THÉÂTRE DU GYMNASE
l.e Théâtre de Madame. —Scribe et son thédtre.— LéontineFay. — Avant, Pendant elAprès. — 1830. — Bouffé.
— [.acenaire homme lie lettres. — Arnal et le théâtre de Duvertet Lauzanne. — Le Demi-Monde et le théâtre de Dumas fils. — La première des Faites de mouche. — Hiloise Paranquet et les collaborations anonymes. — M°" Pasca. —Frou-Frou et Aimée Desclée. — Blanche Pieraon et ta Princesse Georges. — Andréa et les plagiaires. — Montietir Alphonie. — M. Lucien Guitry. — M.leMinistre.— Le Maître de forges et M»" Jane Hading.
— L'Abbé Constantin. — Michel Provios et Maurice Donoay.
En 1820, la Restauration, plus clémente pourlcs théâtres parisiens que ne le fut le régime impérial,
concéda à M. de LaRoseriela direction d'un théâtre qui devait s'élever sur remplacement d'un cimetière désaffecté, dépendant de Téglise Bonne-Nouvelle. Les architectes Rpugevin et Guerchy se mirent à Touvrage et construisirent le théâtre du Gymnase- Dramatique. Les « lettres patentes » qui lui furent octrovées en faisaient une sorte de succursale du Théâtre-Français et de TOpéra-Comique. « Les élèves du Conservatoire devaient s'exercer sans prétention et sous les yeux d'un public indulgentavant de paraître dans un grand théâtre. » Le Gymnase- Dramatique pouvait jouer, en conséquence, « toutes les anciennes pièces du Théâtre-Français et du Théâtre Fevdeau, à la seule condition de les réduire enutiacte» ! Après une tentative avortée, cet essai fut écarté définitivement, et la nouvelle salle, pimpante, éléganle, fut inaugurée le 23 octobre 1820, par la Visite à la campagne opéra en deux actes de Boucher et Guénée\ la Maison en loterie (comédie de Picard, musique de A. Piccini > (M. Perlet débutera par le rôle de Rigaudin) et le Boulevard Bonne- Nouvelle \^prologue d'ouverture», de Mélesville et Scribe, ce Scribe, l'auleur à la mode, qui venait de s'interdire par trailé la faculté de travailler pour tout autre théâtre que pour le Gymnase et qui devint pendant de longues années le fournisseur atlitré de cette aimable scène. Il est de mode aujourd'hui de traiter Scribe par dessous la jambe. On le nie, on l'insulle, on le plaisante, on le dénigre, on lui refuse lout talent. « Ce fut la mort du
théâtre ! » et Ton voit certains auteurs dont le nom seul produit un effet pneumatique, qui n'arrivent que par Tintrigue et la protection à se faire jouer devant des banquettes, le juger sévèrement et déclarer gravement que Scribe est le dernier des malfaiteurs ! sans compter ceux qui lui volent ses pièces et les refont. Quelques écrivains de haut talent veulent bien avouer que ce fut un auteur de grande valeur, spirituel, sachant son métier comme pas un, ayant écrit deux cents pièces, qui toutes ou presque toutes contiennent des idées à foison, sont vivantes, gaies, mouvementées, rien ny fait, et Scribe est de ces morts qu'il convient de tuer de temps en temps. Nos pères n'en jugeaient pas ainsi, et pendant de très longues années Scribe fut honoré, applaudi, encensé. Lui-même avait le culte de son talent. Un charmant artiste, M. Masset, professeur émérite et érudit, nous contait avoir vu, présentés par M. Scribe lui-même, une série de tableaux qui reproduisaient d'éloquente manière ses luttes et ses triomphes.
« C'était d'abord : « M. Scribe enfant chez son père le marchand de la rue Saint-Denis, à l'enseigne du Chat Noir»; — puis, « M. Scribe entrant au collège Sainte-Barbe » ; — « M. Scribe entrant à l'École de Droit » ; — « M. Scribe entrant à l'Odéon, jeune, pâle et rêveur, avec un manuscrit sous le bras » ; — « M. Scribe entrant à l'Académie Française » : c'était la plus remarquable de ses nombreuses « entrées » ; — et, enfin, le tableau-apo-
théose : « M. Scribe accompagné de M"** Scribe, descendant le perron de leur hôtel, rue Pigalle, et s'apprêtant à monter dans leur calèche, dont leur valet déployait le marchepied. » — C'était le triomphe de M. Scribe arrivé à la fortune par son travail et son talent ! »
En 1824, MM. de La RoserieetPoirson obtiennent de la bienveillance de S. A. R. la duchesse de Berry l'autorisation de placer leur théâtre sous sa protection, et le Gymnase -Dramatique échange son nom contre celui de Théâtre de S, A, R, M^*^ la duchesse de Berry ; un médaillon de la princesse incrusté dans la boiserie du foyer public attestait la reconnaissance du théâtre pour son auguste protectrice. La troupe accompagnait souvent l'Altesse Royale, à la grande jalousie des théâtres rivaux, dans ses déplacements. Elle se composait alors de MM. Bernard Léon, Perlet, Numa, Legrand, Allan, Potier, Ferville ; M"®* Esther, Duménil, Virginie Déjazet, Jenny Vertpré, Léontine Fay ; la petite Léontine Fay, âgée de onze ans, arrivait en France précédée d'une réputation colossale conquise en Allemagne. Elle débuta dans lu Petite-Sœur^ et pendant onze ans Paris lui fît fête. Sa renommée contrebalançait celle des Talma, des Perlet, des Potier ! Le Mariage enfantin fut un triomphe ; le Gymnase connut d'heureux jours et encaissa de formidables recettes.
C'était le théâtre attitré des mères de famille, des jeunes filles et des collégiens. Le spectacle était
i THEATRE a DES BOIM.EVARDS
moral, honnête et d'un bon exemple, puisque l'on BESJfAM-LÈaN ^ m/MA .
dÙZ^,
y glorifiait ceux qui, suivant le joli mot de Sardou dans la Famille Benoiton, « donnaient l'exemple de
la fortune ». La bourgeoisie parisienne était reconnaissante à Scribe et à ses collègues de leur offrir cet aimable miroir où seules leurs qualités se reflétaient de si jolie façon, et le théâtre de Madame fut plus que jamais à la mode.
Déjazet y joua les travestis pour la première fois ; on la destinait à épouser Léontine Fay dans le Mariage enfantin^ et le directeur du théâtre de Madame Tavait fait revenir de Bordeaux, se souvenant des succès que la petite Virginie avait obtenus au Vaudeville dans la Fée Nabote.
Le public s'amusait de ces deux miniatures vivantes, et les auteurs travaillaient pour ce couple mignon, qui se fît applaudir dans les Deux Collégiens, la Famille normande^ le Plus Beau Jour de la vie^ etc.
Ce n'est que lorsque le Gymnase, modifiant son répertoire, abandonna le genre gai pour donner des pièces mélancoliques, que Déjazet le quitta.
Un tableau dressé en 182i, et qui nous présente un résumé de l'histoire théâtrale de Tannée, nous apprend quelles pièces furent jouées sur la scène du Gymnase et quelle fut leur fortune ; nous citerons, avec les amusants commentaires qui les accompagnent, les titres suivants :
('15 Janvier : Pierre et Marie ^ imitation de l'allemand, succès à la française ; le Coiffeur et le Perruquier., grand succès le second jour; le Oui des jeunes filles, succès d'amis ; Ourika^ petit drame bâtard, demi-chute; 2 avril : la Mansarde des artistes, par MM. Scribe, Dupin et Werner, intrigue mes-
LES THÉ\ThES DES BOULEVARDS 263
quine, déluge d'esprîl, succès; 2 juillet t le Biner sur l'herbe (par MM. Scribe et Mélesvilie), tableau usé, succès de juillet ; 16 septembre : Coralie (par MM. Scribe et Mélesvilie), beaucoup - \ d'esprit, beaucoup / d'amis, succès à la '
Scribe. » y
Le6févrierl827. \
la troupe du théd- \
Ire de Madame j
joue le Mariage de i
Royal , devant la famille royale, sur
un Ihéâtie monté ~"- /f
dans la grande ga- -i'^"'" ■ --i — '"'^S
lerie par les soins ■'•i>'"^-^?.MJ/3^^'^' '^'
des Menus-Plai- '^^^«-««.^"^•V
sirs, nous apprend «r./T,j«>-»^
La BédoUière. '—^.^
En 1827, E.
Scribe et G. Delà- "— ' — "- — — ^— *— .
vigne donnent le Diplomate, comédie-vaudeville en deux actes, très gaie, très spirituelle, mais où se trouvent quelques couplets qui feraient sourire aujourd'hui, témoin ce Chœur de chasseurs :
Le l^ger chamois.
Pour chanter la victoire, Que le son du cor Retentisse encor.
Et ça se chantait sur un air de Moïse !
En 1828, un incident se produit, qui interrompt les excellentes relations des Tuileries et du théâtre de Madame : un vaudeville de Scribe et Rougemont, Avant^ Pendant et Après^ enthousiasma le public frondeur et libéral et, par contre, déplut fort à la Cour. C'était une peinture un peu narquoise de la société française sous Tancien régime, sous la Terreur et sous la Restauration. Un couplet surtout parut absolument incorrect, le voici :
Un vieux gentilhomme apprenait qu'un simple soldat, aujourd'hui maréchal de France, épousait une très noble jeune fille. Il en témoignait une profonde surprise : c'est alors qu'on lui chantait :
Mais ce Raymond dont votre esprit se raille Et qui partit son paquet sur le dos, Lui qui jadis, au quai de la Ferraille, Fut, grâce à vous, rangé sous nos drapeaux Et, malgré lui, forcé d'être un héros.
Eut bientôt pris sa gloire en patience...
Et de soldat, mon beau-frère Raymond S'est trouvé duc et maréchal de France.