TOME I. J
Mais j'ai manqué de forces dans cette lutte poignante. Je succombe; et je vais bientôt mourir ! eh bien, ma dernière heure qui sera la plus solennelle de ma vie , et ma dernière pensée seront pour vous car je vous aime.
— Et quand je m'endormais avec des pensées de vengeance , c'était la jalousie qui m'aveuglait... Car je vous aimais. Oh! qui pourrait peindre cette belle flamme qui a dévoré mon cœur !
Vous le voyez madame , cette conduite est infâme. Je me suis volontairement serré le cœur et je vous ai témoigné de l'aversion quand je ne vivais que de vos sourires. Mais j'étais auss: fier que vous , moi humble écoher ! je n'ai pas voulu oublier vos mépris , et je meurs en me vengeant de vos préférences.
Oh! je me reproche maintenant un pareil
— ■ 259 — caractère; je mourrai sans avoir bu à la coupe de l'amour, sans savoir ce qu'il y a de plus noble et de plus enivrant en ce monde ; je m'éteindrai comme l'enfant qui meurt en entrant dans ses plus beaux jours ; et eette existence admirable j'aurais pu la goûter avec vous : ah ! madame , pardonnez-moi ! pardonnez-moi , car je vous ai adorée , et cette adoration m'a tué !
L'indécision est une cruelle chose; Elle a fait perdre bien des sceptres et tomber bien des têtes de Rois et d'Empereurs. (Comte l. de Chaknt.)
La plume s'échappa des mains d'Edgar;
il était oppressé; mille idées l'agitaient, et l'amour d'Hébé lui faisait peur. L'image du bonheur détruit de Baraville s'offrit à lui en cet instant funeste, et il rejeta la pensa d'Hébé avec un dédain amer.
La vertu et le remords venaient parcequ'il allait mourir.
C'est la coutume des humains. Les plus indévôts quand ils voient approcher l'heure fatale, inplorent l'assistance du prêtre afin qu'il les réconcilie ave Dieu; il est si facile de promettre de vaincre ses passions quand le corps va s'éteindre.
Alors sa pensée toute entière se reporta sur Andalousia qu'il trouvait si belle et si gracieuse, et il voulut rehre sa lettre.
- C'est de la folie pensa-t-il. Quelui importe cette passion bizarre à elle qui n'aura qu'àlever sur le monde ses longues paupières
pour faire tomber à ses pieds une ioule de captifs ?
Il lut encore et ajouta :
— Elle verra que je l'ai aimée et mon trépas la fera sourire peut-être !...Elle jettera des sarcasmes et de l'ironie à ma mémoire — Tant de gens n'osent insulter que la dépouille froide d'un homme de cœur; le bras du lâche devient plus puissant en face d'une pierre tumulaïre où devant le vitrail de la Morgue au milieu d'une multitude de curieux et de voleurs. Elle divulguerait mes confidences au vicomte qui me raillerait — non je ne veux pas qji'ils m'insultent!
La lettre fut déchirée et les fragmens jetés à terre avec mépris .
— En écrivant à cette femme, j'avais des pensées douces et poétiques ; c'était le dernier souffle de mon àme qui s'exhalait en une tendre prière, comme le frémissement pro
longé d'une harpe , préférable aux plus beaux jjccords. —C'était comme la fleur éclatante de l'archipel indien qui répand ses plus suaves parfums en se flétrissant; eh bien, après cette lettre, après ces souvenirs d'amour et de bonheur, il ne me reste plus qu'un devoir... le dernier et le plus saint. — Mon père. Il essuya une larme et se remit à écrire.
Si j'ai jamais eu de l'éloquence et de la persuasion cher père, tout cela m'a fui; je n'ai plus de style, ni d'idées, ni de paroles
consolantes. Il y a dans la vie de l'homme un instant ou toutes ses facultés s'éteignent ; c'est le commencement de l'agonie. — J'en suis là.
Et d'ailleurs quand même j'aurais encore quelque charme dans l'expression de la pensée, je le bannirais de cette lettre afin de ne pas augmenter tes regrets.
Je ne veux pas que nul autre que toi sache ma fin misérable ; j'ai pris toutes mes précautions ; ainsi , dans quelques jours les journaux diront sans doute: Unjeme homme vêtu avec élégance s''est précipité dans la Seine, à onze heures du matin ; il a disparu sous la glace. Ce sera moi. Alors, cher père infortuné, tendre ami, pendant une année entière , (tu sais combien je suis superstitieux) implore près de Dieu , pardon et miséricorde pour 1e piauvre suicidé !
Adieu.
11 ferma cette iettre avec calme , comme s'il se fût agi d'un message frivole, et, l'enfermant dans le paquet destiné à M. de Baraville , il quitta la chambre de douleur et descendit chez madame Mancel.
— Comme vous êtes pâle, mon cher monsieur, s'écria la bonne hôtesse en l'apercevant ; seriez- vous malade , mon Dieu?
— Moi, repartit Edgar avec embarras, mais. . . non ; j'ai passé la nuit à écrire.
— Toujours écrire! fit-elle en soupirant.
Vous vous tuerez, mon jeune monsieur.
A cette parole un frisson lui glissa par tout le corps.
— Je sors , madame Mancel , reprit-il avec une insouciance apparente ; veuillez remettre ce paquet à M. de Caraville dès qu'il sera levé.
Un quart-d'heure après cet entrelien , le jeune homme descendait lentement le quai Conti, en examinant les curieux qui encombraient la surface glacée du fleuve...