‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 30 sur 31 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

— 3S4 — est si monotone et dure tant ! J'aime mieux l'amour , parce qu'il est l'image du ciel; tantôt c'est le calme a\ec de fraîches brises embaumées ; tantôt c'est la tempête a\ec toutes ses fureurs , et puis tout cela est si adorable et passe si vite ! On dit que les gens froids n'ont pas d'émotions , c'est une grave erreur. Les êtres qui sacrifient toute une vie à l'amitié , qui font abnégation d'eux-mêmes , qui servent de piédestal a de plus hardis, ceux-là sont généralement froids. — Les âmes passionnées , les imaginations puissantes n'ont que des sensations rapides qui se renouvellent fréquemment.

— Ah ! madame , vous devez être bien malheureuse, car vous n'avez jamais été aimée, et vous n'avez point aimé.

Elle ne trouva qu'un orgueilleux sourire pour répondre.

Ils en étaient là de cette singulière conver-

sation quand deux dames arrivèrent jusqu à

la porte du petit salon destiné à la causerie ,

mais à peine eurent-elles reconnu la comtesse

- quelles s'enfuirent précipitamment.

— Je crois que l'on vous redoute , monsieur, dit la comtese avec sa malignité habituelle ; c'est une belle occasion de faire fortune.

— Elle est toute faite, madame, et je ne spécule plus.

— Voilà du puritanisme superbe. Du reste, quant à ces dames , vous avez raison : la plus grande, à la taille si plate, qui porte des robes de jeune fille , pour cacher sa poitrine et son cou qui sont horribles de maigreur et de carnation, c'est madame de Guiréville; une provinciale qui achète nos voitures de rebut ; on vante ses magnifiques cheveux noirs , ils sont faux et ne tombent sur ses joues que pour dissimuler ses rides : l'autre , qui se trouve à

rextrémité du quadrille de gauche , c'est la comtesse de Mœder, une allemande , veuve d'un général français , comme toutes les comtesses allemandes ; elle est toujours vêtue de velours violet ou noir , sous prétexte de deuil éternel ; mais c'est un saule pleureur d'une coquetterie raffinée ; elle a, grâce au blanc de Circassie , une carnation assez éclatante, etc'estcela qui nous vaut cette seconde édition de la désolée Arthémise. Mais à propos de cette fête, ne trouvez-vous pas la duchesse horriblement soucieuse et vieille.

Cette question faite d'un ton assez brusque, frappa Baraville : évidemment elle voulait l'amener sur un terrain difficile , mais il y prit

garde.

— Je trouve madame la duchesse d'une beauté parfaite et d'une bonté incomparable.

— Prenez garde de l'aimer. M. de Bara-

ville , car... mais c'est une calomnie j'en suis certaine : il y a des gens si méchants !

— Que dit-on, Madame, demanda Georges qui cherchait un prétexte pour pouvoir quitter cette femme, tant il était inquiet de l'absence prolongée de la duchesse.

— Ah ! une absurdité ; on dit (et ce sont des ennemis acharnés sans doute) on dit qu'elle n'a pas de cœur.

— Je vous croyais sa meilleure amie, Madame , répliqua Rainier avec une froideur étudiée.

— Eh, mais sans doute ; aussi je n'en crois pas le premier mot et je suis persuadée du contraire... et vous, aussi peut-être ?

Cette question, faite avec une grande perfidie, mais sans nulle certitude pourtant, allait probablement trahir Baraville s'il ne se fût avisé de s'incliner devant la comtesse et de pren-

dre congé d'elle en lui disant les dents serrées et à voix-basse ;

— Madame , un homme du monde doit toujours être d'une politesse excessive avec les femmes , même quand il est le plus rudement froissé par elles; cependant il y a des occasions où cette politesse imposée est une làclieié ; je vous quitte donc madame , et je me demande pardon à moi-même , à cause des préjugés , car je suis forcé d'être un lâche à cette heure.

— Dites-moi que je suis une femme atroce, répliqua-t-elle en riant : — Je sais le dernier mot de votre cœur et voyez si j'ai l'air courroucé : mon plan de conduite est tracé depuis longtemps et je n'en départirai jamais ; j'aime qu'on me craigne. 11 est bon de savoir trouver le côté faible des autres femmes qui sont toutes des rivales, il faut aussi savoir attaquer l'homme dont on refuserait les hommages ;

au moins on le met dans l'impossibilité de nuire. — J'exploite le ridicule , voilà mon secret; et est-il infaillible parceque le ridicule tue , quoiqu'il soit l'arme du faible ; mettez cette leçon en œuvre , et quelque jour vous me remercierez ; mais voilà les quadrilles qui se forment. Veuillez donc être mon cavalier.

Et s'emparant de son bras, elle entraîna dans les salons resplendissans Tinforluné Baraville dont l'âme était brisée par des appréhensions cruelles.

Pendant qu'ils s'éloignent, agités tous deux par des émotions bien différentes , pénétrons les secrets de M. de Bréval, ce Talleyrand futur : Les absences fréquentes d'Andalousia éveillèrent en lui des soupçons singuliers dont il ne put se rendre compte ; il en fit la confidence à madame de Lanais, qui lui dit tout bas pour que rien ne manquât à la perfidie , que cette conduite mystérieuse voilait sans

(ioiUo une iniquité coiîjygale. Le vicomie , malgré sa fatuité , et Fespèce d'espionnage dont il entourait la duchesse depuis si longtemps, sentit un frisson glisser dans ses che- ^ eux ; il fit en un instant mille suppositions ridicules , mais 1 une démolissait l'autre, et à la place de cette échafaudage qui tombait , il fallait trouver un plan pour arriver à décou- ^ rir la ^ érlté , et ruiner le bonheur de la pauvre femme en cas qu'elle fût heureuse.— J'ai toujours remarqué quelesjemmes comme les hommes étaient jaloux du bonheur des au! res, en ;\mour surtout, lors-mème qu'ils ne devraient avoir nulle prétention sur la femme adorée ou sur le cavalier tendrement aimé. Cette chose est commune à Paris ou Ton se connaît si peu ; mais en province elle est épouvantable ; c'est une des calamités de la vie de o.jv(.oii. — Honnis quelques cœurs d'élite, bien rares helas ! chaque personne, vieille ou

jeune, est l'ennemie de l'homme aimé; on épie sa conduite, on interprête à mal ses moindres gestes, ses regards, la parole la plus simple , et si malgré tant de courans défavorables il arrive au ciel de l'amour, alors on a recours à la calomnie, on jette dans sa vie des filles perdues , on lui donne d'autres passions, et l'on murmure cela d'une voix à peine articulée afin que la pauvre femme qui aime et qui est chérie , le croie plus vite ,devienne jalouse, et finisse par briser le lien qui la comblait de joie. — Les plus terribles sont les femmes qui sont restées longtemps vieilles filles , et plus encore ces femmes puritaines trop charmantes et trop gracieuses pour qu'on ait jamais voulu tenter leur vertu.

Sans être physiquement et moralement dans ce caractère général de la province , madame de Lanais et de Uréval n'en étaient pas

moins perfides, et voici le plan qu'imagina le diplomate :

— Vous voudrez bien , madame , avait-il dit à la comtesse, retenir Baraviile quand la duchesse quittera les salons; il est esseL::el que mon ancien ami ne vienne pas gâter n.os affaires , alors je trouverai bien quelque prétexte pour pénétrer dans l'appartement de la belle mystérieuse , et nous ne tarderons guère à tout savoir.

II vint aussitôt chercher Baraviile , et dès qu'il l'eût jeté comme une proie à madame de Lanais, il courut se mettre à rœu\Te.

Pendant que se tramaient toutes ces perfidies, Andalousia était au chevet de son malheureux ami dont les traits exprimaient la plus vive souffrance. A demi penchée sur lui , elle considérait ce beau visage miné par la fièvre et murmurait une touchante prière afin que le ciel lui laissât son trésor. Oh !

comme l'harmonie de l'orchestre l'obsédait ! Qu'il lui tardait de voir ses convives hors de l'hôtel afin d'être toute entière à ce pauvre mourant ! Mais elle avait encore bien d'autres douleurs à essuyer.

Tout à coup elle se leva croyant entendre marcher dans la pièce voisine , mais c'était une fausse crainte et elle reprit la main d'Edgar qu'elle avait violemment abandonnée; cette secousse lui fit pousser un faible gémissement , et il murmura d'une voix éteinte ce verset d'un des plus admirables pseâumes de David :

Dies meisicut umbra declinaverunt :

Et e-'O sicut fenum arui. *

— Oh ! oui, reprit-il après unelégère pause,

• « Mes jour» s'en vont comaie l'ombre qui s'évanouit au soir, et je sèche comme l'herbe.

-^ 364 — je m'en vais aussi vite que celte ombre , et , comme elle , je ne laisserai nulle trace de mon passage sur la terre. Mais sans doute c'est un arrêt du ciel.

Puis il tourna péniblement sa tète du côté de la lampe , quoique ses yeux ne lui permissent pas de distinguer les objets tant le mal l'avait courbé vite.

Un vase de vermeil fut aussitôt posé sur ses lèvres, il but et parut plus calme.

— Donne-moi ta main, mon noble ami; que je la presse encore une fois; j'ai toutes mes facultés morales à cette heure , mais néanmoins, je crois ma fin prochaine. — Oh ! déjà mourir!... Et dans quel lieu! Je frémis de l'apprendre , car ce n'est ni ta chambre, ni la mienne ; je sais ou finissent ceux qui tombent ou je suis tombé. . . Gomme l'eau était glacée ! !

La duchesse pleurait et n'osait pas le détromper.

— J'ai une prière à te faire, reprit-il; promets-moi d'aller quelquefois porter des consolations à mon vieux père ; sois pour lui un second fils ; ta peine durera peu, car il ne me survivra guère. . . Tu lui diras combien j'ai souffert, quelles tortures j'ai endurées afin qu'il ne croie pas que ce soit la lâcheté qui ma poussé vers le suicide, qui est un crime. — Oh ! tu ne mourras pas , s'écria la duchesse d'une voix entrecoupée de sanglots ; je ne te laisserai pas mourir.

Et elle l'étreignit dans ses bras avec la tendresse d'une mère et l'amour d'une amante.

Edgar fit un mouvement d'effroi et repoussa cette femme.

— Oui êtes vous? lui dit-il d'une voix plus forte, pour venir surprendre ainsi les secrets d'un malheureux, pour profiter de sa iaiblesse

afin d'entendre son déshonneur. — Où suis-je tombé mon Dieu !

— Chez la femme qui n'a pas craint de vous sacrifier son repos et sa réputation; mais elle n'a pas de regrets , car si vous l'aimez Edgar, vous êtes tendrement aimé d'elle.

— J'aimais une femme, reprit-il d'une voix étouffée; mais elle était fière et égoïste ; j'aurais donné ma vie pour un de ses sourires, mais elle m'a méprisé , et cela aidant à la misère , j'ai voulu mourir.

— Et si cette iémme était noble , dévouée,

prête à tous les sacrifices... Dans la révélation

de vos tortures , quand la fièvre vous brisait

Edgar, vous l'avez bien méconnue cette Andalousia...

— Andalousia! s'écria-t-il avec terreur.

Ciel ! qui a pu vous dire , madame. .. Ah ! infortuné que je suis! Madame, par pitié ne prononcez plus ce nom; j'ignore qui vous êtes,

je ne sais quelle est l'âme noble qui m'a recueilli, mais au nom de vos enfans adorés , si vous avez le bonheur d'en avoir, faites que la duchesse ignore toujours , car, que lui importe mon amour, et ma mort ou ma vie !

-— Ta vie, pauvre ange aimé, mais c'est la sienne, entends-tu; elle ne veut pas que tu meures, cette Andalousia que ton cœur a calomniée; quand ta tête roulait déjà dans le fleuve menaçant, une femme est venue t'arracher de l'abîme. —C'était elle! Depuis dix nuits et dix jours mortels , que tu as passés dans le délire et l'agonie, une femme t'a réchauffé, et s'est élevée entre la mort et toi.— C'était-elle ! et à cette heure elle est là toujours, cette Andalousia qui brave d'ardens ennemis ; elle est là , près de toi , priant Dieu qu'il te sauve, afin qu'elle puisse réparer dans l'avenir les douleurs involontaires qu'elle t'a causées. . . Vois !

Et rejetant en arrière la somptueuse tenture qui interceptait la lumière, elle 'lui apparut dans son éblouissant costume de bal.

Il arrêta sur elle un regard égaré , puis , écartant ses longs cheveux, et se soulevant , il ia contempla sileccieusement, brisé qu'il était par Tamour, radmlration, la surprise eî cette joie immense et inespérée !

— Andalousia! s'écria-t-il en lui tendant les bras avec une expression de bonheur céleste, oh ! maintenant . ne me laissez pas mourir !

Les âmes de ces pauvres enfans sunireni ; et ce lit qui peut-être était un lit funèbre , entendit des paroles passionnées et des sermens, et des désirs de bonheur pour une longue vie d'amour. Tout-à-coup la courtine de velours se souleva , et de Bréval apparut avec un regard lauve et le visage livide.

— Vous ici! Monsieur, s'écria la duchess épouvantée en accourant vers lui.

— Oui Madame; voyant qu'on s'inquiétait de votre absence , j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur et je suis venu.

— Votre conduite , monsieur le vicomte. . . .

— Ma conduite vous impose quelque gène à cette heure, Madame, j'en conviens.— Que voulez-vous? le cœur change. Et puis un chargé d'affaires du roi de France n'est pas d'assez bonne maison pour fixer la constance dans le cœur d'une Grandesse.

— Trêve de raillerie et d'insulte Monsieur, lui dit-elle d'une voix concentrée.

— De la raillerie, Madame, poursuivit-il en élevant la voix de plus en plus , mais c'est vous qui raillez les autres : on en parlera je vous assure.. Une grandesse d'Espagne. Mais c'est une charmante innovation de mœurs! Allons messieurs les gentilshommes, coupez-

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