‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 29 sur 31 · T©MEI · texte numérisé non relu

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croyant épris de la duchesse, prenait pour de l'amour les bontés qu'elle avait eues pour sa noble personne , et l'attention , poussée trop loin peut-être, qu'elle lui avait marquée en présence d'Edgar. Cette inconséquence extrême enhardissait beaucoup le vicomte dont les manières déjà très cavalières, quoique polies , et l'esprit de fatuité incroyable , taisaient penser à ce merveilleux qu'une femme ne pouvait pas lui résister.

Il avait d'ailleurs une maxime à l'appui de ce genre de vie; c'était: qu'aucune femme n'est infaillible.

Cette impudence, commune à beaucoup d'autres jeunes gens , saturés de fatuité , le rendait fort dangereux , car la vertu , bien souvent , cède à la persécution; et le vicomte, la voyant chaque jour chez elle , souvent seule, la retrouvant à tous les bals, à l'Opéra, s'instituant parfois son cavaher presque mal-

gré elle, agissait depuis quelque temps comme s'il dût bientôt la posséder.

Alors , son langage avec elle participait de la raillerie irrespectueuse et de T intimité ; or quand une lemme en est là avec un homme dont la moralité est peu sévère , elle est à demi-perdue.

Aussi Andalousia craignait réellement cet homme , et malgré les ménagemens qu'elle se croyait obligée de garder, elle lui avait enjoint un jour de prendre un langage plus respectueux, car ce ton singulier ne convenait qu'à un homme dont le regard ou une parole peuvent faire rougir une femme au front.

— Et, lui avait-elle dit, en achevant cette conversation pénible , je ne vous ai pas donné le droit de me parler ainsi , Monsieur !

Le vicomte n'avait fait que sourire de cette parole qu'il attribuait à un caprice de coquetterie , et s'il perdit quelque peu de sa conte-

iiance avantageuse , il ne fut pas moins empressé qu'auparavant. %

Au commencement du bal , le vicomte alla présenter ses hommages à Madame de Lanais qu'on proclamait la plus belle après la superbe Andalousia. Cette dame était aussi méchante que ses charmes avaient d'attraits. C'était la calomnie faite femme; la médisance en robe de satin et couverte de diamans— un ange du mal avec le sourire d'un ange du

ciel.

Ils avaient causé longtemps éloignés de tout le monde , jetant à la foule dacerbes critiques et tournant en ridicule leurs connaissances aussi bien que les étrangers. Le monde fourmille de pareils êtres — car par malheur, ce qu'on nomme le monde mérite plus de mépris que d'amour.

Quand M. de Bréval se trouva en présence de la duchesse et qu'il la vit si pâle, si sou-

cieuse et si agitée, il eut l'amour-propre de croire qu'elle éprouvait les tortures de la jalousie, et le fat s'attribua intérieurement avec joie les souffrances de cette pauvre .

femme !

Andalousia l'évita avec adresse plusieurs fois , et comme il dansait peu , il attira Baraville dans un dessalons de jeu.

— Sais-tu , lui dit-il en raillant , que ta figure est ce soir comme l'hiver de cette année, longue et froide à quinze degrés. Au milieu de cette multide rieuse et tourbillonnante où l'on devrait s'interdire les pensées sombres , tu semblés plus austère qu'un inquisiteur espagnol, et tu te plais à philosopher à la manière d'Anaxagore.

— Mon cher Bréval , où veux-tu en venir avec cette périphrase et ces comparaisons ; car tu ne m'attires pas ici sans doute pour ne rien me dire.

— Ce que je te dis là , mon cher, est parfaitement logique et compréhensible ce me semble. Je ne parle la langue subtile de la diplomatie qu'avec mes ennemis.

— Alors , tes amis sont bien rares , car tu abuses singulièrement de ce beau langage , répliqua Rainier d'un ton brusque.

— Décidément , Madame de Lanais a touché juste, répartit le vicomte en s'incHnant , et ta courtoisie me confirme son dire ; tu n'as pas dansé à ce bal , tu vas d'un salon de jeu à un autre?.... Tu as joué et tu as perdu quelque grosse somme ; voilà ce qui te rend si triste et si maussade , mon pauvre ami !

— Je n'ai pas joué , répondit Georges avec une extrême naïveté.

Les yeux du vicomte semblèrent descendre jusqu'au iond de l'àme de Baraville.

— Pourquoi me tromper, lui dit-il , en alfectant la sollicitude la plus généreuse , ne

sais-tu pas que mon amitié pour toi est à toute épreuve et que ma bourse te sera toujours ouverte à Theure des revers.

Rainier avait unsinoblecœur qu'il soupçonnait le mal à grand' peine chez les autres , et quoique au fond il ne crût pas le vicomte doté d'une grande affection pour l'humanité, il fut dupe de cette atroce comédie.

— Que n'es-tu ainsi toujours, Félx, lui dit-il en pressant sa main dans la sienne, le monde y gagnerait, et tu n'aurais que des amis. Crois-moi , quitte cette sphère de fatuité, d'insolence, dans laquelle tu planes avec tant d'amour ; renonce à ces préjugés gothiques qui n'ont plus de valeur réelle qu'aux yeux de ceux qui ont quitté la France en de tristes jours ; et comme ils n'ont pas assisté à la grande période de gloire de la république et de l'empire , ils croient toujours vivre au temps , où pour être un homme de

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cœur et de talent, il fallait être gentilhomme : mais l'intelligence a passé son puissant nivellement sur la tète de tous, et il faut marcher avec son époque.

— Voilà encore ton amour des manans qui te revient.

— J'ai le bonheur de n'avoir point de préjugés à propos de la naissance, voilà tout ; et quelle que soit la position sociale d'un homme d'honneur et de talent , si le hasard me jette sur sa route et que son humeur me soit sympathique , je serai trop heureux d'en faire mon ami.

— Excellent philosophe, répliqua le vicomte avec un sourire perflde , ton cœur gé néreux t'abuse et tu prends la pitié pour de

r amitié.

— On n'a point de pitié pour ceux (pion aime, répartit Uainier avec fierté; et si je

voulais scruter ta pensée, Félix ; cette pitié dont tu parles serait du mépris.

— Je suis loin d'avoir de telles idées , mon très-cher, reprit le vicomte qui voyait la possibilité d'amener Rainier sur un terrain dangereux , seulement je ne trouve pas convenable qu'un homme qui sera comte un jour, qui peut devenir pair de France, aille s'amouracher du premier saute-ruisseau venu, de quelque cerveau brûlé destiné à faire dans l'avenir, l'ornement des petites maisons.

— Bréval, cessons celte causerie, car la haine se réveille et je ne veux pas de querelles; sache seulement que je suis fier de l'amitié de ce fou auquel lu fais illusion; il est des fous sublimes, et ceux-là peuvent humilier les grands de la terre quand leur cœur saigne sous quelque rude affront.— Pour un diplomate, tu es oublieux, ce me semble. — C'est vrai, dit le vicomte.en reprenant

son ton railleur, j'oubliais que ce petit Mon sieur Edgar était votre meilleur ami. Vous le connaissez depuis six mois à peine, tandis qu'il y a plus de dix ans que nous nous sommes embrassés pour la première F /s.

— C'est bien! plus les sentiments sont ne •veaux, plus ils ont de charme n'est-ce pas ! C'est au reste la devise d'une délicieuse femme de notre connaissance. La société est dans une voie de progrès admirable. Nos notaires et nos hommes d'affaires , des espèces de laquais sans livrée , commencent à avoir des salons, à donner des fêtes; les boutiquiers ne tarderont guère à suivre letorrent, et je n'éprouverai nulle surprise quand on viendra me dire que M. le comte de Baraville hante le salon de sa parfumeuse et joue le wisht chez son tailleur. . .

— Monsieur ! s'écria Rainier les dents serrées.

— Et tout cela pour le plus grand bonheur de l'humanité j'en suis convaincu ; celte conduite lacédémonienne est fort honorable mon ami , et j'apprendrai avec pliisir que tu concoures pour le prix de vertu.

— Vous abusez singulièrement de votre position ici.

— Mais nullement, mon cher ; j'ai une admirable franchise avec mes amis; voilà tout. Je te dirai encore que ton air n'est guère convenable en ce lieu ; tonPylade déteint sur toi et j'en suis désolé; c'est de mauvais goût, Rainier ; et à coup sûr madame de Lanais qui vient vers toi, toute souriante, ne manquera pas de le le reprocher. — Allons M. de Baraville , soyez calme, et songez que vous avez à faire à une fée bien r vissante, mais bien malicieuse.

Puis sans donner à son ami le temps de répliquer , il s'éloigna en échangeant un re-

gard signiticatit avec la comtesse qui s'avançait vers Baraville.

— 31. de Bréval semble triomphant comme s'il venait de vous raconter une de ses bonnes fortunes, Monsieur, lui dit-elle d'un ton singulier.

— 11 est assez fat pour cela. Madame, répliqua Rainier en affrontant le regard hautain de la comtesse.

— Ah!

— Mais c'est un lion qui vante trop fort sa curée pour qu'on doive y croire toujours.

— Je pense absolument comme vous M. de Baraville , répliqua la comtesse qui aimait à faire la scrupuleuse.

— 11 est vrai qu'on peut avoir une femme belle, riche et titrée sans pour cela que ce soit une bonne fortune.

— Une femme belle et titrée est toujours une bonne fortune, Monsieur, répliqua se-

chement la comtesse devenue blanche comme un camélia.

— Cela dépend du caractère et des idées : sans doute tout est relatif, et un homme sans cœur comme Bréval peut être une bonne fortune pour une iemme du monde qui a eu vingt amans.

— Savez-vous que vous êtes terrible ce soir dit madame de Lanais à demi déconcertée ; je voulais causer un instant avec vous , mais vous me faites peur.

— Une telle parole prononcée par vous , Madame, ferait naîlre l'amour-propre dans l'esprit d'un autre , répliqua Rainier en redevenant calme et froid ; j'ai la réputation d'un homme p:irfaitement inoffensif , je le sais, et je mérite cette réputation qui me rend

fier.

— Ne vous applaudissez pas si fort de ce caractère , car le jour où vous aurez un

ennemi vous serez perdu. — Le caractère doit ressembler au stylet florentin ; quiconque le touche s'y blesse.

— Je vous demande bien pardon Madame

mais je trouve cela immoral , répliqua Rainier avec une candeur pleine de loyauté.

Cela fit rire la méchante comtesse qui poursuivit :

— Vous sentez terriblement le magistrat de Lou s XIV mon cher vicomte ; secouez donc celte vieille guenille et soyez de votre siècle. Est-ce que la moralité est possible avec l'extrême civiUsation ?

La moralité est une grande et belle fille toute niaise qui s'est fait faire un enfant par un roué; son amant l'a laissée, et au lieu de mettre son fils à l'hôpital et de s'en aller aux eaux plus brillante que jamais pour prendre sa revanche , elle élève

sottement sa progéniture et la nourrit de ses sueurs et de ses larmes. — Duperie!

Croyez-vous à la vertu 1

La vertu, ce serait la superbe Andalousia , le dernier rejeton des Avoradas , mariée à quinze ans à un pourceau anglais, usé par la débauche et qui pouvait être son bisaïeul; ce serait Andalousia mourant près de cet homme alors même que des cavaliers comme lord Byron ou le beau comte d'Orsay seraient venus à ses pieds supplians !

Vous voyez que la vertu peut être stupide et parfaitement injuste.

Croyez-vous à la raison ?

La raison , c'est le contraire de ce qu'on veut toujours faire; la raison d'après les préjugés , c'est une vieille courtisane édentée qui crie contre la jeunesse parcequ'elle profite de ses charmes et de sa joyeuse

allure. Selon moi la raison, c'est la joie, c'est l'amour, c'est la liberté!

— Quels principes Madame ! murmura le pauvre et honnête Rainier tout altéré.

— Les excentricités vous déplaisent, poursuivit cette femme singulière ; tant pis pour vous ! allez, je suis dans le vrai et je n'en sortirai pas ; certaines grandes intelligences me jettent la pierre dans les salons , mais au fond de leur pensée, elles s'accusent de lâcheté et m'approuvent : quelque jour je ferai l'histoire des lois appelées morales et qui ne le sont guère , et je démolirai pièce à pièce tous ces vieux oripeaux; vous verrez que j'aurai des lecteurs et de rudes partisans. La société est à refaire tant elle est gangrenée ; elle ressemble à ces vieux libertins impuissans qui épousent des femmesjeunes : c'est un horrible drame , dont le mensonge le plus eflVéné remplit tous les rôles!

— Comment de pareilles idées ont-elles pu germer dans Tàme d'une femme charmante , adorée, qui n'a subi nulle torture; une délicieuse veuve qui n'a qu'à laisser tomber un regard pour fixer un époux. — <}uant à mol je ne sais...

— Allons vicomte . pas de galanterie perfide , reprit-elie en riant , je sais que vous m(* détestez cordialement.

— Madame...

— Ne vous en délendez pas. C'est comme moi , du resîe : j'ai pour vous une parfaite est me...

lîainier se sentait mordu jusqu'au sang.

— î\!ais quant à de l'amour, vous éfes trop vertueux . et je crois que vos qualités ne s'élèvent pas plus haut que l'amitié.

— C'est au moins quelque chose . répliqua Baraville avec humeur.

— Oh 1 ne la faites pas sonner si fort ; elle

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