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5 Si
i de la célèbre forteresse qui jouissaient de la faveur des terrasses ne manquaient jamais
de s'y rendre à ce moment choisi et, de loin, ils avaient le plaisir de lorgner et de saluer leurs belles amies.
Une délicieuse gravure de Saint-Aubin nous montre ce fameux coin de Paris rempli de mouvement, débordant de vie; les cabriolets s'y croisent, les marchandes d'oubliés, de gâteaux de Nanterre, de sucres d'orge y circulent ; les marchands de coco y débitent leur marchandise, les badauds s'y pressent; les grandes dames y déploient leurs grâces et les jolies filles s'y affichent, — témoin cette amusante gravure de inodes que le dessinateur Brion commente ainsi : « V agaçante tfulie reposant sur le boulevard^ en attendant bonne fortune^ elle est en robe du matin avec un chapeau à la chasseresse aux cœurs volants. » Fanchon la Vielleuse y fredonne les chansons de Collé, de Panard et de l'abbé de Lattaignant. C'est l'aube du succès qui se lève sur le boulevard du Temple.
Les saltimbanques et les bateleurs, attirés par le public, y installèrent bientôt leurs parades, et le sieur Gandon, — un vétéran de la foire Saint-Germain, — y établit la première baraque. Gandon comptait dans sa troupe un sujet remarquable, le père Nicolet, qui tenait l'emploi des Arlequins ; ce Nicolet avait un fils, pitre et acrobate, qui voulut à son tour tenter fortune et, lui aussi, s'improvisa directeur forain en 1760 ; le succès favorisa vite son entreprise : bientôt le théâtre devint trop
petit; Nicolet loua, en 1764, un terrain voisin de celui qu'il occupait déjà et fit construire une nouvelle salle dont il devint propriétaire après trois ans de luttes administratives et de difficultés matérielles. Sur la façade du théâtre Nicolet se lisait ce titre : Salle des Gi^ands-Banseurs, Dans son étude si précieuse et si documentée sur le boulevard du Temple, Brazier nous apprend qu'on y représentait des pantomimes, qu'on y voyait des sauteurs, des danseurs de corde, qu'on y applaudissait les « Alcides » les plus étonnants, les équilibristes les plus adroits. Bref, c'était toujours de plus fort en plus fort chez Nicolet. L'expression a traversé les temps, et l'heureux Nicolet, après avoir fait salle comble, en 1767, vivra dans la mémoire des hommes. Son singe, son fameux singe, qu'il employait aux parades de la porte, divertissait tout Paris, lorsque, revêtu d'une robe de chambre ayant appartenu à Mole de la Comédie- Française, alors malade, il contrefaisait avec force grimaces les tics et les gestes convulsifs de cet acteur à la mode. On fit même, sur cette amusante parodie, une chanson dont voici deux couplets :
Si la Mort étendait son deuil
Ou sur Voltaire ou sur Choiseuil,
Paris serait moins en alarmes
Et répandrait bien moins de larmes
Que n'en ferait verser Molet
Ou le singe de Nicolet !
DU TEMPLK
Peuple ami des colifichets, Qui porte toujours des hochets, Rend» grdcfis àla Providence, Qui, pour amuseï' loii enfunce.
Te conserve aujourd'hui Molet Ou le sin^e de Nicolet !
Le succès rend audacieux : Nicolel remplaça ses marionnettes et ses saltimbnniups par des acteurs
vivants et s'adressa, pour composer ses petites pièces comiques, à un sieur Taconnel ; c'était avoir la main heureuse. Taconnel, machiniste à l'Opéra- Comique, était un gai compagnon, plein de verve populacière, d'esprit railleur et bon enfant, gai, original, un peu ivrogne, — ayant coutume de dire
pour manifester son plus profond dédain : « Je te méprise comme un verre d'eau. » C'était, en somme, l'auteur rêvé pour cette petite scène, moitié baraque, moitié théâtre, où les gens du beau monde aimaient à aller s'encanailler et où la brave populace parisienne s'amusait si fort.
En moins de dix ans, Taconnet composa plus de soixante pièces, qui presque toutes réussirent. Il y eut bien rélernelle jalousie des grands directeurs de théâtres privilégiés, qui s'efforcèrent de ruiner l'entreprise. On vit l'Opéra jaloux du théâtre des Grands-Danseurs! Mais Nicolet n'était pas homme à baisser facilement pavillon. De plus fort en plus fort était toujours sa devise. Il le prouva mieux que jamais en 1770, lorsqu'après un incendie qui détruisit son théâtre il le reconstruisit immédiatement et finalement obtint l'inespérée faveur de mettre sur sa façade : Théâtre des Grands- Danseurs du Roi! après une représentation où sa troupe s'était couverte de gloire, à Choisy, devant Louis XV et M™^ Dubarry.
Le répertoire se composait d'arlequinades et d'ouvrages à spectacle; des acrobates, des équilibristes, des pitres remplissaient les entr actes. Dans sa très intéressante étude sur les Théâtres du boulevard du Crime, mon ami Henri Beaulieu raconte que Taconnet mourut, en 1775, des suites de son ivrognerie invétérée, à l'hôpital delà Charité où Nicolet avait fondé des lils pour ses acteurs. Nicolet vint l'y voir: « Monsieur, dit-il au Prieur,
n'épargnez rien pour sa guérison, je donnerais cenl louis pour le conserver! » — « Monsieur Nicolel, réplique alors Taconnet d'une voix mourante,.., pourriez-vous pas me donner un petit acompte? »
Non loin du grand cafif Alexandre, à côté du
Lr* TarcEi «ilBoIkïIw tnlmutcli.
(Dgpkisii uentui.]
théâtre de Taconnet, s'élevait une autre baraque, le thêâlre des Associas. Vers 1769, un bateleur, du nom de Vienne, dit Beauvisage, obtenait, boulevard du Temple, un immense succès. La foule groupée autour de lui se tordait de rire : c'était le Grimacier, personnage étrange, fantastique, stupéfiant, dont les simagrées, les contractions, les contorsions.
provoquaient la plus folle gaieté. Au cours de la séance, le Grimacier faisait passer sa sébille, et la recette était toujours fructueuse, à ce point que ce saltimbanque, lui aussi, voulut posséder sa baraque. Il y gagna de l'argent et la céda bientôt à un entrepreneur de marionnettes, sous cette seule condition « qu'il resterait toujours grimacier en chef et san ^ partage ». Il paraissait dans les entr'actes. — D'oii ce titre : théâtre des Associés, Près de là se dressa, vers 1814, et avec l'autorisation de Louis XVIII, le théâtre de Jk^^ Saqui^ la célèbre danseuse de corde, qui, âgée de quatre-vingts ans, devait encore être applaudie à Paris, vers 1863, k l'Hippodrome d'Arnault, dansant sur la corde raide, en costume de Minerve, et casque en tête !
C'est en haine et par jalousie de M'^'^Saqui que fui construit, en 1816, le théâtre des Funambules, Entre ces deux établissements rivaux et voisins, c'était la guerre. L'excellent Péricaud, qui est non seulement un artiste de talent, mais encore un remarquable écrivain théâtral, a consacré un livre charmant et définitif à l'histoire du théâtre des Funambules^ où il nous raconte par le menu ces luttes épiques. Une anecdote entre cent : Un jour Bertrand, le directeur, fait afficher au foyer une ordonnance par laquelle « il est interdit, dans toutes les dépendances du théâtre des Funambules^ de prononcer le nom de M'"*' Saqui,M. Bertrand considérant l'appellation de ce nom comme iine réclame faite à un théâtre méprisable par les gens qui le dirigent :
des amendes si^vères seront appliquées à ceux qui enfreindraient cel ordre de l'administration ». Le lendemain, on put lire au bas de la pancarte directoriale ces mots de révolte : •< Un directeur n'a pas le droit (le boucler la bouche d'un artiste. Nous ne sommes pas des esclaves. Je parlerai, au
(Minco Csrnaolel.
théâtre et au dehors, de M"" Saqui, tant que je voudrai, et j'engage mes camarades à faire comme moi. » — La réponse était anonyme. — Le soir même, M. Bertrand ripostait : « Celui ou celle qui a répondu si malhonnêtement à V ordre que j'ai donné n'est qu'un drôle. Je m'engage publiquement à donner 50 francs de récompense à celui qui viendra me dire son nom. >> — Un quart d'heure après, un pauvre diable nommé Gustave, qui remplissait les
fondions de « second Cassandre I •> se présente timidement au cabinet directorial.
— Monsieur Bertrand, donnez-moi les 30 francs. C'est mal ce que je vais faire, mais le besoin m'y pousse : je viens dénoncer le coupable.
— Vite, nommez-le-moi.
— Pas avant d'avoir touché mes 50 francs!
— Vous n'avez donc pas confiance en moi ?
— Si fait, mais j'aime autant les toucher avant.
— Les voici : parlez vile.
— Eh bien, monsieur Bertrand, linfâme c'est moi!
— Misérable ! — Je vous chasse du théâtre !
— Je m'en doutais, aussi ai-je tenu à toucher d'avance !
— Vous savez que je vous mets dehors.
— Ça m'est égal, il y a huit jours que je suis engagé par M"* Saqui.
— Gredin, je vais vous...
Gustave, en défense, put s'esquiver.
Dix minutes plus tard, Bertrand, fou de colère, racontaità DeburauTexécution qu'il venait de faire de ce méprisable Gustave.
— Mais il n'est sûrement pas le coupable... fait Deburau.
— Puisque je te dis qu'il m'a avoué, lui-même, être l'auteur de la réponse injurieuse...
— Impossible ! Il ne sait ni lire ni écrire, il ne voulait que toucher les 50 francs. »
Les Délassements-Comiques. - l.e Ihédtre de Iq Malaga. — Le boulefard du Temple. ^ Le musée de cires du sieur Curtius. — Le théâtre Patriotique et les boniments de Salé. — Bobèche et Gnlimafré. — Une lellre de M. Ludovic Halévy. — L'Ambigu-Comique. — Les troupes d'enrants. — L'Aubi:rge rfes Adrels et Frédéric- Lemaitre. — L'incendie de 1827.
En 1783, entre r.\mbig:u et la porte du Temple, s'élève une nouvelle salle, le Délassement-Comique. Un sieur Plancher- Valcour en était à la fois le directeur, l'auteur, l'acteur, le régissenr. Cet homme actif et intelligent aurait vn certainement sonenire-
prise prospérer, si un incendie, en 1787, n'était venu dévorer le théâtre. Valcour reconstruit une nouvelle scène et se remet courageusement à l'œuvre. Le public s'intéresse à ses efforts; puis, comme toujours, les voisins prennent ombrage du succès naissant; une fois de plus ils protestent, réclament, intriguent et obtiennent du lieutenant de police Lenoir une ordonnance par laquelle :« Il est enjoint au directeur du théâtre des Délassements-Comiques de ne représenter à l'avenir que des pantomimes, de n'avoir jamais que trois acteurs en scène et d'élever une gaze entre eux et le public. »
En même temps que cette malencontreuse ordonnance, éclata la Révolution, et, suivant la jolie expression de Duchesne dans V A Imanach des Spectacles, « le voile de gaze fut déchiré par les mains de la Liberté ».
A côté du Délassement-Comique, une banquiste, « Mademoiselle Malaga », avait installé ses tréteaux. C'était une charmante danseuse de corde qui comptait un grand nombre d'admirateurs; avant chaque séance, la jolie saltimbanque apparaissait, pendant la parade, dans un costume pailleté, presque toujours rouge, et très décolletée, et la foule émue se pressait dans sa baraque.
En \ 791, un décret de l'Assemblée nationale proclame la liberté des théâtres. Quel événement! Quelle émotion ! Brazier nous apprend que « le boulevard du Temple ne resta pas en arrière; aussi, en l'espace de deux ans, vit-on s'ouvrir sur ce boule-
vard une foule de nouveaux speclocles » : !es Elèves de Thalie^ les Pelils-Comédiens français, le Ihe'âtre
s DÉLASSEME^TS-OMrQieS
Minerve, le café Yo», le café Godet, le café de la Victoire où l'on jouait la comt'die, sans compter
iS
les marionnettes, les cabinets de physique et de curiosité.
a J'étais enfant, bien enfant, raconte Brazier, mais je me rappelle encore combien ce boulevard était animé. A midi, les parades commençaient : à peine un Paillasse avait-il fini qu'un autre lui succédait deux pas plus loin. On entendait le son aigre d'une clarinette, le bruit sourd de la grosse caisse, les cymbales qui vous brisaient le tympan, et puis les cris des marchands et des marchandes : « Ma belle orange !... Ma fine orange !... Ça brûle... ça brûle!... A la fraîche, qui veut boire î...» C'était étourdissant... c'était fou... mais original... varié... C'était palpitant... c'était vivant ! » Et pendant bien des années encore ce joyeux boulevard amusa Paris.
Boulevard du Temple également se trouvait le Musée de cire du sieur Ctirtius. A la porte, Yaboyeur en carrick à collets conviait à grands cris le public à venir contempler « les plus grandes célébrités dans tous les genres ».
Curtius avait installé son principal musée au Palais-Royal, mais avait fondé une succursale au milieu de cette fête populaire permanente. C'est même dans ce dernier établissement que, le 12 juillet 1789, un beau dimanche ensoleillé, la foule, remplissant le boulevard du Temple, envahit le salon de Curtius, en arrache les bustes de Necker et du duc d'Orléans, et les transporte triomphalement dans les rues, recouverts d'un voile noir. On sait le
reste : le cortège fui arrêté, place Vendôme, par on détachement du Royal-Allemand ; limage de îVecker eut la tête fendue, et celui qui la portait, « te sieur Pépin, colporteur de mercerie, demeurant
rue des Vertus, n" 44», reçut une balle dans la jambe, un coup de sabre à la poitrine et tomba à côté du buste brisé.
Après avoir été ainsi mêlé aux premiers événements de la Révolution, le boulevard du Temple, qui appréciait fort cette ère de liberté, et où tous les théâtres avaient fait relSche le jour de la mort
de Mirabeau, s'empressa de célébrer le régime nouveau.
Le théâtre des Associés prend le nom de Ihifâlre Patriotique : il avait alors pour directeur un sieur Salle qui, comme ses confrères, jouait les principaux rôles dans sa troupe; borgne, il préférait toutefois l'emploi des Arlequins doni le masque dissimulait son infirmité, mais il ne dédaignait pas de remplir l'office plus modeste d'aboyeur; témoin ce boniment qu'il hurlait à laporlede son théâtre ; «... Entrez, entrez, prenez vos billets. M. Pompée, premier sujet de a troupe, jouera ce soir avec toute sa garde-robe... Faites voir l'habit du premier acte. (On montrait l'habît.) Entrez... entrez... M. Pompée changera douze fois de costume; il enlèvera la fille du commandeur avec une veste h brandebourgs et sera foudroyé avec un habit à paillettes...»
Ce même Salie, nous apprend toujours Brazier, ennuyé des réclamations des •> Messieurs de la Comédie-Française I) qui, par huissier, lui avaient fait, défendre de représenter sur son théâtre aucun ouvrage de leur répertoire, leur écrivait : « Messieurs, je donnerai demain dimanche une représentation de Zaïre ; je vous prie d'être assez bons pour y envoyer une députation de votre illustre compagnie, et, si vous reconnait^sez la pièce de Voltaire après l'avoir vue représentée par mes acteurs, je consens à mériter voire blâme et m'engage à ne jamais la faire rejouer surmon théâtre. » Lekain, Préville et
quelques-uns de leurs camarades se rendirent à
(Jtin Rolltr (.iBiil)
celle amusante invilalion et s'y diverlircnt si forl qu'à l'avenir les Comédiens-Français permirent à
ANCIENS THEATRES DE PARtS
Salle de représenter les parodies de toutes les tragédies du répertoire ! Après la mort de Salle Ig théâtre Patriotique changea encore de nom et se nomma « Théâtre sans Prétention », c'est sous cette dernière appellation qu'il disparut définitivement, en 1807, emporté par le Décret Impérial qui supprima tant de petits théâtres à Paris.
Plus tard, Bobèche et Galimafré font la joie du boulevard. Gais, spirituels, amusants, mêlant à la bêtise voulue la fine raillerie qui cingle et souligne les ridicules du jour, ces deux saltimbanques eurent un tel succès que les groupes se formaient devant Testrade où ils paradaient avant l'heure fixée pour leur apparition en public. Souvent même lautorité dut intervenir, et Bobèche et Galimafré furent vertement tancés pour leurs incartades de langage ; mais Paris les acclamait ; le bon Nodier s'arrêtait longuement pour les écouter, avant de regagner la Bibliothèque de TArsenal ; Bobèche et Galimafré étaient célèbres et savouraient les ivresses du succès î
Nous avions passé très rapidement, — trop rapidement, — sur cet amusant théâtre des Délassements-Comiques,
Le maître Ludovic Halévv a bien voulu rectifier cette insuffisante citation, et la lettre exquise et spirituelle, qu'il nous a si aimablement adressée remet les choses au point. C'est une bonne fortune pour nos lecteurs et un grand honneur pour notre petit livre.
le boulevard du temple 23
« Mon cher Ami,
J'ai lu avec le plus grand plaisir les épreuves de votre très intéressant et très spirituel volume sur les Théâtres du Boulevard^ mais il est, ce me semble, un théâtre auquel vous avez fait trop étroite mesure : les Délassements-Comiques. Ce tout petit théâtre a été, en effet, grâce à son directeur mon ami Léon Sari, un des spectacles les plus curieux et les plus amusants de Paris.
C'est au commencement du Second Empire, en 1855, que Sari fut nommé directeur des Délassements-Comiques. Nous nous étions rencontrés, Sari et moi, au ministère d'État. J'étais attaché au secrétariat général, et Sari au service des théâtres, placé sous la direction de Camille Doucet. Sari était le fils d'un personnage historique ; son père, un brave marin du premier Empire — nous l'appelions le vieux guerrier — était second à bord du brick V Inconstant qui avait, en 1815, ramené Napoléon de l'île d'Elbe au golfe Juan.
Léon Sari était un être charmant. Bon, spirituel, d'esprit original et inventif, de cœur généreux, la main toujours ouverte — trop ouverte — car il est mort pauvre, après avoir brassé des millions.
Sari n'avait qu'une ambition : devenir directeur de théâtre. C'était au temps des privilèges; le ministre d'État — alors M. Achille Fould — gou-
ft-
vernait souverainement les scènes parisiennes, grandes et petites : il nommait le directeur de rOpéra et le directeur de Bôbino. Deux théâtres devinrent vacants en 1855 : TOdéon et les Délassements-Comiques.
Sari demanda TOdéon ; les Tuileries naturellement s'intéressaient au fils de Tofficier de V Inconstant^ mais Camille Doucet, dans sa prudence, pensa que Sari troublerait la solennité classique de rOdéon, et c'était bien son intention. On offrit seulement les Bëlassements-Comiques à Sari; il accepta et, en un tour de main, fit de cet obscur petit théâtre une des scènes les plus brillantes et les plus bruyantes de Paris.
Les DélassementS'Cumiques devinrent immédiatement un théâtre à la mode : ses premières représentations étaient des événements parisiens ; on y voyait les deux Dumas, Henry Mùrger, Edmond About, Meilhac, Roqueplan, Barrière, Laml^ert Thiboust, Aurélien Scholl, Gustave Claudin, Xavier Aubryet, etc., etc.
Sari, avec infiniment de goût et d'élégance, montait de petites féeries, des revues de fin d'année; il avait une troupe sérieuse et solide d'une dizaine de comédiens et comédiennes, qui savaient leur métier... et qui étaient escortés d'un escadron de jeunes et jolies filles, dont le grand mérite était de n'avoir jamais paru sur aucun théâtre... Elles jouaient et chantaient au petit bonheur... Cela était
délicieux quelquefois... et quelquefois aussi détestable, mais toujours amusant. Aussi quelles scènes extraordinaires dans cette petite salle : on applaudissait, sifflait, trépignait, riait, criait, hurlait, vociférait; on faisait baisser la toile, on la faisait relever... C'étaient des dialogues fantastiques entre les petites actrices et les petits gandins de Torchestre... des bourrasques de colère et des ouragans de rire... Assez!.,, assez!.,, elle chante trop faux!,,. Non,,, non,., bravo!,,, bravo!.,, continuez!,,. Non!,,, au rideau!.,, au rideau!.., et Torchestre de s'arrêter. Souvent les pauvres petites, ahuries, éperdues, affolées, avaient en scène des crises de larmes, des attaques de nerfs, se sauvaient dans les coulisses... Mais souvent d'autres, plus crânes, tenaient tête au public, criaient au chef d'orchestre : Reprenez.., Reprenez.,. Je veux continuer,,, et l'orchestre reprenait... Les cris alors redoublaient... On rehurlait et retrépignait de plus^ belle... On cassait les banquettes... Le commissaire de police souvent intervenait et faisait évacuer les avant-scènes qui donnaient toujours le signal des insurrections. Ces vacarmes étaient la joie de la salle et la fortune du théâtre.
Un soir, Edmond About et moi, nous avons conduit Gustave Flaubert aux Délassements. Il n'v était jamais entré, bien que demeurant là, tout près, boulevard- du Temple.. Nous fûmes servisà souhait. Le tapage fut effroyable. En entrant,.
nous entendons des applaudissements forcenés. Une débutante était en scène, jolie, gaie, drôleite ; elle chantait un rondeau d'une voix si audacieuse et si Tausse que le public transporté le lui faisait sans cesse recommencer.,. Elle dut le dire trois fois, quatre fois. . A la fin... glorieuse, mais épuisée, elle demanda grâce ; on lui aurait fait chanter son rondeau pendant loutelanuil. Flaubert était enthousiasmé :"C'estadmîrable, disait-il, je n'ai jamais entendu tant applaudir et chanter si (Coll. de M, L. Hriiiy.) laux», el il criait : mcoLBocHE. Bis.' bis,' avec
toute la salle.
Les pièces des /)^;asienie«is atteignaient presque toujours leur centième représentation, mais le début de Rigolboche fut le grand événement de la direction Sari. Rigolboche était une artiste, une véritableartiste, une grande danseuse. On n'a jamais su pourquoi el comment elle s'appela Rigolboche ;
sonnoinétait Marguerite Badel. Elle,débula,enl8o8, dans une très amusante pièce intitulée : Folichons et Folïchonnetles, de MM. Arthur et Paul Delavigne, et qui ne ressemblait aucunement au Don Juan cC Autriche de leur oncle Casimir Delavigne. Rigolboche eut un succès fou... Elle était absolument le débardeur de Gavarni : petite blouse de soie flottante, chapeau gris bossue et défoncé... Sa danse était la chose du monde la plus audacieuse et la plus fantaisiste. C'était bien le cancan, mais non le cancan brutal et violent des bals de barrière... « Quand je danse, disait-elle, je me sens inspirée; mes bras ont le vertige, mes jambes deviennent folles. » C'était, d'ailleurs, une femme très intelligente. Elle avait une grande admiration pour Louis Veuillot. Elle disait sans cesse à Gustave Claudin qui connaissait Veuillot : « Amenez-le-moi donc un de ces soirs », mais cela ne put s'arranger. Louis Veuillot n'est jamais venu aux Délassements-Comiques.
Ernest Blum, qui a donné au théâtre de Sari de très charmantes pièces, a raconté dans un très spirituel petit volume l'histoire des Délassements- Comiques. Il cite une lettre exquise d'une des petites pensionnaires de Sari. Elle entra un soir au foyer des artistes, indignée... Un Monsieur, dont elle ne connaissait pas le nom, l'avait invitée sans façon à souper, pour le soir même à minuit. « Mais écoutez, dit-elle, écoutez ce que je lui ai répondu »,
et alors, avec un légitime orgueil, elle lut à haute voix la lettre suivante :
« Monsieur^ vous voulez me faire souper et m'entretenir. Cela ri est pas possible^ car^ en ce moment^ je suis Vune et Vautre. »
Je ne trouverai jamais, cher ami, un meilleur mot de la fin.
Bien affectueusement,
Ludovic Halévy. »
Et voilà en quelques pages délicieuses, pleines de gaîté, de charme et d'évocation, remis en pleine lumière, cet amusant théâtre des « Délass' Com » — c'est ainsi qu'on l'appelait familièrement — mais je doute que jamais, l'on ne dépensa sur cette petite scène autant d'esprit que n'en prodigue notre cher maître Ludovic Halévy, en nous contant la plaisante histoire de ce « bouiboui » parisien.
L'Ambigu-Comique, malgré son tilre plein de gaîté, fût de tout temj;s le lliéatre où les larmes tombèrent le plus volontiers des yeux de spectateurs attendris. A l'Ambigu-Comique se jou(?renl les mélodrames terrifiants, les drames ruisselants desang, pleins de coups de couteau, d'enfanis volés, d'orphelines persécutées I — Ce fut le troisième théâtre installé boulevard du Temple : il fut fondé le9juil]et 1769 par Audinbl, qui, après avoir conquis ses premiers lauriers aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent, où il dirigeait un n théâtre de lîambochesn, obtint l'autorisation de mêler de jeunes
enfants à ses marionnettes de bois. La faveur publique se porta immédiatement vers cette nouvelle entreprise : « Les amateurs, disent les Mémoires de Bachaumont à l'année 1771, sont enchantés de voir la foule aller à TAmbigu-Comique, pour applaudir une troupe d'enfants qui y fait fureur. » En 1772, le même Bachaumont écrit :
« M™* du Barry, qui cherchait tous les moyens de distraire le roi que Tennui gagnait aisément, avait imaginé de faire venir Audinot jouer à Choisy avec ses petits enfants... M"** du Barry s'amusait énormément et riait à gorge déployée ; — le roi souriait quelquefois. »
Après avoir jalousé le théâtre des Grands-Danseurs, rOpéra prit ombrage de TAmbigu-Comique et voulut lui faire interdire les chants et les danses. On transigea, et Audinot dut payer à l'Académie royale de Musique un tribut annuel de 12.000 livres; l'importance de cette somme indique la prospérité de l'Ambigu !
En effet, ce théâtre attirait le public, mais c'étaient surtout les mélodrames et les pantomimes à grand spectacle qui plaisaient : les Quatre Fils Aymon^ la Forêt Noire, le Capitaine Cook, le Masque de Fer, voici quelques-uns des titres des pièces à succès. Les Mémoires secrets de 1779 racontent que « V Ambigu- Comique a attiré beaucoup de monde avec les Quatre Fils Aymon, spectacle à machines. . . Tous le^gens de guerre ont applaudi ce qui concerne leur partie. Cette représentation, où tout retrace les mœurs de
LE BOILEVAH» DC TEXPLS
l'aDcipnne Chevalerie, oe pouvait que plaire infii
menl, et certaines situations ont attendri jusqu'aux larmes beaucoup de spectateurs assez froids nolurellement. >•
't i^.M' PIUII.J
Audinot n'hésita pas à aller de Tavanl et s'offrit une salle neuve, dont Célerier fut rarchitecte. « C'est, dit VAlmanach des Spectacles de 1791, une des plus belles et des plus vastes du royaume; rintérieur est construit dans le goût gothique. La société y est mieux composée que dans la plupart des spectacles du boulevard. »
Chose bizarre, le public tout d'abord sembla bouder Audinot, et les recettes de la nouvelle salle n'égalaient pas les recettes de l'ancienne. Il dut passer la main, et Corsse, auteur et acteur, prit la direction de l'Ambigu. Une farce d'Aude eut enfin le succès si longtemps attendu : M'^^Angot au sérail de Conslantinople triompha pendant deux cents représentations; puis les drames sombres se succédèrent: la Forêt d' Hermanstadt^ les Francs-Juges^ Hariadan Barber ousse^la Femme à deux maris ^ CaZâ!s,etc., etc. Ce Aude était un type étrange, bohème et ivrogne; il entend, un jour qu'il fêtait la dive bouteille dans un cabaret de barrière, des cris déchirants : c'était un chiffonnier qui battait sa femme.
— Quelle est cette femme que tu roues de coups ?
— La mienne, et c'est mon droit de la battre, puisqu'elle est à moi.
— Rien de plus juste, aussi je tel'achète... Combien en veux-tu?
— Vingt francs !
— Les voici... Le chiffonnier empocha et disparut. L'histoire est vraie — paraît-il — et elle est d'au-
{CuIlHlion P. Gaillard.) ^ ■ — ^
31 ANCIK.VS TIIÏ^ATHES DE l'ARfS
lant plus étonnante qu'elle prouve que, te jour-là. Audepossédail vingt francs.
Corsse mourut en 1816. Audinot (il!- lui succéda, nvanl comme associés Franconi el Seneparl.
Ce fut sous celle direetion que fut donnée l'Au-
berge des Adrets, un drame sinistre que la fantaisie géniale de Frederick Lematlre lourna au comique. Les auteurs n'avaient conçu primitivement d'autre dessein que de faire verser des pleurs sur les infortunes de M'"" Macaire et les mallieurs du vertueux Germeuil trattieusement assas- (*iné «en culotte beurre frais». — Robert Macaire n'éLait primitivement qu'un brigand vulgaire.
LE BOLLEVARD Df TEMPLE X
Frederick en fit une figure shakespearienne. C était à la fois un échappé du bagne, un bandit dilettante, un assassin phraseur, un gredin talon rouge et un cynique bonisseur, « un filousophe », disait plus tant Victor Hugo en parlant de Thénardier, ce descendant de Robert Macaire. Le costume dont Frederick avait revélu son immortelle création était luimême un poème : un chapeau gris en accordéon, un cache-nez en laine lie de vin cachant Tabsence de chemise ; un gilet sans couleur, élimé, rapiécé, retenu pardes capsules de boutons; un habit vert à basques longues, d'où sortait un amas de loques qui faisait figure de foulard: un pantalon de soldat de drap rouge et qui fut autrefois à « charivari », usé jusqu'à la trame, constellé de pièces et de morceaux, étoile de couleurs disparates; des ba*^ blancs, et aux pieds — trouvaille inouïe — de vieux escarpins de femme maintenus par des ficelles; un gourdin redoutable dans la main gantée d'un reste de gant jadis blanc. Un emplâlre noir sur Tœil et un monocle d'incrovable flottant au bout d'un ruban, complétaient cette extraordinaire silhouette.
Dans Tombre de ce gredin se mouvait son complice, Bertrand, la doublure de Robert Macaire, une figure bizarre et féroce, un corps très maigre, flottant dans un habit très gras auquel on avait cousu d'immenses basques que dépassaient des poches grises gonflées comme des outres ; les jambes étiques se perdaient dans des bottes éculées; le
COU long et décharné supportait une figure livide, au crâne tondu, qu'ombrageait un tuyau de feutre noir au fond mouvant, sans bords, presque sans feutre. C'était Timage du vice, de la peur, du crime lâche et poltron, s'appuyant sur un parapluie éventré,effiloqué, ruiné. L'acteur Firmin complétait — et c'est un bel éloge — l'admirable Frederick Lemaître. Ces succès et quelques autres permettaient à l'Ambigu de soutenir la redoutable concurrence de la Gaîté, lorsque le même sinistre vint s'abattre sur l'Ambigu. Comme la Gaîté, comme tant d'autres théâtres, il disparut, le 13 juillet 1827, dans un terrible incendie, qui coûta la vie à plusieurs personnes.
Dans ses Chroniques des petits Théâtres de Paris \ qui sont pour l'histoire du boulevard du Temple le plus précieux, le plus indispensable des guides, Brazier montre par maints exemples de quelle liberté jouissaient sous l'ancien régime ces petites scènes; on leur tolérait même l'extrême licence ; Tessentiel pour elles était de ne jamais empiéter sur les privilèges des théâtres royaux ; « ce que l'on voulait, c'était que leurs ouvrages ne ressemblassent en rien à une œuvre dramatique, qu'ils n'eussent ni plan, ni conduite, ni style... Quant à la morale, on s'en riait. Périssent les mœurs plutôt qu'un principe dramatique! »
1. Brazier, Chvoniques des petits Théâtres de Paris. Paris^ Allardin, 1837.
En 1777, le boulevard du Temple se transforme quelque peu : les visiteurs y afilucnt, des maisons neuves s'y élèvent; bref, devant les exigences de la population, en mdme temps que l'on reculait l'enceinte de Paris, on décide que les boulevards Saint-Antoine et du Temple seront pavés, que les
fossés, glacis et contrescarpes seront détruits et comblés, que les rues du Faubourg-du-TempIe et d'Angoulême seront ouvertes. — En 1779, un sieur Tessier, voulant utiliser les élèves du Conservatoire de l'Académie de Musique, fit construire une petite salle de spectacle sur le boulevard, visà-vis la rue Chariot. Quatre-vingts élèves, garçons et fdles, en étaient les acteurs et Ibs actrices. La Jérusalem délivrée, grande pantomime à spectacle, fut jouée pour l'ouverture et attira beaucoup de
monde. Ce fut le Théâtre des Elèves pour la danse de V Opéra,
Le nommé Parisau, guillotiné en 1793, devint ensuite le directeur de ce théâtre, qui périclita et qu'une ordonnance royale fît fermer en septembre 1780.
Il reparut pendant la Révolution, et, lorsque les V ariétés- Amusantes devinrent Théâtre-Français^ c'est-à-dire lorsque Lécluze, — le directeur qui, après avoir été dentiste, avait joué les pitres à la foire Saint-Germain, — quittant la rue de Bondy vers 1785, s'installa au Palais-Royal. Le titre fut repris par le Théâtre des Jeunes ElèveSy — et «le nommé Lazari, écrit Bachaumont dans ses Mémoires, un mime italien qui s'était fait une grande réputation d'esprit, de talent et de légèreté dans les Arlequins, en devint le directeur ». Ce petit théâtre devait disparaître en 1798. Le 31 mai, un incendie. le dévora, causé par la pluie de feu qui accompagnait le dernier acte du Festin de Pien^e. Lazari, ruiné par le sinistre, se brûla la cervelle.
Le théâtre des Variétés- Amusantes, fut fondé par Lécluze à l'angle de la rue de Bondy et de la rue de Lancry.
Après avoir fait faillite en 1779, Lécluze prit des arrangements avec ses créanciers, et c'est alors que la Fortune daigna sourire à sa baraque crapuleuse.
Dans les Mémoires secrets on peut lire, à la date
du 13 juillet 1779, celte note sur les Variétés-Amusantes :
« La troupe du sieur Lécluze est devenue à la mode; c'est la fureur du moment. Malgré les grossièretés dont ce théâtre est infecté, les femmes les plus qualifiées, les plus sages, en raffolent ; les graves magistrats, les évêques y vont en loges grillées : les ministres y sont allés, le comte de Maurepas en tête. Un acteur surtout, faisant les niais, du nom de Volange, y est singulièrement admiré. »
Et le 23 septembre :
« La reine et la famille royale ne pouvant décemment aller chez Lécluze pour voir les Battus payent V amende, la troupe entière est venue donner une représentation à Versailles, chez M"* Montansier. »
Mais les frais étaient trop considérables et Lécluze fut mis en faillite. Ses successeurs luttèrent de leur mieux contre la mauvaise fortune, puis finirent par traiter avec le Duc d'Orléans et transportèrent leur entreprise théâtrale au Palais-Royal en 1785.
Les carésdu boulevard du Temple. — Fcudérick Lemaitie débule aux Variélés-Ainusunles. — Le Panorama-Draiiialjque. ^ Théiltre du Cirque. — Aslley, — Franconi.
— Frederick Lemaiire au Cirque. — Le Ibcàtre des Troubadours.— Le mouvement dramalique en 1830.
— L'Épopée napoIC'onienne. — L'attentat de Fiescbi.
— Ce que l'on jouait à Paris le 28 juillet 1835. — Le Cirque Olympique. — Mac-Moc c.t le café des Picils- Humides.
C'esl 1830 qui marijua lapogéc du boulevard du Temple, et c'est à cette dale que nous referons à nouveau la iiomcnclaturede tous ses lliéatrcs; mais,
avant de terminer Tétude des années antérieures, il convient d'indiquer les cafés, les cabarets, les concerts en plein air, les divertissements de toutes sortes, les types bizarres qui s'étaient groupés autour de ces nombreux théâtres et qui bénéficiaient de l'attrait qu'exerçait sur Paris, toujours amoureux de spectacles, de parades, .de boniments, de gaîté, cette réunion d'attractions.
En 1816, il y avait le Caf^ Von, au coin de la rue d'Angoulême — tout près de la maison où Fieschi devait placer sa machine infernale — où chantait Déduit (chansonnier national) ; le Théâtre du Lycée dramalïque, appelé aussi le Ihëâlre des Pantagoniens, où trônait le père Rousseau, le roi des paillasses; le Théâtre du Waux-Hall^ et le Théâtre du Café Godet^ situé entre le Théâtre des Associés et le Théâtre Lazzari^ qui, après avoir été un spectacle de chiens savants, reprenait le titre abandonné de Variétés- Amusantes et devenait théâtre d'acrobates et de pantomimes.
C'est aux VaiHétés- Amusantes — seconde manière — que débuta le grand, l'illustre Frederick Lemaître, nous apprend M. Henry Lecomte dans les deux volumes si documentés, si précieux pour l'histoire du théâtre, qu'il a consacrés au plus grand acteurdu xix*' siècle ^ . En 1809, sonpère, M. Lemaître, architecte et conservateur du théâtre du Havre,
1. Frederick Lemaître^ par H. Lecomte, 10, rue du Dôme, Paris.
Gt une chute et mourut en quelques semaines. Sa veuve se retira à^Paris. Le jeune Prosper Lemailre, qui avait vu à [Rouen des comédiens, s'étaiL pris de passion pour l'art dramatique ; il résolut de se faire acteur, et la plus infime scène de Paris lui sembla la meilleure pour commencer. — C'est aux Variétés-Amusantes — le théâtre de Bobèche —
<ju'il se présenta. Le directeur Lazzari, séduit par son admirable physique — c'était en 1816, et Frederick avait seize ans, — lui fit le meilleur accueil,
— « Vous voulez devenir mon pensionnaire, c'est parfait ; vous débuterez après-demain...
— " Mais mon rôle?...
^ « Ne sera pas long à apprendre; criez un feu
pour voir?» Frederick poussa un hurlement qui fit trembler les vitres.
— « Bravo I bravo ! vous ferez un lion magnifique.
— « Comment, un lion? Je vais donc commencer par...
— « Par rugir, oui, mon jeune ami. »
Et Frederick remplit la peau du lion apparaissant dans Pyrameet Thisbé^ une pantomime babylonienne ! — Après ce début à quatre pattes, Frederick tint plusieurs rôles aux T ariét(f s- Amusantes ; on le vit dans le Prince Ramoneur et dans le Grand Juge; puis M. Bertrand, directeur des Funambules, l'engagea aux appointements flatteurs de 15 francs par semaine.
C'est alors que Prosper Lemaître — il s!appelait simplement Prosper aux Variétës-Amusantes — prit le nom de M, Frederick,
Citons encore parmi les petits théâtres qui charmaient la foule des badauds vers 1822 le Théâtre du Panorama-Dromalique^ qui n'eut qu'une existence éphémère et qui comptait cependant dans sa troupe quelques excellents acteurs : Serres qui devait plus tard jouer Bertrand, le séide de Robert Macaire, avec infiniment de succès ; Francisque aîné et Saint-Ernest, deux futures gloires de l'Ambigu; et surtout Bouffé, qui devait faire au Gymnase une si belle carrière. Ouvert le 14 avril 1821, le Théâtre du Panorama-Dramatique dut fermer ses portes le 21 juillet 1823.
Vers 1786, un Anglais nommé Aslley avait fondé dans le fauboui^ du Temple un spectacle équestre sous le nom d'Amphithéâtre Anglait. La reproduction d'une de ses afiiches (page 47) dira mieux
que tout la natui'c de ses spectacles ; plus tard, les exercices sont modifiés et d'autres attractions annoncées au public, par exemple le 1" août 1787 : « dimanche, jour des Rameaux, la septième division des exercices annoncés commencera par le Cochon savant et se terminera par les exercices des chiens avec le Château assiégé et plusieurs tours
différents et surprenants, particulièrement le Pont équestre^ sur lequel la troupe royale fera plusieurs sauts. »
« N. B. Le pont est porté par huit chevaux dresses exprès par le sieur Astley père. »
Pendant la Révolution, Astley céda son exploitation à Franconi, qui fît fortune et perfectionna encore les exercices si amusants importés par Astley. L'Amphithéâtre Anglais prit le nom de Cirque Olympique^ et Franconi passa au Jardin des Capucines, mais finalement revint au faubourg du Temple dans une salle réparée et agrandie. Tout marchait au mieux, et le Cirque Olympique était à la mode : des ours savants, d'aimables pachydermes, des lions, des tigres, des panthères ajoutaient à l'éclat du spectacle. Les gravures de l'époque célèbrent les exploits de « V Incomparable cerf du Nord nommé Azor ou Nouvelle Ascension qui n^a jamais existé comparée à celles de nos plus
fameux danseurs de corde : dernier chef-d'œuvre de M. Fi^anconi père, lequel lui a coûté deux ans et demi de travail, etc., « Vide et crede»; ou représentent « le Cerf Coco franchissant huit hommes et qualre chevaux. M, Franconi tirant deux coups de pistolet entre les bois du cerf Coco, les serins tenant conseil de guerre, V e'ie'phant jouant de la vielle ou en équilibre sur un fort disque de bois, »
Franconi avait même fait annexer à sa piste une petite salle de théâtre où se jouait la pantomime. En 1807, tout Paris vient y applaudir la Lanterne
de Biogène ; le vieux philosophe cynique finissait,
rar permijjion de Monfeigneur h Lieutenant' G en irai Je Police.
AMPHITHEATRE ANGLOIS»
Rut U Fauxboiirg du Temple.