LES AMIS
Le jour vint plus tard que de coutume chez Edgar ; quand la fièvre ou quelque maladie poignante nous a torturé plusieurs mois, le sommeil d'une première nuit de convalescence est bien long. C'est comme un
baume plein de fraîcheur sur une plaie envenimée. On est heureux, on se sent revivre , les douloureux souvenirs du passé s'effacent, et , pleins de confiance dans la vie présente , nous attendons l'avenir avec joie. H en avait été ainsi pour Edgar; un rayon de soleil était tombé dans son existence obscure, et à la faveur de ce jet de lumière, il avait bâti mille chimères et entrevu ces choses heureuses dont l'antiquité poétique avait fait des déesses : — L'Espérance , la Gloire et la Fortune.
Baraville entra chez lui comme il achevait sa toilette qui semblait plus soignée que de coutume, et le contraste qui existait la veille entre ces deux jeunes gens à cause de la profonde mélancolie d'Edgar semblait s'être quelque peu effacé.
— Je viens vous demander le sacrifice de votre journée , mon ami , dit Baraville en ten-
dant affectueusement la main à Edgar ; il va sans dire qne vous acceptez mon déjeuner d'étudiant composé des bribes du souper : puis nous causerons , l'heure de l'école viendra: nous irons ensemble et ce soir je vous conduirai dans une maiscfii sans cérémonie aucune ou vous verrez la jeune fille qu'on me destine pour femme.
— Je suis au désespoir de vous refuser , repartit Edgar avec embarras; des affaires de quelque importance... une visite à faire; que sais-je enfin , de ces riens qui nous prennent nos jours sans qu'on sache de quelle manière le temps s'est enfui.
— Excuse de poète, mon ami, mais je ne vous écoute pas , du reste venez déjeuner , après vous agirez au gré de votre cœur , è viva la libertà.
Baraville avait tant d'afiabiiilé dans les manières et de douceur dans le regard , que
Edgar , malgré son espèce de sauvagerie , était forcé de se soumettre; il essayait en vain d'opposer la tristesse de son cœur à la gaîté philosophique de Rainier , celui-ci ne manquait jamais de trouver le défaut de la cuirasse , et il s'insinuait avec une extrême adresse dans son esprit afin d'en sonder les blessures. — Mais de ce côté la fierté d'Edgar faisait qu'il semblait inpénétrable.
Ils allèrent au Luxembourg, cet Eden des étudians. C'est là que l'écolier studieux vient se reposer de ses travaux âpres et fatigans aussi bien que le paresseux élève vient y jouir du dolce far niente. C'est dans l'ombre des belles et riantes oasis que ce jardin immense recèle , que bien souveut naît leur premier amour. Qui sait la nombre des serments faits et ensuite parjurés sous les grands maronniers de l'avenue du couchant ! que de brillants rêves pour une existence toute semée de
fleurs ! et que de projets de bonheur formés la veille, sont engloutis le lendemain dans un duel à mort ! en vérité , pour les jeunes gens, le Luxembourg est comme un jeu de hazard. Ils marchaient depuis longtemps , faisant succéder de longs silences à de rares paroles ainsi que cela arrive toujours dans des circonstances difficiles : Rainier voulait à force de précautions et de finesse devenir maître du secret de son ami et sortir victorieux d'une lutte, assez inégale en elle-même, à cause de la modération pleine de noblesse dont Baraville s'entourait dans ce combat. Il procédait lentement, sondant le terrain en homme habile, faisant surtout valoir les droits sacrés de l'amitié ; parlant d'amour-propre froissé , de confiance refusée quand il ne fallait peutêtre que les conseils ou la consolation d'un ami. Mais Edgar était si ferme dans ses souffrances qu'il demeura inébranlable , et
Baraville parut mécontent de cette résistance obstinée.
— Pourquoi ne pasm'avoir laissé en proie à ma mauvaise destinée Rainier , dit tristement Edgar ; déjà je vous estimais , je commençais à vous aimer beaucoup , vous me forciez à moins haïr le monde , et, profitant de l'empire que cela vous donne sur moi , vous prenez de l'humeur parce que je vous refuse le secret de mes douleurs.
— La peine se partage comme le bonheur , monsieur , reprit Rainier d'un ton sec.
— Monsieur! monsieur ! s'écria Edgar avec le son de voix amer et douloureux qui lui était habituel. Ah !.,. et vous me vantiez si fort votre amitié !
Ils se regardèrent fixement; leurs yeux étaient humides, leurs cœurs fortement émus et attendris. Ils se comprirent et se serrèrent
la main fortement en s'écriant tous deux d'une voix étouffée : — Ah! mon ami, mon ami !
— Pas un mot de plus Edgar , dit Baraville,
— Non.
— Je vous promets de la joie pour ce soir, mon bon Edgar, madame Durosier est prévenue ; vous y trouverez quelques femmes charmantes , peu de jeunes fous , beaucoup de vieillards ; ne redoutez pas l'étiquette , là on est terriblement libéral; Béranger est leur poète favori et les vieilles prétentions ultra les font sourire ou excitent leur colère.
— Et vous y allez vous monsieur le vicomte de Baraville , dit Edgar avec une flne moquerie : prenez garde , votre caste vous reniera.
— Je suis venu au monde avec le titre de vicomte, répliqua Baraville sur le môme ton ,
— u — c'est assurément très bon si l'on veut, et cela ne peut nuire sous le régime actuel; mais je me soucie fort peu de cette vanité, mon ami, et si j'ai fait de fortes études, c'est afin de devenir un avocat célèbre ou de pouvoir briller un jour à la tribune représentative.
— Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux ajouta Edgar en raillant.
— Le pays est souvent ingrat repartit Baraville ; et cela importe peu à l'homme dont la gloire est proclamée par le plus grand nombre; mais du reste, ce que je désire, c'est de passer une vie agréable, avec une charmante enfant que vous verrez ce soir.
— Songez à votre noble famille Rainier dit Edgar en reprenant sa tristesse accoutumée; une mésalliance est la cause des malheurs qui rejaillissent aujourd'hui sur moi!...
— Baraville regarda son ami avec une
anxiété curieuse mais celui-ci se reprochant déjà cette légère conGdence qui pouvait trahir sa déplorable situation essaya de la faire oublier.
— Les familles nobles ne pardonnent jamais les mésalliances, mon cher Rainier ; songez-y bien avant de vous mettre dans une position qui ne vous permetterait pas de rompre avec ces bourgeois sans que votre honneur en souffrît.
— Ma famille m'a laissé libre, mon ami; mais la rigidité de la noblesse tombe aux pieds de la fortune , cette espèce de courtisane qui n'accorde pas toujours ses faveurs au plus digne; si mademoiselle Chimard la fille du marchand de sucre a un milion de dot elle sera épousée par un llohan ou un Montmorency , et vice versa
— Je comprends dit douloureusement Edgar; j'ai parlé pour les mésalliances pauvres.