UN NOTE
La fille de l'Espagne n'est pas cependant d'une race d'Amazones; l'oinour la forma plutôt pour ses artifices enchanteurs : si elle rivalise de courage avec ses frères; si elle ose se mêler dans leurs phalanges armées, son ardeur martiale n'est que le courroux de la tendre colombe mordant lu main qui menace son époux. Supérieure par sa douceur et par son courage aux femmes des autres climats, elle a une âiae plus magnanime et des attraits aussi puissant?.
(Lord Btro?i'. Childe Harold.
Il y avait une affluence considérable de curieux et de patineurs sur la Seine couverte d'une glace épaisse , depuis la grand
galerie du Louvre jusque sous les fenêtres du palais des Tuileries. Les parapets des quais se couvraient de têtes, et sur le pont une centaine de Parisiens oisifs s'étaient groupés dans la direction du couchant.
— Qu'y avait-t-il ?
C'était la question faite à tous et par tous. A Paris la flânerie est si profondément incrustée , invétérée, qu'on s'arrête dans la rue pour le plus mince prétexte.— Une vitre de boutique brisée, un homme ivre , un badaud déguisé en bédouin suffisent pour provoquer une émeute ou faire amasser deux cents personnes. — Cette fois il s'agissait d'un événement grave. Un homme s'était précipité du haut du pont
Royal.
— Quelle effroyable chute disait un jeune merveilleux posé avec grâce sur ses patins ; il m'a semblé voir sa tête toucher
une des piles du pont lorsqu'il est tombé.
— J'ai cru le remarquer aussi ajouta un autre patineur.
— Ce sera un hasard miraculeux si on le repêche reprit un nouvel interlocuteur, la glace n'est pas brisée à plus de douze pieds de circuit.
— Le voilà, le voilà ! s'écrièrent plusieurs voix.
— Qu'est-ce ? qu'y a-t-il demanda le vicomte de Bréval qui arrivait.
— Un jeune homme qu'on retire du bain dit un batelier d'une voix rauque.
Le vicomte voulut traverser la foule , mais elle demeura impénétrable.
— Le beau jeune homme ! s'écria une vieille femme; et il est bon de faire remarquer ici que pendant l'hiver de 1829 le fleuve avait une si grande épaisseur de glace que les femmes les plus timides et les
plus élégantes s'y promenaient avecautantde plaisir que de sécurité.
— Voilà donc, reprit laYÏeille femme, où l'aura sans doute conduit le jeu. La maudite ville que Paris ! Il y a pâture pour tous les vices. 0 mon Dieu ! et peut-être que sa famille habile là, tout près, et sa vieille mère à qui lia coûté ?ant de peines et de larmes le retrouvera demain tout glacé sur les affreuses dalles de la Morgue.— Et elle qui la niis au monde si beau , si plein de force et de vie , quand elle le verra tout défiguré, la têîe sanglante... Oh ! la pauvre mère !
Les bateliers T attiraient alors lentement
sur la glace.
Un médecin qui se trouvait là le secourut et annonça ([ue le malheureux n'était point niori. En effet , il ne tarda guère à donner quelques signes de vie, mais
c'étaient des tortures et des angoisses inexprimables ; il se tordait ; il essayât de porter ses mains à sa lôle ertsanglantée, ma. s le froid et sa chute qui l'avait brisé l'en empêchaient.
Les bateliers allèrent chercher une civière aux bains Vigier tandisque le médecin ouvrait le portefeuille du suicidé. On n'y trouva que des adresses et des cartes de visite de gens de !oi; des notés de procédure, des rendez-vous au Wâuxhall et des numéros pour le jeu.
— Peut-être était-ce urt joueur ?
— Ou un fou pjr amour.
— Ou im homme entraîné par le désespoir.
li avait un ràlement aflreux.
Toiit à coup, il Si3 raidit avec force, rejeta quelques gorgées de l'e.iu qu'il avait avalée, et se levant sur ses genoux il s'é
cria en promenant sur la muUitnde qui l'entourait ses yeux vitrés dans lesquels la mort se peignait:
— Y a-t-U un Dieu ?
Ce furent ses dernières paroles : Il rendit sa vie à ce Dieu doutant encore à sa dernière heure que c'était à lut qu'il la devait.
Un jeune homme qui venait d'entendre ce blasphème, s'approcha et reconnutM. Daunin le clefc de notaire, l'athée, qui s'était ruiflé au jeu durant la nuit.
Le jeune homme , c'était Edgar. Après avoir donné au médecin les renseignemens nécessaires, il murmura de nouveau ces paroles : — J'avais bien dit que cela lui ferait arriver quelque malheur.
Et il s'éloigna morne et silencieux en cherchant un Heu solitaire....
Edgar marcha long-temps sur le fleuve pavé de glace; il allait, être mystérieux, sans que ses yeux regardassent les objets qui se trouvaient près de lui ; sans voir les dandys qui glissaient et fuyaient comme des fantômes à l'approche du jour. Il allait d'un pas lent et grav esans hardiesse ni crainte — il ne vivait déjà plus.
Derrière le pont Louis XVI , les cochers du stationnement avaient brisé un grand espace pour abreuver leurs chevaux. Arrivé près de ce lieu , Edgar sortit de son espèce d'anéantissement et jeta un regard en arrière vers les patineurs : les plus intrépides se trouvaient à deux cents pas , et nul n'avait la fantaisie de venir aussi loin, car il ne se trouvait personne pour admirer leurs gracieuses évolutions.
Edgar s'avança jusqu'au bord de l'abîme ouvert , semblable à une gueule d'alligator prèle à recevoir saproie.L'étendue delà perte
immense qu'il allait faire apparut alors à son imagination malade. Il quittait la terre qui est un ciel pour les hommes de génie puisqu'ils planent au dessus de toutes les intelligences vulgaires et les dominent, pour se précipiter
dans des gouffres de feu ou peut-être pour rester néant éternel.
Sa situation d'esprit était affreuse. Tour à tour il croyait et ne croyait plus.
Ilvoulutprier.il s'adressa une fois encore à Dieu , le grand dispensateur de toutes choses. Sa prière fut pleine de doute , d'amertume et de désespoir. C'était comme le condamné implorant sa grâce du bourreau dont le glaive est inexorable. Puis il demanda du courage pour mourir , et ses genoux , moins forîquesa pensée qui devenait si faible, chancelèrent sous lui, ses yeux se fixèrent sur ces llols sombres qui baignaient ses pieds, son cœur ne battit plus. 11 lomba !...
Maintenant, une voiture pompeusement armoriée roule si vite sur le quai des Orfèvres qu'elle effraie le peu depassans qui circulent à cause du froid ; il semble que les chevaux et le char effleurent h peine le pavé rude et sec. Cette voiture vient de la Morgue où Daunin a été porté pour satisfaire aux règlemens judiciaires, et c'est Andalousia nui court après un cadavre. Elle arrive au Pont-Royal , se précipite sur l'escalier rapide, semêie à la foule, s'informe, et questionne de préférence lès mariniers.
Elle décrit les vêtemens d'Edgar, son Age et
sa physionomie, et ces renseignemens qu'elle demande, lui arrachent des larmes, car sa dignité se trouve froissée.
Quelques uns lui tournent le dos avec un ricanement slupide, et de jeunes beaux qui passent lui adressent un sourire insolent, la prenant pour une femme qui court après son amant infidèle.
Un batelier qui se trouvait près de l'arcade à l'instant ou le clerc de notaire s'était jeté , remarqua la pâleur morbide et l'inquiétude d'Andalousia : c'est un pauvre vieillard qui élève une famille nombreuse; il a dévoré tant de larmes en sa vie qu'il comprend parfaitement laposition de cette femme désolée.
— Il parait que madame cherche quelqu'un qui la met fort en peine , dit-il en s'approchant.
— Oh ! oui, mon brave homme , répartit Andalousia, frappée de l'air honnête de ce
vieillard, et je vous récompenserais dignement si vous pouviez m'aider dans mes recherches.
Elle désigna de nouveau Edgar à ce batelier qui s'écria tout-à-coup :
— Je l'ai vu madame; c'est bien lui que j'ai vu : Un beau jeune homme tout habillé de noir, un teint blanc comme celui d'une jeune femme. — C'est cela. — 11 a donné au médecin le nom du noyé au moment où mes camarades l'emportaient là-bas; je l'ai vu tout comme je vous vois, mon aimable dame.
— Et de quel côté est-il allé , dites, dites!
— Je ne peux pas vous dire, ma chère petite dame, que ce monsieur soit remonté sur le quai, pourtant je suis tenté de le croire, car il n'avait pas l'air de s'amuser à voir patiner et il était plus blanc qu'un linge.
— Non, non, s'écria-t-elle tout éperdue ; il n'a pas regagné le quai; tenez, j" aperçois
ma voiture au coin de la rue du Bac; allez dire à mon cocher de suivre le cours de l'eau et qu'il m'attende en t'a ce des Invalides. Vousmême, mon ami, parcourez les alentours, cherchez ce jeune homme et puissiez-vous être heureux dans vos recherches.
Elle lui mit dans la main une pièce d'or et le batelier s'éloigna en la bénissant.
Alors cette lemme superbe, vêtue de sie, de velours et de fourrures, cette femme qui faisait envie aux femmes et que tous les hommes admiraient, courait toute chancelante sur cette surface polie et dangereuse autant que l'onde qui coulait dessous; et malgré le froid rigoureux qui régnait elle allait, à l'aventure, cherchant un pauvre poète qui l'avait dédaignée, elle la fière duchesse.
Elle court avec la légèreté d'une gazelle , rien n'est capable d'entraver sa marche.
— Elle a cru voir une ombre disparaître au delà des arches du pont, — Elle l'a vu grandir et tout-à-co«p se rappetisser. Certainement un homme a fait une chute. Elle regarde... Il ne se relève pas. — Et sa course devient plus rapide, elle respire à peine.
— Elle vole et sa pensée la devance... elle est sous le pont , elle arrive...
— Ah! Jésus, s'écrie Andalousia, c'est lui ; mais je suis arrivée trop tard. — U est mort !
Edgar est là, brisé, tout sanglant! son bras droit plonge dans l'eau jusqu'à l'aisselle ; ses cheveux et son Iront glissent aussi dans l'eau. La glace cassée la veille à l'endroit où il git est faible et blanche ; de grandes raies la sillonnent , et l'eau clapote dans les brisures; elle bruit et ploie à l'entour.
— Jésus! dit la duchesse, en s'avançant vers l'abîme, s'il vivait encore.
Et la glace déjà si ébranlée , en recevant
un surcroît de charge, fait entendre un craquement prolongé.
La duchesse effrayée s'arrête ; une légère secousse suffirait pour l'engloutir avec Edgar : ses yeux s'abaissent sur lui ; elle croit, tant sa irayeur est grande, qu'il glisse de plus en plus dans les flots; alors, invoquant tout son courage à la vue du danger qui menace celui qu'elle aime, et oubliant sa faiblesse, elle s'avance rapidement vers le dangereux écueil , enlace de ses deux mains le cou d'Edgar et l'attire vers le pont où ils n'ont plus rien à redouter.
Cette arcade sombre fut le témoin d'une scène inouie ; Andalousia , oubliant son rang et les préjugés imposés à la femme , oubliant qu'une rencontre indiscrète pouvait la perdre, Andalousia se jeta sur le corps d'Edgar , essayant de réchauffer sa tète et ses mains glacées, l'enveloppant de ses fourrures, et lui
prodiguant les plus tendres noms. — Inquiète, elle portait ses regards au loin , mais sa voiture n'arrivait pas; le cocher, fidèle aux instructions qu'il avait reçues , ne s'était arrêté qu'en face de l'Esplanade. De ce côté la rivière était déserte ; les quais abandonnés ; tout secours devenait impossible ; — le froid allait éteindre le peu de vie qui restait à l'infortuné.
Déjà il se raidissait , alors Andalousia se mit à implorer Dieu , la Vierge Marie, les saints et les moines de toutes les Espagnes ; puis le prenant de nouveau dans ses bras , elle se dirigea vers le quai d'Orsay.
Il y avait certainement quelque chose de sublime dans lamour de cette femme pour qu'il lui inspirât un dévoùment pareil ; elle succombait sous le poids de son lourd fardeau que l'immobilité pleine de raideur semblait rendre plus pesant encore : deux fois , elle s'é-