. Dès la première scène, quand Gubetta dit que les deux frères aiment la même femme et que cette femme est leur sœur, un violent coup de sifflet retentit :

« Comment! on siffle, fait Harel complètement ébahi... Qu'est-ce que cela signifie? »

Et Hugo de lui répondre : « Ça signifle que la pièce est bien de moi * . »

Le talent de Frederick Lemaître dans Gennaro, celui de M"® George dans Lucrèce Borgia, ne purent sauver Touvrage, qui dut assez rapidement disparaître de rafTiche. C'est à propos de Lucrèce Borgia que M"** Juliette Drouet, dont la vie devait être associée à celle du grand poète, écrivit, le 5 janvier 1833, à Harel :

Quoique je sois engagée, Monsieur, à un autre théâtre pour ne jouer que les premiers rôles, je jouerai avec empressement la Princesse Négroni dans Lucrèce Borgia, Il n'y a pas de petits rôles dans une pièce de M. Victor Hugo.

Juliette.

Cette même année, Victor Hugo, qui s'y était engagé par traité, donna Marie Tudor,

— M"'' George jouait Marie Tudor. Elle était fort belle encore, mais un terrible embonpoint l'avait envahie. Elle régnait de toutes façons à la Porte- Saint-Martin et dirigeait à sa fantaisie le spirituel directeur Harel. Le régisseur Moëssard — qui obtint plus tard le prix Monthyon, — l'attendait à la sortie de sa loge et la précédait, marchant respectueusement à reculons, tout en frappant le plancher de son bâton d'avertisseur. Les bonnes camarades assuraient que cet hommage exagéré

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