Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie
avait une cause tout autre et que le « vertueux Moëssard » tenait surtout à s'assurer que le parquet n'allait pas s'effondrer sous le poids de l'opulente directrice ! — Pauvre M"* George ! Après avoir été aimée par Napoléon, après avoir séduit la Russie, régné sur Paris et ses théâtres, elle était tombée dans la plus profonde misère, et Henri Rochefort se rappelle l'avoir aperçue — vers 1846 — un soir qu'elle allait jouer en représentation au théâtre des Balignolles, courant après Tomnibus, chaussée de socques, par une pluie battante I
Marie Tudor fut jouée le 6 novembre 1833. L'auteur et le directeur échangeaient alors les plus désagréables propos. La veille de la première représentation, le dernier mot de Victor Hugo à Harel avait été : « Faites tomber ma pièce, je ferai tomber votre théâtre. » C'est sous ces heureuses dispositions que le rideau se leva. M"® George, qui avait été sifflée, furieuse, jeta à Hugo : « Il y avait des drôles dans la salle ».
« — Est-ce dans la salle » ? riposta l'auteur.
Une indisposition grave de M"® Juliette (plus tard jyjme £)pouel, l'inséparable amie du poète) obligea à faire relâche dès le lendemain. Les journaux furent très hostiles. A la quatrième représentation, l'annonce prochaine à'Angèle^ d'A. Dumas, parut sur l'affiche. Les relations n'étaient plus possibles entre V. Hugo et le directeur de la Porte-Saint- Martin; le traité signé pour un troisième drame fut déchiré d'un commun accord, et Angële fut
' BOCAGE, o*.
représentée le 28 décembre 1833. La pièce réussit et, sans trop d'exagération, Dumas put libeller ainsi la dédicace de son œuvre : Aux Acteurs qui ont joué dans « Angèle ».
Mes Amis,
Nous avons eu un succès de famille ; prenons et partageons. A vous.
A. Dumas.
Paris, 8 janvier 1834.
Les acteurs étaient Bocage, Lockroy, Chilly, etc., ^jine Verneuil, Ida, Mélanie, etc. L'acteur Bocage et Victor Hugo désolaient également Harel; Hugo exigeait des décors ruineux, et Bocage se plaignait toujours, et Harel de s'exclamer : « Ce Bocage me tuera! Je lui accorde les rôles, les costumes, les billets qu'il désire; il me demande à présent la République, je ne puis pourtant pas la lui donner î »
Quelque succès qu'ait obtenu Angèle^ on ne saurait le comparer à celui de la Tour de Nesle^ représentée pour la première fois le 29 mai 1832. Les aventures de la Tour de Nesle sont célèbres. Après avoir été offerte, pour collaboration, à J. Janin, la pièce originale de F. Gaillardet fut remise par le directeur Harel à A. Dumas en ces termes : « Un jeune homme de Tonnerre nommé Frédéric Gaillardet m'a apporté un manuscrit où
il y a une idée, mais il n'a jamais fait de théâtre; ce n'est point écrit, dramatiquement parlant. J'ai
porté à Janin — qui Ta récrit — le manuscrit du jeune homme, mais ce n'est pas plus jouable; et Janin, ce matin, a jeté sur le canapé de M"" George les deux manuscrits, celui de Oaillardet comme le sien, en me disant : « Allez au diable,
VOUS et votre drame ! » Et c'est à vous à nous aider maintenant. »
Dumas de se mettre à refaire cette malheureuse Tour de Nesle, Le théâtre allait à la dérive. Le choléra faisait le vide dans les salles de spectacle, malgré les réclames éhontées d'Harel : « On a remarqué, avec étonnement, assurait-il, que les salles de spectacles étaient les seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait incontestable à l'investigation de la science î » A ce moment les journaux annonçaient jusqu'à sept ou huit cents morts par jour. Dumas, atteint lui-même, écrivait fiévreusement la Tour de Nesle^ dont Harel emportait les scènes qu'il faisait répéter à mesure qu'il les arrachait à Dumas. — Frederick Lemaître avait fui Paris, et Bocage avait été mis en possession du rôle. Marguerite de Bourgogne, c'était M"^ George. Au milieu des répétitions, explication orageuse entre les deux auteurs, brouille, provocation. Harel arrange les choses. Le 29 mai 1832, première représentation. Le succès fut immense, et le nom de M. Gaillardet, seul jeté au public, fut acclamé.
Tout semblait terminé, mais une malencontreuse idée de Harel mit de nouveau le feu aux poudres ; l'affiche portait, après le titre de la pièce, ces deux indications d'auteurs : « de MM, XXX et Gaillardet ». D'où procès, réclamations, tapage, polémique retentissante et, enfin, échange de témoins et
duel sans résultat. Tout cela, pour finir par celle letlre de Gaillardet adressée à Dumas en 1851, lors d'une des nombreuses reprises de la Tour de Nesle,
Mon cher Fournier,
Un jugement rendu en 1832 par les tribunaux a ordonné que la Tour de Nesle serait imprimée et affichée sous mon nom seul, et c'est ainsi qu'elle Ta été en effet Jusqu'en 1851, époque de son interdiction.
Aujourd'hui que vous allez la reprendre, je vous permets et je vous prie même de joindre à mon nom celui d'Alexandre Dumas, mon collaborateur, auquel je tiens à prouver que j'ai oublié nos vieilles querelles, pour me souvenir uniquement de nos bons rapports d'hier et de la grande part que son incomparable talent eut dans le succès de la Tour de Nesle,
Bien à vous.
Fr. GAIliLARDET.
Paris, 25 avril 1851.
Peu de pièces furent plus jouées que la Tour de Nesle. C'était une obsession. Le vieux Vissot, mort presque centenaire, disait à tout débutant : « Tu n'y échapperas pas, tu joueras la Tour de Nesle ! » On citait des traditions, celle du jeune débutant qui, à cette interrogation de M*^*" George, énorme et majestueuse : « Tu voulais savoir qui j'étais... regarde et meurs ! » répondait par cette stupéfiante exclamation... ((La Tour de Nesle»! La légende crée le succès, et les amours de Buridan feront encore battre bien des cœurs î
Richard d'Arlinglbn^ que fît représenter Dumas le 10 décembre 1831, fut pour Frederick Lemaître l'occasion d'un véritable triomphe. Un des tableaux de la pièce comportait le spectacle mouvementé, pittoresque, remuant, d'une élection dans une petite ville anglaise, et ce fut une joie dans la salle que de voir avec quel art, avec quel souci du pittoresque, Alexandre Dumas et ses collaborateurs Goubaux et Beudin avaient montré ce curieux épisode de la vie politique chez nos voisins. On se battait, on boxait, on se huait, on placardait des affiches, on buvait, on emportait des blessés ; les femmes hurlaient, les hommes s'invectivaient ; les électeurs se cramponnaient aux barrières pour surveiller les votes, on s'arrachait les bannières au milieu d'une lutte à coups de poings : c'était parfait! Frederick Lemaître fut admirable lorsqu'au dernier tableau, après avoir précipité sa femme par la fenêtre, il reparaissait, pâle et s'essuyant le front, traînant après lui, comme un cadavre, le voile avec lequel il avait étranglé sa victime et dont il ne savait comment se débarrasser. Il avait dressé dans Richard d'Arlington une tragique silhouette de l'ambitieux politique poussant cette ambition jusqu'au crime : c'était très beau, très grand, très tragique. « Frederick, écrit Dumas dans ses Mémoires^ avait été admirable aux répétitions : à la représentation, il fut prodigieux. » La pièce, maintes fois reprise, obtint le plus grand et le plus justifié succès. C'est à propos de Richard
LES THblATRES DES BOt'LEVAUDS