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6 — demeurait constamment silencieux ; il écoutait avec une attention pleine de soumission et de tendresse les paroles de son vieux père, cherchant parfois à deviner dans ses yeux une pensée que l'amour paternel ou la prudence renfermaient dans son âme.
Le vieillard avait le cœur tout gonflé de tristesse. Edgar était sa seule joie , son espérance unique , et le pauvre enfant s'en allait à Paris, ce gouffre où la jeunesse s'étiole , se fane et disparaît. Le père ne l'ignorait pas car il avait vu beaucoup de choses ; et tout cela contribuait à effrayer cet homme pour qui la vie avait été si pleine de vicissitudes.
— Le vent devient bien froid dit tout à coup le vieillard en voilant son fils d'un pan de son manteau; la longueur de cette plaine
est désespérante, et je crains pour toi quelques houfïées de neige.
— Rassurez-vous mon père repartit Edgar, je doublerai le pas, si le ciel veut nous envoyer du mauvais temps je m'en consolerai en songeant à toutes vos glorieuses campagnes et aux intempéries de l'air bien autrement rigoureuses que vous avez dû af- Ironter pendant quinze où vingt ans.
Le vieillard sourit et pressa l'enfant contre son cœur.
— Il y a bien quelque chose reprit-il, quim'effaie plus que la bourasque d'une soirée d'hiver, c'est l'abandon et l'isolement auxquels lu seras en proie à Paris ; le défaut d'expérience et la privation d'un ami quand viendra l'heure des passions; c'est la pénurie de tes moyens de fortune; voilà ce
qui m'effraie pauvre enfant ! car qui sait si lu auras assez de raison et de force pour ne pas tomber comme le plus grand nombre.
— Je ne vous dirai point cher père que je serai infaillible; l'homme ne doit pas être si présomptueux ; mais en faisant mal je sais combien j'ulcérerais votre bon cœur et je ne veux pas qu'un seul jour de ma vie puisse vous faire rougir. Continuez-moi votre tendresse et vos bontés, et malgré mon éloignement de vous, je ne dévierai pas de la voie que vous m'avez tracée.
— C'est une sage parole, mon pauvre enfant, puisse-tu ne l'oublier jamais....
Il y eut une longue pause silencieuse; le vieillard marchait de nouveau la tête baissée comme s'il eût craint de continuer la conversation ; puis ayant essuyé de grosses larmes qui ruisselaient sur ses joues , il reprit :
— Il faut que je le dise toutes mes pensées, Edgar ; tu vas entrer dans ta dix-septième année et a cet âge quand Dieu a bien voulu nous donner une intelligence au dessus de celle du vulgaire , et que cette intelligence a été dégrossie par une certaine éducation , à dix-sept ans on est presque un homme ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour toi ; par malheur ce que j'ai fait est bien loin de mes désirs , mais la destinée de ton père est triste, — Edgar! Plus mes cheveux deviennent blancs, plus mon corps se courbe , et plus l'infortune m'accable! — Le procès qu'on m'a intenté par suitede la donation des biens de tes oncles émigrés touche à sa fin , si je le perds — et j'en suis menacé — ma ruine sera complète, et à soixante-dix ans je n'aurai que les yeux pour pleurer et pas un toit ou je puisse reposer ma tète ! . . . .
Il y eut une nouvelle pause et nos deux
voyageurs eurent moins à souffrir de la violence du vent grâce à une longue avenue de pommiers qui bordait les deux côtés du chemin; mais le cœur de tous deux était brisé ; l'enfant commençait à comprendre la situation déplorable de son père; Après quelques instans le vieillard reprit ;
— Tu sais combien notre famille a été abaissée. De la plus haute fortune elle est tombée jusqu'à la misère. Le dernier de la race c'est toi. Et , quoique notre vieux nom soit oublié , songe bien qu'il a été porté par des guerriers qui ont cent fois affronté la mort sur les champs de bataille ! Tu es , mon Edgar , d'une naissance plus illustre que tous ces mauvais hobereaux ennoblis par les courtisanes de Louis XIV et de Louis XV qui sont si hautains et qui crient avec une fierté si orgueilleuse qu'ils ont abandonné la France aux jours des invasions étrangères. Moi j'ai versé
— Jl —
mon sang pour la patrie et je te souhaite un pareil caractère. De fâcheuses et de cruelles circonstances ont détruit la splendeur de ma maison, alors j'ai oublié que j'ai eu des ancêtres et j'ai gratté mon écusson. Un titre et des blasons sont choses ridicules pour un homme pauvre ; je m'en suis tenu à ma vieille épée et je me suis fait laboureur : — Ainsi fais comme moi , mon ami; oublie que tu es issu d'une race noble, car ce sont les préjugés de cette race qui t'ont réduit à la misère. Dans les âges civihsés, et surtout dans les temps ou nous vivons, la noblesse est personnelle ; c'est celle-là que tu dois ambitionner ; il y a plus de gloire à fonder un nom qu'il le recevoir d'une longue suite d'aïeux dégénérés ; — Et puisque la noblesse est l'illustration en ce monde, je ne sache pas d'illustration plus belle que celle qui s'acquiert sur les champs de bataille, dans la
haute administration civile par des services intègres, dans les arts, et par de sublimes écrits à la face des nations !
— Vous m'avez élevé dans ces principes mon père etj y resterai toute ma vie attaché car ils sont dictés par la raison la plus sage. . . Mais, quoiqu'il m'en coûte, il faut que vous me quittiez ici ; le froid est âpre, le cbeniin bien long, relournez. Dans deux heures, je serai réuni à nos amis tandis que vous serez loin encore de votre demeure. Adieu mon bon et cher père ! adieu, adieu ! ! !
La séparation fut déchirante. Le vieillard ne pouvait détacher ses bras du corps de ce fils unique qu'il perdait à tout jamais peutêtre. Il hii prodigua les plus tendres noms, les meilleurs conseils, et selon la coutume antique il le bénit en le laissant partir, après lui
. avoir passé autour du cou «ne chaîne d or supportantun riche n.édaiUondontunma,or
anjais lui avaitfaitprésentdansia guerre
de Hollande. Le soldat répuWicam ava.t sauvélaviedumajorauxdépensdelas>.nne.
et ce médaillon devait être un signal de reconnaissance dans ces guerres ternbles.
Le jeunehommesanglottait.il s'éloigna
rapidement . franchit un chemin masqué par deshaiesvives.etquandiltutparvenualex-
tremitéilaperçutsonpèredeboutencoreau
lieudeleur séparation quilui faisait un der-
nier signe d'adieu.
Pauvre père dit Edgar; nous étions restés seuls en ce monde, nous voila séparés
puisse Dieu prendre enfin pU,é de nos pem
et m'aider à faire retourner en arr.ère a mauvaisefortunequis-estaltachéeànousl
Aprèsunerésideneede quelques jours au
m'i-eudesesamisiisediri.e-.nlp
Park r»i . ""^'»«'' Par Rouen vers
- <er capncieuse^ent ce beau fleuve au -'■eu deeesvas.es prairies couronnée p ^«-tes coiiines. avec .a Vieille vill
recÏdâ''™"'^"*^^'*^"'^^"'receledanschacunedesesruesoùsurla
Ps^..desesp,acesdes.,lisessuperL archuecture gothique ou de la Renaissance;
cette vieille ville était pour lui d'un haut et puissant intérêt. Edgar avait l'esprit romanesque; il avait toujours prodigieusement aimé les contes de bonnes femmes , les traditions superstitieuses de la Normandie , les récits des guerres des Anglais, et Rouen , la capitale des ducs , revenait sans cesse dans chaque légende. Il y demeura un mois trouvant de jour en jour plus de charme à explorer ses antiquités ; mais des devoirs impérieux l'appelaient à Paris et, l'amepleine de tristesse , il s'exila du beau pays de ses pères.
UNE MESSE A L'eGLISE SAIN i-EUSTACHE.
A Paris, soas la Restauration, il y avait à l'église Saint-Eustache, d'admirables m ^sses en musique . lors de la fête de sainte Cécile. Un vénérable prêtre, aussi tolérant que
spirituel , avait mis toute son ambit on à at- TOME I 2
tirer la foule dans son église ; et l'opinion politique et religieuse des assistans lui importait peu, pourvu que les nets fussent remplies et que les musiciens ne chantassent pas faux. Il y dépensait toute son imagination et son argent : deux choses dont il avait prodigieusement ; et nous avons ouï dire qu'il ne reo-rettait ni l'un ni l'autre , si tout le monde s'en allait ivre de bonheur.
L'hiver de 1829 approchait. La saison était déjà rigoureuse quand arriva la fête annuelle. L'abbé Le Bossu, sans s'effrayer de cette âpreté du temps, composa son programme, et si bien, qu'il eut tout Paris. — Aucune église de France ne vit jamais de pareille solemnité musicale , on s'était débarrassé des préjugés religieux , et toutes nos gloires chantantes , à l'instar de l'Italie, luttaient entre elles pour arriver à la plus haute perfection de l'harmonie , et enthousiasmer
tous les cœurs. C'était vraiment sublime ! Les femmes des hautes classes admirablement parées étalaient leurs charmes aristocratiques à côté de l'humble bourgeoise , et le fougueux étudiant, le mauvais sujet des écoles, traînait sa toilette souvent plus que négligée à la suite des jeunes rois de la mode et des hommes les plus éminens et les plus célèbres. L'égalité existe dans les nefs des temples, et nul ne songeait à le trouver mauvais, tant l'audition de cette messe fameuse emplissait les âmes d'ivresse.
Un très jeune homme , complètement vêtu de noir, était adossé à l'un des grands piliers de l'édifice. Ses yeux, aîtachés vaguement à la voûte, semblaient ne rien voir, et il était facile de lire sur sa belle et pâle figure qu'il écoutait avec une étonnante avidité toutes ces harmonies enchanteresses que l'orgue promenait comme un Dieu sous les arcades
— sodés nefs. Peut-être aussi appliquait-il cette musique grandiose à de profondes pensées , car rien ne sympathise plus avec la tristesse du cœur que la musique religieuse , et ce jeune homme subissa'.t les tortures d'un violentdésespoir. La messe terminée, l'église en un moment redevint silencieuse et déserte ; le sale quartier de Saint-Eustache perdit les équipages dorés qui momentanément avaient fait sa joie, et quand les aristocraties de la Chaussée d'Antin, du Marais et d'Outre-Seine eurent regagné leurs salons , le jeune homme aux vôtemens noirs avait à peine quitté le pilier ou nous l'avons vu.
Comme il proourait l'édifice en admirant les beaux vitraux de Pinégrler, plusieurs étudians de sa connaissance et quelques jeunes filles passèreni à ses côlés sans le saluer. Un seul lui adressa un sourire debonlé, mais rapidement et à la dérobée comme s'il eût craint
— aide s'attirer un reproche do ses amis. Les jeunes filles, beaucoup moins fières et plus humaines, se retournèrent afin de mieux voir ce jeune homme, et l'une d'elles s'écria en le dévorant du regard.
— Ma foi Anais voilà un bien joli garçon. Mais on dirait qu'il vous connaît Rainier?
— Il habite notre hôtel depuis quelques temps, répliqua l'élndianl qui avait souri au Jeune homme ; il a des manières distinguées et une physionomie mélancolique qui me plaisent; mais je ne le connais pas.
— Eh bien! puisqu'il est vol re voisin monsieur Rainier,nousleconnîîtrons,ditrami8d'Anaïs.
— C'est au moins fort inutile , répart t brutalement un étudiant qui semblait s'ériger en maître.
Cette compagnie sortit de l'église , et l'inconnu demeura seul. Il se promena longtemps sous les arcades silencieuses de l'immense
édifice , admirant la hardiesse architecturale qui a présidé à son édification. Il jeta en passant un regard dédaigneux sur de grandes toiles déplorables qui masquent la lumière , lut quelques inscriptions de mausolées, et s'élança rapidement dans une petite chapelle obscure. Le rétable était orné d'une peinture assez remarquable représentant une jeune et belle femme mourante étendant ses bras nus vers le ciel avec une expression sublime. Quelque sentiment extraordinaire , semblait exister entre cette toile et l'inconnu , car il la contempla longtemps d'unemanièresolennelle et une larme amère vint mouiller ses yeux. — C'est ton image adorée ô ma mère !
s'écria-t-il en tombant à genoux sur les marches de l'autel ; Dieu sans doute , a voulu t'offrir à mes yeux dans son sanctuaire , loin de ce monde superbe qui repousse ton fils, U a voulu que je pusse prier en silence et
m'épju'gner la douleur d'être atteint par la raillerie insolente ou la méchanceté. Oh ! que Vôtre nom soit béni mon Dieu ! et daignez exaucer mes prières en faveur de ma pauvre mère dont jai été privé si jeune ; elle si belle et tant aimée, retournée avec les anges doni elle était la sœur!....
Quand iî se releva , son visage était baigné de pleurs; sa poitrine brisée se soulevait avec violence ; il ne pouvait détacher ses yeux de cette fantaisie d^artiste qui ressemblait à sa mère lorsqu'elle le serra sur son sein la veille de sa mort: mais bientôt l'heure avancéedu jour le rappela à ses devoirs et, touttrisle, il regagna la modeste chambre qu'il occupait dans un hôtel de la rue Saint-Jacques. Cet inconnu c'était Kdgar que deux années passées à Paris avaient terriblement vieilli, car il avait souffert vingt fois déjà de la jalousie et de la méchanceté des hommes.
Edgar travaillait encoreà une table étroite chargée de livres et de papiers quand la nuit s'abaissa rapidement froide et triste; le vent ébranlait fortement toutes lespoutres du vieil l,ôtel, la pluie cinglait aux vitres et le foyer
ne brillait pas de la plus petite lueur. Cette mansarde offrait un aspect désolé!... Edgar alla dans lescaller chercher de lalumière et ne tarda guère à se remettre au travail; mais il prenait en vain la plume, sa pensée était distraite et, à chaque instant il la repoussait et marchait à grands pas aveclapparence du plus profond découragement.
Latristesse et l'inquiétude éta ent peintes sur ses traits ; de grosses larmes roulaient sous ses paupières , et son agitation forcée ne faisait que lirriter davantage car il murmurait dinstanl en Instant : - Je mourra-, donc de froid'..- N'importe! s'écria-l-il
toutàcoupavecune sorte de fureur.
Et il se rassit à sa table devant une longue lettre fraîchement écrite.
Mais comme Use disposait à la lire, un long et joyeux rire monta de l'étage inférieur jusqu'à lui, et ce furent des cris infinis, des chants bizarres sans cesse renaissans; et des éclats de voix qui luttaient victorieusement contre le bruit de la tempête; enfin toute la folie entraînante d'une orgie d'étu-
dians.
En quittant l'église de Saint-Eustacheles jeunes gens et leurs maîtresses étaient allés flâner au >ouleyard Italien , et , sur la proposition d'une des dames on avait organisé un dîner splendide pour fêter dignement Sainte- Cécile , et l'on était revenu tout joyeux au petit hôtel de la rue Saint- Jacques. Rainier de Baraville et un de ses amis se trouvant passablement riches encore, quoique la fin du mois approchât, on avait enlevé mille frian-
dises ^mAinéncains et les vins de Bourirofme
et de Champagne s'y trouvaient avec une profusion vraiment aristocratique.
— Quel beau jour! s'écriait une fille qu'on appelait madame Anaïs.
■— C'est le plus beau de ma vie ma chère repartit une petite grisette dont les yeux noirs pétillaient d'ivresse; je vous serai reconnaissante de cela Rainier autant que je puis l'être.
— C'est bon ma belle, dit un grand jeune homme pâle et prétentieux dont les yeux verts et les lèvres minces annonçaient l'hypocrisie et l'astuce , c'est bon ; si vous vous rangez nous serons mieux.
— Ha! monsieur le vicotttte de Bréval, ha! voulez-vous donc aujourd'hui trancher du monseigneur.
— Ne suis-je pas monseigneur tous les
jours, la petite, dit-il d'un ton de suffisance incroyable.
— Ha! ha! ha! M. le vicomte de Bréval. Et ce furent des éclats de rire sans fin de la
part de ces filles folles pour qui le titre de de monseigneur était d'un luxe inoui et fort gênant.
— Une proposition, mesdames et messieurs s'écria soudainement Rainier de Baraviile avec une dignité extrême qui imposa silence à tous ces écervelés : Pendant que nous savourons ici les vins les plus exquis , ailleurs suns doute d'autres manquent du nécessaire; et pendant que la joie la plus vive et la plus bruyante nous anime, d'autres peut-être dévorent leurs larmes dans un affreux silence.
— Ha! ha! ha! voila un exorde philantropique qui promet dit de Bréval; je conseille à M. Appert qui joue aussi à la philanlropie
de se tenir ferme sur ses arçons car tu menaces singulièrement de passer maître en celte mode.
— Trêve d'esprit, Jules, répartit Rainier avec la même dignité, je trouve l'esprit et la raillerie choses mauvaises quand il s'agit d'humanité ; ici nous sommes en fête, à l'étage supérieur demeure un jeune étudiant comme nous qui semble absorbé par la tristesse; voulez-vous qu'il participe à nos plaisirs?
— A quoi bon, s'écrie de Bréval! Asa mine je le tiens pour pédant et ennuyeux; puis, en vérité sa mise plus que modeste ne me fait augurer rien de bien séduisant; je parie que c'est quelque rêveur de poète.
— Tant mieux, reprit Anaïs.moi j'adore la poésie et les poètes. Ces gens-là ne disent rien comme d'autres, et quand ils se décident à aimer c'est tout de bon de l'amour.
— Vachercher le poète, Rainier, s'écrièrent cinq ou six voix spontanément.
— Du reste, fit de Bréval dédaigneusement il nous amusera ; vas-y Baraville, va mon bon ami.
— Votre fatuité est aujourd'hui bien gauche , vicomte , répliqua fièrement Rainier : c'est une rodomontade à l'espagnole , ou une bravoure de gascon ; je n'aime pas les coups d'épée dans l'eau, mon cher, et je vais de ce pas chez notre collègue, parce que cela fait plaisir à tous, hormis à vous, vicomte.
Et il sortit de la chambre où l'orgie continua.
Edgar était toujours assis à sa table , la tête appuyée dans ses mains et le regard abaissé sur une lettre biffée à dix endroits ; il y avait sans doute longtemps qu'il était dans cette attitude, car ses larmes en coulant sur ses joues , avaient fini par tomber
sur le vélin , détremper l'encre , et rendre l'écriture à peu près illisible. A la fin, comme s'il fût sorti d'un long sommeil , il prit cette lettre et la lut lentement et à mi-voix.
« Ma tète devient tellement malade , cher père, que j'ai une peine inouïe à formuler ma pensée. Il est vrai aussi que ma position est si affreuse qu'il est bien difficile de la peindre. J'ai l'hésitation d'un homme qui a commis un crime, et qui vient pour la première fois aux pieds du prêtre avec la pensée de confesser ce stîcret... la sueur ruisselle sur son front , la crainte arrête ses paroles , et sa langue est glacée. Il sent qu'il rougit dansles ténèbres; il hésite, il recule; et pourtant le remords l'aiguillonne , l'aiguillonne sans cesse : à la fin, brisé par cette lutte terrible , épuisé, haletant, il recueille toutes ses forces , et avec une violence inouie, il met à nu la plaie qui le ronge î Eh! bien, j'aide pa-
reiiles hésitations , car je ne sais comment vous dire, ô mon meilleur ami , que je vais bientôt mourir... Mourir ! avec tant de jeunesse , de désirs de vivre , quand pour moi l'existence aurait pu être si belle, et pourtant je sens que je vais bientôt mourir !
a Depuis deux ans que je vous ai quitté , j'ai connu toutes les douleurs de la vie ! Comme un vase destiné à recevoir quelque malfaisante liqueur, j'ai reçu goutte à goutte le fiel que les hommes m'ont jeté... J'en ai été abreuvé ! ah ! mon père , j'ai été brisé par les tortures et je vois qu'il faut que je meure !
Ne croyez pas au moins que ce soit le courage qui me manque? Non, Je crois même quej'ai opposé à l'adversité une grande force de caractère. Mais il arrive un moment dans le malheur où la persévérance à vivre s'amortit et où le couurage se lasse. — Je suis parvenu à ce point. — C'est affreux à dire à
un père, mais il ne faut pas qu'au jour où les hommes diront que j'ai été lâche vous n'ayez une parole bien fière à leur répliquer. — Eh bien î c'est la misère qui me tue ! oui la misère!... Je l'ai combattue avec fureur, car j'aime la vie à cause de votre vieillesse , et sans doute aussi parce que je n'ai pas vingt ans , et que je suis désireux de gloire , et que je voudrais avoir eu l'amour d'une femme... Mais la misère me ronge et il faut que je meure !
« Tout ce que j'ai souffert est si horrible, cher père , que vous devez me plaindre et non m' accuser. Ayez de la pitié pour votre fils malheureux ! J'ai cherché à puiser dans la philosophie consolante cette résignation sublime qui fait supporter avec calme les misères de la vie ; et les trésors de science que j'ai entassés en moi n'ont servi dans ma position désolée, qu'à me faire trouver l'exis-
tence plus mauvaise encore. €'est que la philosophie est impuissante quand la misère nous dévore! C'est qu'une grande pensée ne sert qu'à aigrir l'homme qui a faim, — et quelquefois ô mon père , j'ai senti la faim déchirer mes entrailles , sans qu'il me fût possible de l'appaiser ! Et maintenant , a cette heure , j'ai bien froid , je tremble, mes dents se choquent avec violence , mes membres sont engourdis , j'ai la fièvre , car je suis dans une mansarde, sous les toits et sans feu ! oh ! j'ai bien froid, et je suis seul , et je n'ai pas un ami ! — Je n'ai plus que des larmes et l'affreuse pensée de mourir ! ! !
« J'ai compris dans votre dernière lettre que notre procès était perdu. Retirez- vous dans un village, les minces débris de votre fortune la pension de votre croix d'honneur suffiront pour vous nourrir. Quant à
moi il me reste vingt francs... Si madame Tome I 3
ManceL mon hôtesse, ne me tourmente pas, je les ferai durer un long mois, sinon cher père ne me maudissez pas , et priez souvent pour votre Edgar. »
Il plia sa lettre, la cacheta soigneusement et prit dans un placard un morceau de pain : puis, comme un homme découragé, brisé par la douleur et la maladie , d se m l à
manger.
— Suis-je malheureux, ô mon Dieu, s'écria-t-il! En recevant la lumière, ai-je été marqué d'un signe fatal comme ces peuplades de l'Lnde qui ne sont venues sur terre que pour y souffrir? Qu'ai-je fait pour que les choses indispensables me soient refusées tandis que sous mes pieds ces jeunes fous regorgent sur tout et gaspillent le superflu. Ils ne connaissent pas la souffrance, ils ont toujours marché sur des fleurs ; la joie les anime car ils chantent -~ et moi je meurs de
tristesse et de faim ! La fumée de leur foyer reflue dans cette chambre froide et humide, et moi je suis courbé par les frissons de la fièvre. — Oh! mon Dieu!...
Et l'étudiant infortuné frappait la terre avec violence , tordant ses mains rougies et couperosées par le troid ! En ce moment , on heurta doucement à la porte de sa chambre.
— Qui frappe ainsi, s'écria-t-il ?
— Ouvrez, Monsieur, c'est un ami.
Indécis, et ne sachant qui pouvait venir le
voir à cette heure, en s'annonçant ainsi lui qu'on ne venait jamais voir, Edgar jeta quelques papiers sur les restes de son dîner chétif, et alla ouvrir avec un trouble inexprimable.
Rainierde Baraville parut.
— Daignez me pardonner, Monsieur, ditil, avecun accent de bonté qui surprit Edgard,
C'est mal à moi peut-être de venir vous interrompre à l'heure du travail.
— Oui, Monsieur , répondit Edgar avec embarras ; en effet , je travaillais. . .
11 se cacha la tête dans ses mains comme s'il fût honteux de ce léger mensonge.
Rainier profita de ce moment d'oubli pour jeter un regard furtif à travers la chambre du jeune homme, hélas î c'était l'asile de la misère et de la pauvreté. Il vit aussi le morceau de paiD , et une larme amère brilla dans
ses yeux.
— Vous devez avoir froid ici, Monsieur,
reprit Baraville , cette chambre est mal close, et si vous vouliez suivre mon conseil, vous descendriez dans notre corridor ou il s'en trouve de disponibles.
— Oh 1 je me trouve bien ici, reprit Edgar, je suis au levant, et de cette fenêtre , la vue plonge sur la place du Panthéon.
On entendit alors un bruyant murmure , des battemens de mains et de joyeux chants qui partaient delà chambre deBaraville.
— - Nous sommes en fête. Monsieur, lui dit-il, c'est une fête folle comme cela con. vient à notre âge et à nos loisirs : vous paraissez souffrant et triste, daignez être des nôtres , cela pourra vous distraire et vous faire plaisir autant que cela me charmera.
Cette politesse excessive surprit Edgar à qui jusqu'alors, nul n'avait parlé de la sorte. Depuis qu'il habitaitla maisonde Madame Mancel , les étudians le voyant triste et soucieux, passaient prés de lui fièrement sans le regar* der ou quelquefois ils le poursuivaient d'un rire ironique, et peut-être lavait-il remarqué.
— Vous êtes mille fois aimable, monsieur, dit Edgar à Rainier, après un instant d'hésitation; je vous remercie, mais sans accepter,
car, ajouta-t-il tristement, je n'ai pas l'âme
'' oyeuse moi !
— Nos maîtresses vous distrairont -, notre souper est superbe , et nous danserons jusqu'à demain, venez.
— Vos amis ne vous ressemblent pas.
Monsieur, autant qu'un examen rapide m'a permis d'en juger. Puis... vous êtes tous heureux .
— Heureux assurément; et vous?
Edgar leva les yeux vers Rainier, le regarda flxement et ne lui répondit pas.
Le jeune Baraville vint s'asseoir près de lui avec un air plein d'affabilité.
— Non, vous n'êtes pas heureux monsieur , s'écria-t-il avec émotion , non , quelque mal secret vous tue ; vous souffrez ! qu'avez-vous? dites -le moi.
— Il y a des choses qu'on ne peut avouer sans rougir bien qu'elles soient honorables.
repartit Edgard avec une dignité fière. Mas de quel droit m'interrogez-vous? Pourquoi?
— Parce que je veux être désormais votre ami , reprit Uaravilie avec feu , parce que je veux être pour vous une société qui vous arrache à l'agonie morale dont vous deviendriez la victime. La solitude est funeste aux âmes blessées : il faut du soleil aux belles fleurs et de l'air aux prisonniers. Je suis un peu poète, et les poètes sont les médecins du cœur. Laissez-moi vous guérir . Il y a longtemps que je vous ai remarqué , que j'ai essayé de lire dans vos regards désolés. Aux cours , j'ai toujours choisi ma place près de vous, j'ai cherché dix occasions de vous connaître et j'ai toujours pensé qu'un lien intime s'établirait entre nous. Voulez-vous accepter cette amitié?
— Impossible généreux jeune homme, il
n'est plus temps; je quitte Paris... dans peu
de jours-
— Pour longtemps?
— A tout jamais!
— Vous seriez-vous ruiné au jeu , et pour cette cause yos parens vous rappelleraientils! Je suis riche, ma bourse est la vôtre à partir de cet instant Edgar ; restez à Paris , ma pension est plus que suffisante pour tous
deux.
— Jesuis.... riche aussi dit Edgar les yeux
baissés.
~ Mais vous êtes profondément malheureux , s'écria Rainier en suffoquant !
Et il tendit les bras à Edgar qui s'y précipita en donnant un libre cours à ses larmes longtemps comprimées et en disant d'une voix
étouffée.
— Oui je suis bien malheureux , laissezmoi ! oh ! laissez moi ! !
— Mais dans mon ame je croirais commettre un crime si je vous abandonnais ainsi à vous même en une disposition d'esprit pareille; votre imagination vous dévore, et faute d'aliment elle se replie sur vous et vous courbe — Edgar cela mène tout droit au suicide.
L'autre devint tout à coup d'une pâleur .morbide , et il le regarda fixement comme -tin homme qui a laissé deviner sa pensée.
— Le suicide reprit-il , est bon pour les hommes déshonorés et les pauvres vieillards que la société laisse mourir de faim; mais pour nous jeunes gens qui avons devant nous un long avenir, le suicide est un crime !
— Vous me parlez d'avenir! s'écria Edgar avec une sorte de frénésie , c'est pour moi comme la dernière pièce d'or du joueur ; mais je veux être plus habile que le joueur , je m'arrêterai... pour moi l'avenir serait la réa- Uté d'un rêve malheureux l J'ai voulu voir le
monde, le monde m'a repoussé. Je n'ai jamais eu d'autre ami que mon père. La société m'a jeté loin d'elle comme un meuble inutile, et je comprends cela , car il faut à la société des positions toutes faites, un nom venu de loin parce que celui qui s'élève par son génie est un soleil dont les rayons blessent cette vieille courtisane ruinée qui sera fière et impudente jusqu'à sa mort.
— Cette conversation est dangereuse , reprit Baraville qui se sentait défaillir, ne la continuons pas.
— Soit, dit sèchement Edgar , car je souffre.
— Eh bien , vous ne resterez point seul ici ce soir, reprit Baraville , où vous n'entendrez plus de rires et de chants joyeux. Mais encore une fois, venez.
Edgar, vaincu par ces sollicitations réitérées , et sentant qu'un penchant irrésistible
l'entraînait vers ce bon jeune homme , consentit à descendre dans cette chambre bruyante ou il était attendu avec une si vive impatience.
Le recueillement le plus solonnel régnait quand les deux jeunes gens entrèrent. Le vicomte de Bréval, bachelier ès-îettres en diplomatie , homme vain de sa noblesse de la veille et plus ûer qu'un grand d'Espagne , regardait curieusement le nouveau venu dont la physionomie modeste contrastait singulièrement avec l'insolence de ses regards. Du reste, Edgar reçut un froid accueil. Dans le monde c'est la réception presque inévitable des hommes qui semblent supérieurs. On fait par là preuve de fierté , d'envie etd'égoïsme, et ces trois sentimens sont devenus si fort à la mode, ils remplissent tellement le cœur , qu'il faut bien par mobilité de caractère et par usage , sacrifier à la fatuité du jour.
En cas pareil, et nous devons le dire à la gloire des femmes , toujours elles sont les premières à tendre la main aux nouveaux venus avec cette grâce enchanteresse qui fait leur puissance. Edgar fit donc son entrée dans le monde, sous les auspices de cinq ou six grisettes ; il en eût été de même chez la plus belle duchesse du faubourg Saint-Germain.
La présence de l'étranger au milieu de cette bande joyeuse avait donné un ton plus grave à la conversation. Edgar parlait avec une réserve triste et sérieuse qui imposait même aux plus fougueux étudians ; le vicomte de Bréval seul conservait son humeur railleuse, et chacune de ses paroles était ca^ dencée comme un alexandrin de Despréaux , ,et incisive autant que son esprit malicieux le lui permettait. Il avait passé en revue toutes les catégories delabourgeoisie,distnbuantde
méchantes épi grammes en passant aux awocas- S26>rs ambitieux, aux grands propriétaires^aux administrateurs habiles et aux vieux officiers de fortune , que la nécessité des temps avait forcés de monter à la tribune afin d'y fronder les abus qui rongeaient la France, et de faire entendre à la patrie quelques voix courageuses qui lui donnassent le sentiment de sa force et lui apprissent à résister à l'arbitraire qui apparaissait si menaçant. Enfin, il en vint à causer des écrivains et des poètes avec la morgue d'un duc des temps de l'anarchie féodale.
— C'est vraiment une pitié disait-il que de voir ces gens-là fouler aux pieds le respect dû à toutes choses; en concédant la liberté de la presse, le roi notre maître anguste , leur a donné une force et un orgueil bien difficiles à réprimer , ne voilà-t-il pas qu'il écrivent que la haute naissance n'est
plus qu'un vain titre à la considération des hommes, et que leurs talens doivent les faire aller de pair à pair 1 oh ! qu'il nous amusent nous autres c'est bien ! que les poètes soient comme ils étaient pour nos aïeux, bardes et ménestrels — varlets et bouffons un peu moins bas que les officiers de bouche et de robe ! Mais que le talent soit le signe distinctif, de la haute aristocratie ce serait vraiment digne de pitié I
— Ce que tu débites-là est bien usé mon cher reprit Bara ville en raillant; ce sont des idées de l'autre monde.
Edgar faisait évidemment de violens efforts pour maîtriser la colère qui le torturait; son visage était devenu plus pâle ses ses yeux et ses cheveux semblaient plus noirs ; il appuyait sa main droite avec force sur un verre essayant de ne pas perdre contenance car il venait de s'apercevoir que ses
moindres mouvemens étaient épiés par les jeunes filles et par Baraville.
Le vicomte poursuivit r
— Croiriez-vousqu'à la dernière soirée de la duchesse de M., cette espagnole adorable qui a le tort d'avoir un salon ouvert à tout venant, j'ai entendu un amateur littéraire oser soutenir que Déranger ce faiseur de chansons qu'ils appellent si orgueilleusement leur Poète national avait droit a une considération aussi haute que le prince de *** quand l'autre n'est pas même gentilhomme !
— Je suis parfaitement de son avis, reprit Rainier de Baraville ; l'un tire sa splendeur d'un vieux nom, chose assez facile dont le plus grand sot peut être doté , tandis que l'autre est devenu célèbre par le beau génie qu'il a reçu du ciel et par une persévérance inouïe dans le travail.
— Que Dieu garde ta maison, Baraville, repartit le vicomte d'un ton de déclamation ridicule ; quoique te sachant imbu de mauvaises doctrines philosophiques, je ne te croyais pas capable de déroger ainsi à ton
rang
— Mon cher reprit Baraville , tu oublies que nous venons d'entrer en l'an de grâce 18^9 ; que les Français ont une Charte et des députés de toute nuance ; que la vieille noblesse, en admettant qu'il en reste, est une fraction inûniment minime de notre nation puissante , et que les fils de ces hommes que tu as traités avec un dédain si plaisant et si superbe n'oublient pas l'histoire des quarante années qui viennent de s'écouler : entre nous, mon cher, ce que tu as dit est parfaitement ridicule ; admettons que les chansons de Béranger ne sont pas des Odes ajouta-t-il en riant, etn'en parlons plus.
-C'est aujourd'hui ton jour de politesse sans doute, repartit le vicomte assez piqué' ma.s n'importe; tant que la monarchie durera, les emplois et la faveur seront pour nous; le ministère Polignac nous ramène
dans la bonne voie, et les nobles seront toujours lesseigneurs en dépit du tiers-état qu'on
saura bien réduire à 1-obéissaace; et je suis persuadé ajouta-t-ii en se tournant vers fdgar avec un visage rayonnant de m.bce
etdimpertinence.que monsieur m'approuve e^quel'égalilé vous semble une -chimère car vous, vous êtes bon geniiihomme - Peut-être, répliqua Edgar avec une
'ureurconcentrée;maisje ne répondrai pas en gentilhomme, M, le vicomte, car vous in- -Itezletiers-étatd'où sont sortiesla plupart esgrandesilloslrationsmodernesetjerépondra,sin,,^mentenhommequiaimeso„pa,s.
^ 50 — Bara.meselevaetsapprochadesonnou-
"Tvousa.ez raison d'6tabUr des catégories repril-n avec force -.ay a une distance
lenseentreBérangerle poète et lepnnce a"....Vunestpu.ssantparsalortunee auteparson génie, l'un est de race noble et
l\L est né parn.iie peuple. Ma.scroye.
vous qu'il faille poser un genou en terre ranlnno.,uu„bo..earendu,.l«stre
■ A^ a\àc\e en siècle et qui nui s'est transmis de siecie e»
r„sestparvenuparunre,tonignare-^^^
„aWe et terni, de prélérence al autre qu,
etnéela.eilleetqui est devenu glor>eux
atmeu des gloires de la patrie ou des
Impsde batailleuse le redis, .1 y aune
"ce immenseentre le prince etle poète.
trienue une de ces grandes con..ot>ons
empires et que les monarques
réduits à leurs barons et à leurs vicomtes , et le peuple à ses hommes de génie, à ses enfans et à ses poètes, vous verrez de quel côté se rangera la victoire ! Vous verrez alors quelles sont les voix qu'une nation toute entière écoute , et vous apprendrez trop tard qu'un prince est inepte quand il n'entoure pas son| trône des hommes éclairés et sages quelle que soit leur condition native, car ce sont ces philosophes qui ont appris aux hommes qu'ils naquirent tous éganx devant Dieu !... Et pourtant Monsieur, peut-être suis-je d'une naissance plus illustre que la vôtre. Une couronne peut briller au dessus de mes armoiries , et mon écusson n'a pas été brisé ni mon champ semé de sel ! eh bien je renonce à cette 27/Ms^ro^/o/i du hazard;je renonce à toutes ces gloires mortes , à ces oripeaux de famille qui vous enorgueillissent si fort, vous, M. le vicomte deBréval , je ne
reconnais plus d'autre aristocratie que l'aristocratie personnelle , celle que mon père m'a enseignée et que vous méprisez si fort; — Celle qui exige du courage ou du génie; celle qui veut qu'on croise le fer ou qu'on alîronte la mort dans une mêlée sanglante ou qu'on apporte son tribut de lumières pour civiliser les nations ! . . .
Il se fit une pause silencieuse dans celte chambre où naguère on ne causait que de futilités ; les jeunes gens et les jeunes filles regardaient Edgar avec des yeux pleins de respect et d'admiration ; celte voix puissante et cette éloquence spontanée et entraînante les avaient tellement fascinés qu'ils le considéraient alors comme un homme supérieur appelé à de nobles destinées. Baraville tout fier de celte lutie semblait dire au vicomte qu'il devait s'avouer vaincu , mais de Bréval, profondément blessé, dissimula sa colère
— oo —
sous un sourire et résolut de s'en venger dès que l'occasion se présenterait.
Baraville bâtissait déjà mille châteaux en Espagne à propos de son nouvel ami : attribuait à un amour malheureux les profonds chagrins d'Edgar , et dans son cœur il se promettait bien de les déraciner et de le rendre lui , à une vie brillante et pleine de bonheur. Il le présenterait à sa famille , riche et puissante, chez les grands personnages où il était reçu , et surtout chez cette adorable duchesse espagnole qui recevait les poètes à l'égal des plus fiers marquis des trois royaumes.
Edgar au contraire , venait de puiser dans ce débat violent une nouvelle force pour entretenir la haine qu'il avait vouée au monde. Il avait été insulté et il répondait aux outrages par le mépris et des désirs infinis de vengeance. Ce fat de salon lui représentait la
société aristocratique tout entière dans son esprit prévenu et plein de partialité, il croyait qu'elle avait ce langage amer , ces idées d'abaissement pour tous. Quand le malheur a aigri l'homme , il ne prend que le pire des choses et ne veut pas voir ce qu'elles peuvent offrir sous d'aulres phases. Il faut dire aussi qu'à cette époque on essayait d'anéantir toutes les libertés que la France avait conquises par des flots de sang ; néanmoins , Edgar était injuste dans ses idées , car il oubhait Baraville qui était d'une vieille maison et qui le premier avait raillé les préventions d'outre-siècle du bachelier-ès-lettres en diplomatie.
Mais bientôt la gaîté revint plus bruyante au milieu de cette réunion de jeunes têtes ; les dawes voulurent danser, on but du vin de Champagne à satiété, du punch, et la foule, ivre de plaisirs et de vin se sépara , contente.
faiiguée, Inrassoe; la vicomte regagna le noble faubourg, et Baravllle reconduisit Edgar dans Sa chambre où il le laissa presque joyeux et s'endormant au milieu de songes d'or tandis que la veille il pensait à se noyer.