TOME I
Cependant, elle était au fond de sa pensée toute fière d'avoir pénétré jusque-là. Ne voyant pas revenir Baraville, et foulant aux pieds les convenances, à cause des circonstances cruelles et impérieuses , elle alla seule chez son futur beau-fils; il n'était pas de retour , et force fut à Madame Durosier de causer avec la vieille hôtesse qui adorait les visages nouveaux et les longues conversations.
Le type de l'hôtelière est depuis longtemps
tombé dans le domaine de la charge ; nous ne
ferons pas de pastiche, d'autant mieux que
Madame Mancel est une bonne et respectable
femme, faisant exception dans son métier , et
par cela même , elle aura fini par s'en aller
attendre la mort à l'hospice des Incurables.
Madame Mancel, après avoir beaucoup vanté
M. le vicomte de Baraville dont elle faisait
sonner le titre avec emphase, parla de quel-
ques-autres locataires, et bientôt il fut question d'Edgar.
— Je suis bien inquiète à propos de ce bon jeune homme, ma chère et belle dame; il n'est pas rentré depuis deux jours; lui, si rangé d'ordinaire , un monsieur timide comme une jeune fille. Quand il est parti, avant-hier, il était si pâle, si triste, si maigre, qu'il me fit pitié; j'aurais voulu lui dire deux paroles de consolation , mais impossible de lui parler. — - Voici ma clé, Madame Mancel , dit-il ; ai-je des lettres? et c'est tout. On dirait que les mots lui coûtent de l'argent. Jamais cela ne fait ici pour un sou de dépense , mais il paie ses quinze francs par mois, le 1er ^^^^^ £jj jj^^,^^ je l'aime plus que beaucoup de nos messieurs qui me donnent des centaines de francs; ah ! ma chère dame, il est si tranquille , si poli, cest un petit saint. Mais, Madame, le connaît peut-être !
— Oui, c'est un de nos amis.
— Ah! fit la bonne femme avec joie, prévoyant une bonne pâture pour sa curiosité ; est-ce quil est aussi mystérieux et aussi peu parlant chez vous , Madame?
— 11 parle fort peu.
— Mais si vous saviez où il est , ma chère dame , cela me rendrait service de le savoir et à lui aussi, car il s'agit d'argent, de beaucoup d'argent, et Dieu sait, qu'il en a besoin, le pauvre Monsieur, j'en suis sûre quoiqu'il ne me l'ait jamais dit.; Voyez-vous, Madame, une maîtresse de maison un peu clairvoyante, sait toutes les affaires de ses pensionnaires.
f — 11 est donc bien pauvre, dit Madame Durosier, avec un accent de tristesse pénétrante !
L Ah! Madame, s'il estpauvre! Oui, allez, etsesparens sont de véritables tigres, des Turcs , des Arabes, car ils ne lui donnent pas
de quoi avoir du bois , el il a passé tout cet hiver sans feu.
— C'est afifreux ! s'écria Madame Durosier.
— Atfreux ! oui, mais cela va finir, et il pourra faire plus de dépense et se paspasser de ses vilains parens , puisque vous êtes de ses amies, Madame , voilà qui va vous réjouir. Un commis vient de venir avec une lettre à l'adresse de M. Edgar; il fallait qu'il accompagnât ce jeune homme chez son maître, un gros libraire, parce qu'il s'agit de beaucoup d'argent. — Mais où le trouver?
— Si je vous disais ma bonne mère, repartit madame Durosier qui voyait la possibilité d'être admise chez la duchesse, si je vous disais que je puis lui remettre cette lettre avant une heure, me la confieriez-vous?
— Certainement , ma bonne et chère dame , certainement, puisqu'il s'agit de son bon-
heur! mais que lui est-iî donc arrivé. 11 n'est pas en prison pour dettes, n'est-ce pas madame ?
— Non , il est malade voilà tout. Donnezmoi ce billet , et bientôt je serai près de lui.
Une fois en possession de celte lettre si à propos ver.ue , madame Durosier courut chez Andalousia.
La duchesse apparut dans un magnifique désordre. Habituée aux vètemens lloltans de rOrient , elle sélait entourée d'un ample manteau de kachemire dont les plis ondulaient avec une grâce enchanteresse. L'examen qu'elle fit de madame Durosier fut rapide et pénétrant , mais il ne put ni augmenter ni diminuer ses soupçons; celle-ci n'en conçut pas ; la fable qu'on avait imaginée et racontée à Baraville relativement à la translation d'Ed gar chez Andalousia, semblait si vraie, si naturelle, que tout cela était attribué au hasard
et non à des conséquences cherchées avec tant d'ardeur.
— Je n'ai point l'honneur de vous connaître madame , dit la duchesse après une politesse cérémonieuse; puis-je savoir quel motif vous amène prés de moi? Vous voudrez bien m'excuser si je vous reçois ainsi ; mais ayant chez moi une personne malade, il m'est impossible de satisfaire à toutes ces convenances de toilette que les femmes du monde sont en droit d'exiger.
En achevant ces paroles , elle releva nonchalamment la tète, et compara sa toilette ot sa figure avec l'ensemble de madame Durosier qu'une glace placée en face reflétait avec impartialité.
Andalousia sourit orgueilleusement comme une. petite fille noble, entourée de jeunes paysannes. — Elle était plus jeune , plus bel .e et sa toilette plus seyante !
C'est cette personne malade qui nia-
niène près de vous, dit madame Durosier toute timide et presque confuse.
— Vous connaissez M. Edgar, repartit la duchesse en respirant à peine, tant lair embarrassé de sa rivale la contraignait ellemême.
— Beaucoup, répliqua-t-elle avec vi>acité , beaucoup ; et je désire le voir.
— Cela n'est pas possible maintenant Madame; personne n'est admis près de lui; les médecins ont prescrit un long silence, caria plus légère émotion pourrait avoir des suites lunestes, et vous [paraissez lui être si attachée, Madame, que s'il a pour vous la rnéine affection , ce dont je ne doute nullement , il en résulterait une crise inévitable.
— En etîet , répliqua madame Durosier en balbutiant , horriblement embarrassée quelle était de cette espèce d'inquisition si cruelle de
l'emme à l'enime ; oui , je lui suis tort attachée... il est de nos amis, et même c'est mon parent !
— Quand les médecins le permettront madame, repartit malicieusement la spirituelle espagnole , je serai vraiment charmée d'ouvrir mon hôtel à ses parens et même à ses amis ; mais je vous le répète , une émotion lui serait fatale.
— Mais il s'agit d'une chose importante , s'écria madame Durosier [affreusement contrariée, il s'agit de tout son avenir peut-être î Voici une lettre qui m'a été remise.
— Si vous voulez me la confier , il l'aura ce soir dès que son délire cessera.
— Oh! mon Dieu, est-il donc si malade? Vous me le laisserez voir, n'est-ce pas madame la duchesse.
Andalousia cherchait à lire dans les yeux et dans l'expression du visage de celte femme
presquesuppliante, si l'amour nel'animait pas. mais elle resta indécise, car l'amitié dévouée d'une parente pouvait bien inspirer un intérêt aussi profond.
— Vous m'introduirez près de lui n'est-ce pas madame? reprit-elle , il faut absolument que je le voie ; puisqu'il est si malade je ne lui parlerai pas , mais je veux le voir : que je sois sûre qu'il existe !... Et s'il vous gênait je le ferai transporter chez moi où on lui prodiguera tous les soins qu'il mérite et que sa position réclame. Dans une grande maison comme la vôtre Madame, quand on reçoit beaucoup de monde, un étranger malade est un lourd fardeau. . . Tandis que chez moi il ne gênerait personne , et madame la duchesse pourrait en toute occasion venir lui prodiguer ses bontés.
Cette phrase prononcée au hasard ou a dessein , empourpra le visage d'Andalousia ;
était-ce une épigrame? Madame Durosier r avait-elle devinée; elle le crut,etil y eut de l'aigreur dans sa réponse.
— 11 m'est sans doute bien pénible de vous refuser une troisième fois madame, repliquat-elle , mais cela est impossible ; une mère ne s'empresserait pas davantage à se parer de ses droits. Mais la parenté de Madame ne va pas jusque là sans doute.
— N'importe ! répartit madame Durosier cruellement blessée , mais en cas pareil , il n'y aurait qu'une maîtresse qui put refuser son amant à une mère !
Et toute rouge de dépt elle quitta l'appartement.
— Cette femme est ma rivale pensa la duchesse dès qu'elle se trouva seule ; je l'ai devinée à ses désirs ardens , à ses angoisses déchirantes,.. Ah ! je le sens , je l'ai trop rail-
— • 332 — lée, jai été cruelle et je m'en repens. — Pauvre femme ! elle l'aime aussi ; mais l'amour est si égoïste qu'il l'emporte sur toutes choses. Je ne peux vraiment pas mettre Edgar dans ses bras; je l'aime moi, je l'aime plus qu'elle , car si je l'eusse vu comme cette étrangère , il n'aurait pas songé à mourir ; j'aurais deviné les tortures de son àme. Ah ! Jésus, ne pas lire dans ses yeux si expressifs quand on pouvait les voir et nceler à toute heure ! . . .
Madame Durosier , le cœur ulcéré , rentra chez elle où l'attendait Baraville; elle lui raconta sa visite et sa parenté prétendue avec Edgar afin de pouvoir l'emmener chez elle ; mais elle lui cacha la dernière partie de sa conversation avec la duchesse , et dans le silence elle dévora bien des larmes.
Andalousia retourna vers Edgar à qui elle
prodigua mille soins qui le firent revivre; et affreusement contrariée , elle s'occupa des préparatifs d'une fête dont elle avait envoyé les invitations la veille de la catastrophe.
LA FLETRISSURE.
Cest amour, c'est amoor. c'est |loy seul, je le sens, Mais le plus \if amour, la poison la plus forte A qui oncq povre cneur ait ouverte la porte. Ce cruel n'»pas mis nu un de ses traits perçans.
(ESTIENNE DE LA. BÉOTIB, SONNBTS).
Il avait été impossible à la duchesse d'éviter ce bal. Une maladie instantanée lui eût jeté sur les bras madame de Lanais , le vicomte de Bréval, et cent visiteurs, tous personnages qu'elle voulait éloigner
provisoirement de chez elle , et il y avait plus d'habileté dans sa conduite à réunir trois cents personnes pour avoir le droit de fermer sa porte un long mois , que d'empêcher cent jeunes femmes de danser et d'étaler de somptueuses parures acquises pour cette fêle.
La joie s'épanouissait sur lous les visages, les salons étaient encombrés; l'allégresse était vive et bruyante; deux figures seules , glissaient tristement dans cette foule merveilleuse et formaient un singulier contraste. — C'était Kainier de Baraville et Andalousia.
La duchesse essayait en vain de sourire; une pâle morhidezza avait remplacé sur son beau visage le chaud coloris qui l'animait toujours; l'inquiélude la brisait; elle était courbée comme la tige d'un roseau balancé par la tempête , et plus le
plaisir était grand autour d'elle , plus elle sentait s'accroître sa souffrance.
Mais l'ivresse de la fête n'agis<!ait pas aveuglément sur toutes ces tètes, rieuses et belles; le soupçon, pénélrant comme les parfums, s'inOllrait de ns les cœurs avec les sons harmonieux de l'orchestre. — On s'occupait déjà de cette pâleur, de celle poignante inquiétude: on remarquait les absences multipliées de la duchesse, eî si bien , que plusieurs dames dirent tout bas que sans doute le vieux duc ét:iit arrivé subitement et se trouvait froissé de cette i'èie.
On remarqua aussi une conversation mystérieuse qu'elle eut avec Jîaraville peu d'instans avant une longue disparition qu'il fit, et celte fréquence d'allées et venues , cette , conformité de conduite attira sur eux l'attention d'un lynx en gants jaunes.
Le vicomte de Bréval , car c'était lui, se