‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 27 sur 31 · DIPLOMATIE DE FEMMES · texte numérisé non relu

DIPLOMATIE DE FEMMES

On se souvient de l'instant ou Rainier de Baraville entra dans le salon de madame Durosier, Vœil hagard et plein d'effroi; il venait de recevoir la lettre sinistre que lui avait adressée Edgar en quittant son

hôtel, et après avoir averti la duchesse de ce qui se passai, il était accouru en grande hâte chez madame Durosier afin que de toutes parts on pût faire d'ardentes recherches.

Baraville en allant prévenir Andalousia savait combien elle s'intéressait à son ami, et officieusement , il avait pensé aux services que cette femme puissante pourrait rendre sur l'heure et dans l'avenir en admettant qu'on dût y songer encore.

La présence de la duchesse au pont royal fut donc la conséquence de la démarche de Baraville.

A peine celui-ci eût-il quitté sa fiancée que madame Durosier prétex(ant une visite à faire, laissa sa fille avec sa vieille tante et sortit, le désespoir dans l'âme, afin d'aller à son tour s'enquérir du sort d'un

homme qu'elle avait cru haïr si profondément.

Il se verse bien des larmes en silence. Dans la mansarde froide et désolée du pauvre , sous les massifs ombreux des parcs, ou sous les arbres géants des Tuileries, une perle humide et amère vient plutôt glisser sur la joue veloutée d'une jeune femme qu'un étincelant rayon de soleil. C'est que, malgré ses myriades de jets de lumières , emblèmes éclatans de gloire et de bonheur , il y a plus de pleurs que de sourires dans notre aventureux passage sur cette terre douloureuse. La vie n'est belle que pour un petit nombre , et pour les âmes d'exception elle est souvent un affreux supplice.

Aussi quand Hébése trouva seule elle s'abandonna au plus violent désespoir.

Ce ne fut que le lendemain de l'événement.

tort avant dans la. journée, que la duchesse, pour tranquilliser Rainier, lui fit part du bonheur qui avait présidé à ses recherches ; ce pauvre jeune homme , après avoir suivi le fleuve depuis la pont d'Austerlitz jusqu'à Sèvres , s'était fait conduire à tous les bureaux de diligence et, de guerre-lasse, et désespéré , il avait fini par mettre sur pied une douzaine d'agens de police.

11 y eut une terrible nuit chez madame Durosier.

Kainier alla chez elle avec la lettre d'Andalousia.

— Je cours le voir, s'écria-t-il , ce billet si vague et si mystérieux m' alarme autant qu'il me rassure , je veux le voir et lui prodiguer les soins qu'une position pareille réclame.

— Oui, allez chez celte dame, cher vicomte , répartit madame Durosier avec une

anxiétébienmarquée,etsilestenétatde supporter le trajet du faubourg Saint-Honoré ici , ramenez-le , il sera beaucoup mieux et vous pourrez ne le pas quitter.

- Sans doute, sans doute reprit Rainier , à qui cette idée souriait , vous êtes mille fois bonne et compatissante , madame...

Et il partit comme un trait.

Hébé adressa un regard à sa mère dans lequel se peignait toute son âme aimante et passionnée; c'était une tendresse éloquente et un remerciment muet pour la proposition qu'elle venait de faire à BaraviUe au sujet d'Edgar. Une femme autre qu'une mère eût deviné tout ce qu'il y avait dans ce regard , mais l'amour de toutes deux était si profond qu'il semblait couvrir leurs yeux d'un prisme impénétrable.

L'absence de Baraville se prolongea jusqu'au soir. Edgar était toujours dans un état

de faiblesse alarmante , et bien que la duchesse ne fut pas disposée à le laisser emporter de chez elle , il n'y fallait pas songer d'ailleurs à cause de l'intensité du mal. Madame Durosier , cruellement déçue dans ses désirs, chercha mille moyens pour arriver jusqu'à cet enfant si malheureux et tant aimé !

Andalousia était assise auprès du Ut d'Edgar , ensevelie dans une rêverie profonde. Ses yeux, baissés sur un livre ouvert, ne lisaient pas; elle jetait un regard dans sa vie passée, songeant combien cette vie avait eu

de tristesses , et combien elle différerait de la nouvelle ère qui commençait pour elle.

— Il me semble que yoilà le bonheur qui vient, pensait-elle dans son âme , il me semble que l'ennui va enfin quitter ces lambris somptueux, et que mon cœur d'où les larmes débordaient , et jusqu'alors si vide de tendres sympathies, va s'ouvrir à d'ineffables jouissances. Je ne suis plus malheureuse ! La voici cette âme que je rêvais quand j'étais jeune fille, quand je n'avais pour compagne et pour amie que la poésie profonde , mais triste , de mon beau ciel. L'amour était pour moi comme une harmonie inconnue qui nous frappe et qui vibre longtemps en nous ; comme une chose dont on se souvient parceque le cœur est initié à ce sentiment mystérieux ; mais aujourd'hui , j'aime la réalité de mes rêves d'autrefois, et ma vie ne s'écoulera plus au milieu des futilités mondaines où l'on

se fane comme une pauvre tleur après avoir brillé à peine un jour.

Edgar laissa pencher une de ses mains à laquelle brillait un anneau d'or habilement ciselé. Andalousia prit cette main dans les siennes et se mit à examiner l'anneau sur le chaton duquel étaient gravés ces mots , hormis la peine ^ tout me fuit.

— Tout est mystérieux et triste dans l'existence de ce jeune homme, reprit-elle. Ne sera-ce donc pas une œuvre miséricordieuse capable d'absoudre mes fautes si je rends à l'humanité une aussi noble intelUgence. Oh! oui, j'aurai cette gloire. — Car avec lui j'ai tout retrouvé ; ce charme de deux affections unies dont me parlent les jeunes femmes qui se marient au gré de leurs désirs, j'aurai cela. — Ces tendres soins, plus tendres encore que ceux des mères pour leurs premiers-nés parce que l'amant aimé devine tout par l'àme tan-

disque la mère ne devine qu'avec le cœur, ehbien, j'aurai cela encore. Cet enthousiasme

qu'on a pour la personne chérie quand elle professe vos sentimens religieux , quand elle croit comme vous et qu'elle admire ce qu'il y a de poétique et de merveilleux dans la penséeduciel, j'aurai tout cela; et ne seraije pas bien heureuse et bien inspirée pour lui plaire! ai-je maintenant rien à redouter en ce monde? Ne sera4-il pas désormais un ciel pour moi. —Qh! cet amour ne s'effacera pas comme celui que ressentent les âmes vulgaires; je l'aurai au cœur jusque dans latombe...Maislui,lui... Ah! quelle autre femme ferait ce que j'ai fait ; au moins il sera unepreuve vivante de ma tendresse aveugle, et la reconnaissance est presque de l'amour pour les nobles cœurs. Puis je serai si dévouée à ses caprices ! Je préviendrai tous ses désirs, je veux qu'il ait chez lui les plus belles

— J18 ~ dépouilles de la Grèce et de l'Italie , les merveilles de l'Orient, les chefs-d'œuvre des Espagnes et je lui donnerai mon palais map^nifîqne où déjà tant de richesses sont accumulées; et il m'aimera ; car je ne le forcerai point à rougir de ces dons... Le duc est si vieux ! — Alors il deviendra mon époux ; s'il veut être duc, il le sera ; avec un fief et de la religion, que ne serait-on pas en Espagne. Mais, en vain j'essaie de bannir cette pensée qui me torture ! . . . Quelle est cette Hébé qu'il a nommée dans son délire ? s'il l'aimait ! Ah ! que de projets renversés , que d'espérances détruites! Mais non , il ne l'aime pas, il lui aurait écrit avant de se décider à mourir ; il ne l'a pas voulu, et il m'a écrit à moi? c'est moi qu'il aime, c'est moi seule !

Elle connaissait déjà bien le cœur, cette jeune femme; elle savait combien il y a de bonheur à dire dans une situation désespérée

ce qu'on a éprouvé antérieurment et que des circonstances impérieuses ont fait taire. Ce mutisme de pensée durait encore lorsqu'un valet de chambre entra dans l'appartement avec une précaution extrême.

— Une dame que j'ai laissée dans le salon, dit-il à voix basse, désire parler à madame la duchesse : madame veut-elle que je l'introduise?

— Je ne puis recevoir personne, répartit Andalousia... Mais vous a-t-elledit son nom?

— Elle désire parler à madame la duchesse pour une chose très importante ; c'est tout ce qu'elle m'a dit.

— Sachez son nom et revenez.

Andalousia sortit avec le domestique et attendit son retour dans une chambre voisine. 11 revint bientôt avec une carte portant ce nom : Madame Hébé Durosier.

La duchesse laissa tomber là carte et devint pale et tremblante.

—Serait-ce donc cette rivale, et viendraitelle me poursuivre jusque chez moi pensa-telle? Voilà celle qu'il a aimée la première ; et pourtant, dans son délire , il avait parlé d'une jeune fille de seize ans.

Ses esprits étaient bouleversés.

— Henriquez, dit-elle au domestique > quel âge pensez-vous qu'a cette dame?

— Vingt-six ans peut-être, madame la duchesse.

— Ge n'est pas cela. — Mais dites-moi, si elle est jolie?

—Oh! certainementmadame, fit-il en souriant avec niaiserie, elle n'est ^di^ aussi bien mise que madame la duchesse ou madame de Lanais, mais c'est une femme très belle.

— C'est cela. Faites entrer... Non, Hen-

riquoz, introduisez-là dans mon petit salon el priez-la de m'atlendre quelques inslans.

MadameDurosierdévoraildepuis un quartd'heure son impatience sur les riches coussins de velours violet du divan de la duchesse ; elle était éblouie du luxe inouï qui se trouvait déployé dans ce somptueux cabinet de travail ; c'étaient des cristaux de Bohème . des porcelaines et des laques de Chine, de ravissans petits tableaux échappés aux poétiques pinceaux des Roqueplan . des Raflbrt . des Dauzat , des Audiffred , des Le Poitevin des Chacaton et des milliers de riens admirables qui font si bien dans un boudoir de femme ; mais tout l'obsé dait parce qu'elle attendait avec anxiété le résultat de sa démarche aventureuse, parce qu'elle était jalouse de celte duchesse dont le luxe lui semblait insultant, et que de vagues pressentimens la lui faisaient haïr déjà cruellement .

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