‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 20 sur 31 · A MADAME LA DUCHESSE DE · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE DE

Madame ,

De bien longs jours se sont écoulés depuis que vous avez daigné me recevoir , et me combler de vos bontés ; je n'ai pas répondu à tant d'honneur avec tout l'empressement désirable , et c'est pour moi un devoir que de venir m'accuser à vos pieds.

Peut-être n'est-ce point ainsi que je devrais vous écrire , madame ; mais j'ai lu je ne sais où, qu'il y a dans l'Inde un grand arbre, rupas, un bel arbre vert dont la tête om-

breuse invite le voyageur à s'asseoir sous sa couronne enchanteresse. Malheur à lui s'il cède à la tentation; bientôt il s'endort, et les émanations de ce bel arbre glacent son sang et le font mourir. Il est cependant bien beau cet arbre des Indes !

— Moi je suis tout provincial : je parle selon mon cœur et ma conscience , et je ne calomnie pas avec le sourire sur les lèvres.

Quand le condamné est dépouillé de son voile noir et qu'il franchit les degrés de l'échafaud , il peut avouer son crime au prêtre. — Quand l'âme se sépare de son enveloppe mortelle , elle peut dire ce que le corps a souffert. Je puis donc donner l'essor à mes plaintes.

— Peut-être ne trouverez-vous pas d'épithète assez flétrissante pour mon nom. Mais quand l'homme touche à sa dernière station d'agonie , que lui importent les injures ou le

mépris? Cependant j'ai l'espérance que vous ne me mépriserez point et que peut-être vous me plaindrez,

Ayez le courage d'achever de lire cette lettre.

Quand vous passâtes au Luxembourg dans votre calèche rapide, éclatante et belle comme une magnifique fleur , et que votre sourire s'abaissa sur Rainier. vous vîtes à peine le pauvre jeune écolier qui marchait à ses côtés, et pourtant ce gracieux sourire adressé à un autre emporta mon cœur. Alors naquit en moi un amour insensé , un amour que je refoulais dans mon âme. — Car je n'avais pas môme l'espérancede vous revoir jamais. Qu'étais-je à vos yeux? Mais l'amitié de Baraville était incomparable^ et vous m'ouvrîtes vos salons.

Alors je retrouvai là ce fat indigne que j'avais déjà humilié; il y était toujours, étalant

— 2S7 — son insolence avec une révoltante impudeur ; vous souffrîtes qu'il m'insultât en votre présence, et à dater de cette heure je;vous trouvai cruelle , le charme tomba, et j'apposai encore ces dédains sur tant de souffrances accumulées... Lestourmensque j'endurai à cause de vous ne se peuvent décrire; j'avais des pensées affreuses comme une femme passionnée en a quelquefois quand elle se croit trahie , et qu'elle repousse avec force , tant le crime est près de là.

Puis vous me témoignâtes des bontés que je pris pour de l'amour. C'était sans doute un caprice , et je ne voulus pas vous servir de jouet. Le désir de la vengeance m'avait donné la force de comprimer la passion que vous m'aviez inspirée; vous m'aviez fait souf- Irir, je voulus aussi vous faire souffrir^ et quoiqu'il m'en coûtât je ne me présentai plus à votre hôtel.

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