TOME I
— Oui, lui dit-il d'une voix émue en faisant un violent effort et en lui pressant la main avec tendresse , oui mademoiselle , je souffre; et quoique vous me connaissiez à peine vous savez la cause de mes souffrances ; à quoi bon le cacher? vous savez que je vous aime, mes yeux vous l'ont dit cent fois si ma bouche est demeurée muette ; en vain , ai-je essayé à refouler cet amour jusqu'au fond de mon âme, en vain ai-je voulu voulu vous fuir, je n'ai pu maîtriser ce secret malheureux.
—Ah ! s'écria-t-elle ivre de joie et respirant à peine, ah ! ne parlez point ainsi! pourquoi blâmer vos sentimens, ne sommes-nous pas tous deux libres,
— Hélas! vous me le demandez , Hébé ?
Mais cet amour est une torture inouïe! il me ronge et me brise : songez que vous êtes fiancée à mon ami, que bientôt vous serez sa femme, que je vais vous perdre...
— Je ne l'aime pas ! s'écria-t-elle avec véhémence; je ne l'épouserai jamais Edgar; puisque vous m'avez dit que vous m'aimiez , que vous avez songé à bénir le ciel de m'avoir rencontrée sur votre route, eh bien, bénissez-le et je vous aimerai aussi avec toute la tendresse de mon âme. Si vous saviez monsieur tout ce que je ressens parfois en songeant à la vie que je me crée dans l'avenir. Comme mon esprit déborde de pensées intraduisibles pour moi , pauvre et ignorante jeune fille élevée dans un couvent et par des parens bons et faibles qui ne voient que quelques vieux amis sans éducation et remplis de préjugés. Ah! depuis quelque temps j'ai vécu d'une existence qui m'était inconnue; il me semblait souvent, tant j'étais heureuse de mes pensées dans mes longues rêveries, quej'avaislesortdes anges du ciel; tout était bonheur pour moi; nulle
peine ne venait m'assaillir; cétaitla vie dans
toute sa beauté Puis je répandais autour
de moi ces joies merveilleuses, je les partageais avec une àme souffrante que j'adorais; et pour cette àme la source de ma tendresse était inépuisable. Et n'avais-ie pas raison de rechauffer sur mon sein cette pauvre àme mourante , de l'enivrer de mes caresses , de lui faire oublier ses angoisses, de lui montrer la sérénité dans l'avenir; car Dieu a créé la iemme pour faire goûter aux hommes la parcelle de bonheur permise sur la terre , en attendant Vautre part destinée aux justes et qu'il garde avec lui au ciel!
-Assez, assez 1 s'écria Edgar, subjugé par cette éloquence s'i pleine de passion et de naïveté: vous me faites du mal Hébé. __ Pourquoi me tairais-^je, reprit-elle, tout inspirée; je n'ai pas de choses vulgaires à vous dire, et comment les dirais-
je à d'autres si vous reiusiez de les entendre. Depuis quelques semaines cette vie que je vous ai peinte, si enivrante et si heureuse, et bien, elie s'est quelqueibis évanouie, et je me suis surprise pleurant après une rêverie douloureuse. L'enfance s'en est allée avec la vitesse d'un sifflement, et je suis devenue femme après une nuit d'insommie. Hélas! depuis ce temps, si les songes sont toujours beaux comme autre fois, la réalité est triste et sombre. La vie d'une femme isolée doit être pleine d'ennuis profonds; elle souffre de cet isolement, tandis qu'une jeune fille qui n'a rêvé encore que de fleurs, de parures ou de futilités y trouve souvent des charmes. Et moi , moi j'ai perdu mon bonheur, Edgar. Je n'ai plus de sourires!...
— Rainier vous rendra le calme et réalisera cette existence que vous avez rêvée.
— Ah! reprit-elle avec amertume, je ne veux pas, pour votre honneur, croire que ces paroles ne soient sincères , mais penser que Rainier pusse réaliser l'existence de mes rêves! Ah! son apathie me désespère; l'amant mystérieux que j'entrevoyais était beau; sa voix harmonieuse me disait de douces paroles, nous avions les mêmes désirs, et l'on eût dit, à nous voir ainsi unis, que la même part de jours avait été faite pour tous deux. Croyez-vous qu'un lien pareil n'est pas l'œuvre du créateur; nos pensées ne nous sont-elles pas inspirées par lui. Ah! Edgar, que ne me comprenezvous?
— Si je ne consultais que mon cœur Hébé, repartit le jeune homme, je me jetterais à vos pieds et vous offrirais ma vie en échange de votre amour , car c'est vous que j'ai aimée pour la première fois.
Mais ma destinée ne doit être fatale qu'à moi seul !
— Vous avez donc de bien grands chagrins M. Edgar, lui dit-elle avec une pitié compatissante, oh! si je pouvais être admise dans vos secrets, il me semble que j'en allégerais les plus poignans.
— Ce sont des secrets qui tuent, chère mademoiselle, repartit Edgar.
Et comme la tète de la jeune iiUe était penchée vers lui , il la prit dans ses mains et la baisa au Iront , comme s'il eût craint de souiller sa bouche de vierge.
— Ah ! dites-moi les secrets qui vous déchirent; dites-moi toutes vos douleurs, Edgar, afin que je puisse les partager, afin que je vive de vos joies comme de vos peines. N'est-ce pas que nous nous aimons bien, n'est-ce pas que vous ne m'abandonnerez point, et qu'un jour vous serez
— 2!G — mon époux? Ah! alors Edgar, poursuivitelle avec enthousiasme, si vous êtes malheureux je vous consolerai; je serai votre bon ange, je serai à vous comme une àme vouée à un esprit, j'attirerai sur vous des heures de calme et de bénédiction, et vous nagerez dans l'ivresse, car j'ai dans le cœur de la joie et de la soumission pour toute une vie d'amour.
Edgar ne put résister davantage à un dévoùment aussi passionné; l'amour fit taire sa raison et l'honnôleté de son cœur, et il rendit avec largesse les caresses enivrantes dont il avait été comblé.
— Dites-moi que vousm'aimerez toujours, dites-le moi mon ami....
— Je vous aime plus que tout au monde repartit Edgar, et pourtant je suis bien indigne d'un dévoùment pareil.
— Eh bien tant mieux, reprit-elle avec
une joie l'olle, puisque mon amour est si grand quand vous ne le méritez pas, que sera-ce donc quand vous voudrez me plaire.
— Prenez garde chère Hébé , dit Edgar avec inquiétude; l'absence de votre mère a été longue, et il suffit d'un seul instant...
— Ah! reprit-elle, vos ennuis sont-ils donc si grands auprès de moi pour compter ainsi les minutes qui se sont écoulées depuis l'éloignement de ma mère.
Et comme elle était penchée sur le jeune homme la porte s'ouvrit avec brusquerie et M. de Baraville et Madame Durosier apparurent.
— Dors ! dit dans l'ombre une voix tremblante et à peine articulée !
Hébé frissonnait ; il lui semblait avoir rencontré les yeux de sa mère, et c'était à grand' peine que le jour douteux de l'appartement pouvait cacher son trouble. Mais rien ne fut
remarqué , le chapiteau vert de la lampe amoindrissait tellement la lumière qu'elle put supporter tous les regards et dérober sa rougeur.
— Il dort dit la jeune fiile, en posant un doigt sur sa bouche, demeurez silencieux.
Madame Durosier s'approcha du divan et comme sa fille, elle pencha son visage sur celui de cet enfant si pâle et si beau, elle aspira son haleine fiévreuse, elle frôla son front avec son épaule nue , elle prit doucement une de ses mains et releva la tête en disant aussi :
— Il dort.
— Nous le trouverons guéri dès qu'il se réveillera , répartit Rainier; mon pauvre ami ! qu'il m'a donc effrayé.
— Qui peut donc avoir provoqué une indisposition aussi violente et aussi subite.
— La transition du froid extrême à une forte chaleur répliqua Rainier.
— Oui reprit Hébé, habile à saisir une occasion qui pouvait merveilleusement écarter les soupçons ; c'est cela.
Il y eut encore quelques suppositions bien erronées, qui cessèrent brusquement à l'arrivée d'un nouveau visiteur : c'était M. Daunin, l'aimable et spirituel clerc de notaire qui sachant l'événement , accourait avec de gros et lourds sarcasmes à la bouche , s'informer du malade, ne concevant pas, disait-il, comment un homme pouvait s'évanouir.
Cette brusque apparition fit qu'Edgar souleva la tète ; il joua son rôle à merveille, et après avoir fait agréer ses regrets à madame Durosier, il lui témoigna le désir qu'il avait de la revoir au milieu de son salon.
La curiosité des assistans fut comme une espèce de triomphe pour Edgar; l'enivre-
ment exalta son imagination, et il lut si gracieux et si spirituel avec tous que madame Durosierle trouva charmant et l'aima aussi vite qu'elle l'avait dabord détesté. Puis il y eut dans la chambre de jeu une discussion fort annimée pendant laquelle le clerc de notaire fut si prétentieusement niais et blasphéma avec une si extravagante impudence que le jeune poète, semblable aux prophètes des peuples antiques s'écria d'une voix terrible et sinistre en quittant le salon :
— Monsieur, cet aveuglement et ce mépris de Dieu vous porteront malheur!