TOME
un misérable pensa-t-il ; d'autres plus heureux profileront de mes travaux.
Le Lbraire en voyant un si jeune homme iut d'une latuilé incroyable et promit comme une grâce d'examiner le manuscrit, sans toutefois donner la plus légère espérance.
— Bah ! fit Edgar en rentrant chez lui , ce sera une œuvre posthune, et cet homme, à n'en pas douter, spéculera sur ma mort. La nuit vint , froide et désolée , une de ces nuits ténébreuses qui font rêver de spectres et qui poussent les malheureux vers le suicide; Edgar eut peur, et pour chasser les pensées efî"rayantes qui l'obsédaient , il se mit à lire quelques pages du grand poème de Milton. De tous ses livres il n'avait conservé que celui-là. Quelque grand souvenir se rattachait sans doute à ce beau livre, caria reliure était de velours , et l'on remarquait
•^fermoir d'or. Bientôt ses mains, coupero.
les [Li, ' ' "''^''"' ^ '"""'«^
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«eroulersursa couche de misère; car par
-.nconcevaWecaprice.i, voulut attX aulendemain pour se tuer.
- Jai-e mieux mourir le jour, s'écriaforce dame; mes ennemis diraient que jai 'anuu favorise tous les crimes. -Or ces.
permis a 1 homme de mettre fin à Texistence
queD,eu,uiadonnée...«ieu,Dieu! oh
d après ,es saints préceptes de ,Évang„e' et les merveilleuses harmonies de la nature' *" "- ^'re dune bonté incomparah. o
mon D,eu:xu dois veiller sur tes enlan:;: Tu do,s abaisser quelquefois sur eux ton re-
. flpur aui Vient de sépanou.r, et comme une fleur qui >■
^ tlps mères. -J'ai toujours sout-
prodiguenl les mères.
fertô mon Dieu!
■.■.cliacunedelescréaturescU.. expier
j'avais quatre ans, ^^
ni me donner un dernier baiser, elle , la pauvre adorée qui m'avait donné le premier.
— Mais ta main s'est appesantie sur moi avec une grande rudesse; j'ai vu nos moissons entraînées par les avalanches et la ruine de notre maison ; j'ai partagé avec mon vieux père mutilé sa dernière pièce d'or. Ce n'était pas tout encore , ô seigneur !
— L'intelligence que tu mas départie , je l'ai employée à amasser des trésors de science afln de m'élever au-dessus du vulgaire ; et quand je devrais commencer à recueillir le Iruit de mon labeur opiniâtre et de mes rudes semailles , il faut que je meure... Je n'accuse point le riche qui n'est ni savant , ni probe ni bon, mais pourquoi suis-je si infortuné!
— L'âge des passionsest venu. Deux amours enchanteurs ont passé dans ma vie ; tous deux furent l'image de l'ardent météore qui glisse sur la nue ; et tous deux étaient pleins
de clémence et d'infamie. Pourquoi , quand il y a tant d'heureux en ce monde, suis-je forcé de me tuer !
Edgar s'arrêta , se recueillit quelques instans, et se jeta à genoux sur le carreau. C'était poignant, un homme qui raconte ainsi une vie de vingt années de douleurs ! à le voir et l'entendre dans cette chambre obscure et froide , on eût dit une des tristes victimes de l'Inquisition, brisée par la torture, accusant ses juges et ses bourreaux.
Il releva la tète et continua ses plaintes : — Quand la tempête , soulevant avec fureur les vagues écumant es, enveloppe de ses rapides tourbillons unebrigantineà la voile légère, et qu'elle l'emporte comme une feuille sèche par de sombres nuits de la mer des Bermudes à la terre de Feu , ce que les autans ont épargné devient alors la proie des raffales impétueuses, et le navire tout dé-
pouillé , sans cordages ni mâts , tout nu comme une flamme, sombre en vue durivage, après avoir essuyé la colère du ciel. Ma vie est toute entière dans cette pensée. — Et ainsi que l'équipage qui , se voyant sombrer, se hâte de mettre le feu aux poudres , je le demande la mort , ô mon Dieu ! car à dixneuf ans mourir de faim est une chose épouvantable ! mourir, quand l'avenir aurait pu être beau de considération et de gloire ! mourir comme une étincelle du foyer qui brille et qui s'éteint. — Et je nai pas même brillé moi ! ah ! puisque ma destinée est si affreuse, daigne me pardonner ma mort, o mon Dieu !
Cette souffrance aiguë et cette agon e si longue d'un homme religieux étaient capables de faire naître le seplicisme dans l'âme d'Edgar . Suivant les livres sacrés, celui qui a de la foi et qui prie sera entendu et exaucé dans son
iîflliclion, et lui, semblable au type proposé par ° l'écriture, lui, subissait les tortures du damné.
Il essaya de dormir encore une fois avant d'en finir avec la vie; la grandeur de son caractère ne l'abandonnait point ; il voulait pouvoir se dire : Voici mon dernier sommeil. Je n'aurai plus de rêves, ces mensonges dorés qui iont par lois goûter à la pauvreté les joies de l'opulence; mes yeux si brillans s'éteindront, et demain je serai mort. Et pour toujours ce sera l'éternité !
Un homme ordinaire, en une situation pareille se serait précipité dans la rue; Edgar pria Dieu encore et se mit au lit, afin d'attendre le lever du soleil.
LE PARADIS PERDU DE MiLTON.
La faim est uncpusssanle magicionue.
L'homme dont le cerveau est vide a des visions exlraordiuaiies.
COMTE L. deCbauny.
Edgar invoqua vainement le sommeil ; sa tête h demi égarée lui créait mille nouveaux lourmens; il s'agitait violemment, prêtant l'oreille à chaque minute avec inquiétude au souffle de la bise qui sifflait dans les corridors
et au bruit de la pluie qui cinglait aux vitres de sa fenêtre. Peu à peu la peur s'empara de lui ; Il avait cru que le repos viendrait après tant de privations et de fatigues; mais la fièvre s'infiltrant par tous ses pores, le laissa éveillé sur son lit de douleur.
Un froid mortel le saisit alors. Ses pieds devinrent glacés comme du marbre , il les prit dans ses mains, les frappa , les tordit l'un contre l'autre ; tout fut vain ; le sang avait reflué tout entier vers !a tête , et ce qu'il endurait était horrible !
La nuit n'avait pas encore atteint la moitié de sa course. Le vent s'éleva; engouffré dans cette longue et étroite rue Saint-Jacques , il sembla t ébranlerles maisons jusques en leurs fondemens. Bientôt une très forte pluie succéda, une pluie battante et mêlée de grêle qui effrayait en tombant à flots sur ce toit et
sur ces vitres derrières lesquelle un homme
agonisait.
Toutes ses résolutions l'abandonnèrent, et
ne voulant pas souffrir plus long-temps en ce
monde il se dirigea vers la fenêtre, mais la
rouille s'était tellement incrustée au fer de
l'espagnolette que ses forces épuisées par le
jeûne et la maladie, ne lui permirent pas de
l'ouvrir, et il fut forcé de venir se rejeter sur
son lit.
Puis il se ressouvint que l'escalier de l'hôtel était éclairé les nuits par une faible lampe"; il descendit la chercher, revint dans sa chambre , et, amoncelant tout ce qui lui restait de papiers, toutes ses poésies, il y mit le feu, essayant de réchauffer son corps avec lespenséesde son génie! . Chasterton et Hopps le poète lithuaiiien ont-il souffert davantage?
Edgar suivait d'un œil sec et terne les pro-
grès du leu qui dévora. t rapidement ces pages où il avait écrit son avenir. Ses pieds nuds disparaissaient dans les flammes qui tourbillonnaient , et il avait froid encore quand ce foyer factice s'éteignit faute d'aliment.
Alors, il s'écria douloureusement :
— Quand la flamme manque de matières combustibles, elle meurt; quand le corps manque de chaleur et de nourriture , il doit aussi mourir — et voici trois jours que je n'ai pas mangé même le morceau de pain noir du pauvre. Mais Dieu m'avait créé sans doute pour une existence de misères profondes !
Il n'avait plus rien à brûler; ses yeux se portèrent alternativement de sa table aux quatre angles de la triste mansarde — rien ! — et le froid empirait , et le jour n'arrivait pas.
Tout-à-coup un reflet de la lampe , dont la faible lueur vacillait, fit jaillir un rayon de
237 — lumière qui VéWouit, il regarda; eétait Vagraledor du ParaAs de Milton.
Oh' alors, il le repoussa commeon repousse une pensée criminelle ; il détourna sa vue du livre tant aimé; il se rappela toutes les privations qu'il s'était imposées afm de le conserver jusqu'à son dernier jour. -11 avait appartenuàsamère.àceltejeunemèremorte àvingtansUlleavaitlu toute cette œuvre admirable, sesmainsavaientcentloistouché et iroissé ces pages dorées, il lui sembla-t nu'il exhalait encore le parfum de son ha ew "e. elle avait peut être versé de douces lar- ™Js en lisant la faiblesse de la preu^ere
femme. Toutes ces idées naissaient en foule ,
, . , „, bailleurs c'était l'unique l'assiégeaient, et d aiiieuis
souvenir qui lui rappelât sa mère.
-Jusqu'à celte heure inlactel sans souillure sécria-t-il avec amertume -mon pan-
yre Milion !
Et le paroxisme redoublant ; sa tête se troubla; ses yeux se vitrèrent, et sa main commit un acte de vandalisme.
Le malheureux en était à l'apogée de l'infortune.
La flamme projeta encore une fois ses lueurs éblouissantes sur ces murs dégradés d'où la tapisserie tombait en lambeaux ; cette lumière vive, soudaine, fit sortir Edgar de sa stupeur agonisante, et d'une voix triste il s'écria :
— Qu'ai -je fait?
Puis, il lut ces lignes:
— « N'accuse point la nature, luirépon- « dit l'ange, en resserrantce front, elle a fait « son devoir, fais seulement le tien, et ne « renonce point à la sagesse, elle ne t'a- « bandonnera pas au besoin , si tu ne Taban- « bomies, attribuant beaucoup trop aux cho-
« ses les moins excellentes , comme tu viens « toi-même de t'en appercevoir. »
— Pour tout autre, ces paroles seraient consolantes , mais pour moi ! . . .
Et la page fut jetée au feu.
« L'ange reprit encore : fils du ciel et de « la terre, écoute. Tu dois au Très-Haut le « commencement de ton bonheur. Mérites « en la continuation par ton obéissance. « Ainsi ta félicité sera solide et durable. « Prends-y garde. Dieu t'a formé dans l'état « de perfection , mais il ne t'a pas donné « l'immutabilité, elle n'appartientqu'àlu i , « tu peux te corrompre , car tu es libre. Sans « cela, ta volonté n'aurait point d'action, ta « vertu point de mérite.
« Nous avons été soumis à la même « épreuve , et ceux d'entre nous qui ont pro- « fané cette liberté par la désobéissance ,
« sont tombés du ciel jusqu'au plus profond « des enfers !
« 0 chute terrible! que tu rendsmalheureux « ceux que leur état élevait au comble de la « félicité !
Toutes ces choses sublimes semblaient une ironie amère à Edgar; c'était pour l'homme heureux que ces pages brillantes avaient été écrites, et lui avait tant souffert !
Il lacéra machinalement la plus grande partie du livre oubliant ainsi ses douleurs, et bientôt, tombant sous le charme de l'hallucination , il eut une vision effrayante de désordre :
Il lui sembla en voyant ces flammes bleues s'agiter dans l'àtreque le manteau delà cheminée s'élargissait. Puis ses yeux ne distinguèrent plus aucune forme , ses esprits se reportèrent vers des époques inconnues , et comme la terre et le ciel n'exsl aient point en-
core, qu'il n'y«a\ aitque les ténèbres extérieures appelées le cahos, il vit les anges déchus plongés dans l'étang de feu , les uns évanouis , les autres foudroyés.
Puis à la voix de Satan qui résonnait à l'oreille comme le fracas prolongé du tonnerre , il vit toutes les créations de 31ilton s'eiancer hors des flammes et monter en spirale jusqu'à rinfini.Alorsleprincedel'abime les harangua, sa taille était menaçante comme ses paroles ; il futécouté avec délices, et les innombrables esprits applaudirent avec une telle force que le bruit monta jusqu'au trône de Dieu.
La vision changea.
Il vit aux lueurs des épées flamboyantes des
séraphins rebelles, une troupe d'esprits érigés
en artisans dociles aux ordres et aux conseils
deMammone, le plus rampant de tous ceux
qui tombèrent du céleste lambris. Ils faisaient TOME I. x^
couler l'or des enlrailles d'une montagne toule resplendissante.
« D' au! res raffinaient cet or et l'employa ent à des merveilles. Puis au son d'une symphonie mélodieuse de voix et d'instrumens, s'éleva hors de terre comme une vapeur du soir, un éditice immense en forme de temple ; il était porté sur des colonnes et sur des pilastres d'ordre dorique. L'architrave superbe soutenait une frise chargée d'un admirable bas-relief, et surmontée d'un riche toit d'or ciselé. Jamais Babylone ni Memphls ne portèrent si loin la magniûcence de leurs chefs-d'œuvre , soit dans les palais de leurs rois, soit dans les temples de leurs Dieux, Belus et Sérapis, quand l'Egypte et la Syrie se disputaient à l'envi du luxe et des richesses.
« Tout-à-coup les portes d'airain s'ouvrirent, le vaste intérieur du manoir
« infernal parut dans tout son éclat. Une « rare mosaïque s'offrait sous les pieds. De « la voûte pendaient par un puissant en- « chantement plusieurs lampes lumineuses, « avec des fanaux brillans de naphte et « d'asphalte, qui répandaient une lumière « pareille à celle des deux. La multitude « pleine d'empressement et d'admiration s'y « jeta en foule. Les uns louaient l'ouvrage « et les autres l'architecte. Sa main s'était <r signalée dans le ciel par la construction « de plusieurs tours admirables. Elles ser- « vaientde palais aux anges que le roi « suprême avait exaltés au rang des princes « pour gouverner chacun selon l'ordre ad- « mirable de la céleste hiérarchie (1). »
— Us appelèrent ce palais Pandœmonnmi, palais de Satan.
(1) Milton, le Pavadls perdd.
Et tous s'y réunirent en chantant des chants profanes.
Et tous blasphémèrent Dieu.
— Sites chérubins, disaient- ils, ont des boucliers de diamant , les nôtres sont d'or
pur.
— Nos glaives sont flamboyans , et nos yeux distinguent tout dans l'obscurité de la
nuit.
— Satan et Belzébuth sont nos chefs ; ils sont grands comme l'espace où la pensée peut
s'étendre.
— Satan et Belzébuth seront demain plus puissans que toi , car ils sont nos chefs , et nous sommes plus nombreux que les étincelles qui sont sorties des mille fournaises de l'étang de feu.
La vision ch :mge a encore :
11 lui sembla voir Satan, déployer ses ailes immenses et franchir les murailles du chaos,
puis tournoyer dans les régions élhérées , et parcourir dix millions de brasses, jusqu'à ce qu'un rayon lumineux l'attirât vers le globe nouvellement créé.
La main continuait à jeter les pages au feu sans que l'esprit d'Edgar y fût pour quelque chose.
Et les pages semblaient enfanter dans ce cerveau malade et vide , toutes les réalitésde ces admirables Actions.
La dernière fut effrayante :
C'était le combat des anges du ciel contre les anges déchus.
Les glaives furent délaissés avec mépris. — Ils paraissaient trop faibles pour accomplir les vengeances désirées : les collines , les rochers escarpés , tout fut jeté dans le vague avec fureur.— On se battit longtemps, mais, accablés par les forces supérieures
des chérubins, les rebelles s'enfuirent en désordre.
« — Le ciel se retira sur lui-même , « s'entr'ou\rit, et leur présenta les vastes « précipices de l'abîme. A cette vue effroya- « bîe , ils reculèrent d'horreur, mais une hor- « reur encore plus grande les poussait en « avant; ils se précipitèrent d'eux-mêmes « hors de l'enceinte du ciel ; la colère éter- « nelle les poursuivit jusqu à l'extrémité du u gouffre immense qui les reçut dans son « sein.
— « L'enfer en entendit le bruit affreux !
— « L'enfer vit les ruines du ciel crouler « sur lui.
— « Et les mauvais anges furent effrayés j
— « Us tombèrent pendant neuf jours.
— « Et le chaos confondu, rugit.
— « L'Enfer rempli d'un feu que rien ne « peut éteindre , l'Enfer, rmison de tristesse
« et de peine, l'Enfer se dilatant les englou- « tit , et se referma sur eux.
— « Le ciel délivré de ces infidèles se « réjouit, et bientôt en se rejoignant, ré- « para la division de ses murs (*).
Alors Edgar de plus en plus effrayé sentit une main puissante l'enlever par sa chevelure; cette main et lui gravirent avec le vol de là pensée les plus hautes régions et, parvenus à l'incommensurable point elle le laissa tomber dans le vide en tourbillonnant.
Il poussa un cri perçant et roula à terre.
C'était la dernière page du paradis perdu qu'il venait de lancer dans le feu et qui, s'élant consumée avait fait revenir les ténèbres , et la vision s'élait éva-
(1) Milton le Paradis perdu.
iiouie comme les flammes de ce triste foyer.
Edgar resta long-temps étendu sur le carreau. Au point du jour il souleva sa tête pesante et regarda tout ce qui l'entourait avec de grands yeux égarés. Des tiraillemcns aigus déchiraient su poitrine, son visage était d'une pâleur mortelle et sa flèvre s'étant accrue ; il se trouvait plus vivace que la veille.
Il fit sa toilette comme pour un bal ; il y mit une coquetterie extrême. — Car chez la plupart des hommes aussi bien que chez toutes les femmes, la coquetterie
est une des dernières séductions de la vie; puis Edgar s'arrêta devant son miroir où il essaya de sourire. — Cela lui fut impossible.
La vision dominant encore l'esprit du poète lui fit songer qu'il était inort et il crut à l'immortalité de son âme.
Il voulut parler et il parla.
— C'est donc la iaim, dit-il, puisque j'agis encore au gré de ma volonté.
Et il dévora une de ses larmes arrêtée en perle sur sa lèvre supérieure.
— Cette larme est bien amère repritil, elle me fera moins regretter la vie qui est toute semée de pareilles larmes. Mais voici le jour qui grandit; voyons si j'aurai assez de force pour écrire mes dernières volontés.