‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 7 sur 31 · UNE SOIRÉE BOURGEOISE · texte numérisé non relu

UNE SOIRÉE BOURGEOISE

En face de notre somptueux palais du Louvre se trouve une rue bizarre et anguleuse qu'on nomme par corruptio2i la rue Angivillier. Exempte de tout commerce, et n'aboutissant à la rue Saint-Honoré que d'une ma-

nière indirecte , les voitures ébranlent rarerement ses vieilles maisons, et troublent peu le repos des honnêtes citoyens qui y résident.

A l'époque ou notre histoire commence , demeurait au troisième étage d'un hôtel de cette rue. un certain M- Durosier. C'était un grand vieillard obèse . myope de vue et d esprit, Cassandreau plus haut point . politique autant qu'un magister de village , et jouant aux échecs comme un Turc. Somme toute, c'était un homme assez grotesque. U avait habité la rue Montorgueil pendant quarante ans, et malgré toute sa propension à la cassandrerie . il était devenu possesseur de vingt mille francs de rente en beaux domaines situés dans la haute et basse Normandie. C'était le côté le plus spirituel de son individu; et dans le monde, nous avons bien souvent remarqué d'honorables person-

nages, gros, grands, orgueilleux, présomptueux , cl... spirituels â cette manière.

M. Durosier avait gagné sa fortune dans le commerce aristocratique des bas de soie à jour et des bonnets de coton. Un proverbe dit qu'il n'est pas de sot métier et les quinze mille francs de rente qu'il avait amassés le prouvaient singulièrement. Cependant , depuis trois années qu'il s'était retiré des affaires, il affectait une allure hautaine et s'intitulait toujours ancien négociant , évitant toutefois de dire quel avait été son négoce et semblant rougir dans son for-intérieur d'avoir coiffé d'illustres pairs de France et de braves commères des halles et marchés.

L'homme naît presque toujours avec l'amour des grandeurs et des titres; c'est une faiblesse que subissent même les âmes puissantes , et quoique M. Durosier ne fût pas placé dans cette dernière cathégorie , il en

subissait volontiers ie joug. Ainsi , son bonheur était de s'entourer de préférence des honmies éminens de son quartier et de vanter leur personne en déclinant pompeusement leurs titres : c'était par exemple sou ami le marguillier de Saint-Eustache , le respecta- M. Malochard. — Son intime , Alcide-le- Grand, sous-lieutenant dans la garde nationale , un ex-négociant en beurre et œufs , brave comme son épée. — Un employé à la mairie de son arrondissement, lisant le journal comme un élève prix-d' honneur. M. Durosier n'avait que son titre de négociant à opposer à la supériorité morale de ses amis, et il déplorait amèrement la vieillesse et son cortège d'infirmités qni l'avaient fait rayer des contrôles de la milice citoyenne , corps glorieux dans lequel il était déjà parvenu au grade de caporal et ou il espérait, Dieu aidant , devenir sous-lieutenant et recevoir la

^. 73 — croix de mérite.— Car alors, les croix d'honneur n'étaient pas encore inventées pour les officiers qui font bien monter la garde aux citoyens et dont les poumons sont aptes à permettre de crier bien fort aux revues ; Vive le

Roi!

Toute cette admiration du bonhomme pour les futilités mondaines avait surtout lieu en dehors de sa maison , où il ne restait guère à la grande satisfaction de sa femme. Il s'était marié après la quarantaine , tout grisonnant déjà , avec une jeune et charmante personne de seize ans. Une fille était née de ce mariage, et pour nous exprimer comme le poète arabe , les roses avaient fleuri quinze fois depuis sa naissance, et les plus belles le cédaient en éclat au visage éblouissant de la jeune fille.

Madame Durosier pouvait sans aucun artifice, prendre rang parmi les femmes de vingt-

cinq lis, quoiqu'elle en eût trente-trois au moins ; mais elle était si ravissante , si Fraîche encore , ses cheveux châtains étaient si soyeux et si beaux , ses manières si empreintes de toutes les grâces coquettes de la jeunesse, que le plus habile devait s'y tromper- Puis elle se mettait bien , mais avec une simplicité extrême : on eût dit une châtelaine qui dédaigne d'étaler une parure somptueuse tant elle est sûre d'écraser par son ton , son aisance et son habitude du monde , les dames provinciales dont elle est entourée

Elle était tellement supérieure à son Cassandre de mari que, malgré elle et à son insu, elle avait fini par le mépriser; mais ce mépris s'arrêtait au seuil de la maison, et l'on disait que nulle intrigue amoureuse n'avait encore effleuré son cœur. Cependant elle avait l'âme passionée, enthousiaste; elle sentait quelquefois qu'il existait un autre amour que celui

qu'elle ressentaitpour sa fille chérie ; elle laissaiterrerses esprits en de vagues et longues rêveries , maisbientôt secou.ntbrusquement la tête, elle essayait de rappeler sa sérénité d'âme en s'occupant des choses peu poétiques de l'intérieur de la maison ou en pensantaux seize annéesdeson union avecM.Durosier.Ohî

alors la vie lui revenait terriblement positive! Cependant elle ne pouvait résister toujours à cette macération de la pensée : quelque grande que soit la vertu d'une âme noble elle ne peut pas se plier à toutes ces petitesses de l'humanité qu'on nomme préjugés : il arrive des heures ou elle marche à pieds joints sur les obstacles qui obstruent sa roule. Madame Durosier était arrivée à ce point;son existence avait eu jusqu'alors la limpidité d'un lac que nulle brise n'efïîeure et qui n 11 été dans ses blanches ondes les plus ri uis paysages; si le voyageur jette une pierre dans le lac, le ta-

bleau magique est brisé ; — Un billet décacheté, posé sur la toilette de cette femme allait, comme la pierre lancée dans les eaux, détruire tout le calme de son existence.

Ce billet avait été écrit par Rainier de Baraville aûn d'annoncer Edgar à Madame Durosier. l'excellent Rainier avait laissé parler l'amitié enthousiaste, et la belle bourgeoise qui, pour la première fois, allait voir un poète dans son salon, faisait mille suppositions à propos de ce jeune et charmant poète ; car Rainier s'était servi d'une palette brillante; — Elle se construisait un homme; elle le parait à sa guise ; déjà elle songeait aux choses qu'elle lui dirait, à la toilette qu'elle mettrait;enfin elle était toute rêveuse et préoccupée comme cela ne lui était point encore arrivé dans savie.

La journée lui sembla d'une longueur mortelle. Les femmes connaissent toutes les

phases de l'impatience et de Valtente.com-

me elles souffrent le jour qui précède un bal splendide ou la venue dun amant bien-a.mé!

L'attente est un sentiment triste que la fem- „,e s dt mieux que nous. Madame Durosier

bouleversa son salon pour recevoir plus dignement son hôte ; elle emplit de fleurs natu- Luessesbeauxvases de Sévres,6t découvrir

sonmeubleenvelours,etneltoyerlescylmdres

des det,x pendules. Ce dernier renfort de luxe étaitdu goût de M. Durosier qui croyait par

,àmellreaujoursonopulence;d'autresq«e

lui sont atteints de cette manie car nous avonsvudanslesalondun gros bonnet de

province trois pendules toutes royales placées là pour éclipser disait-il, quelques petits

nobles de so.««<im< qui, à grand'peine, en avaient «ne fort mesquine. MadameDurosier étaitobligée de souffrir cbez elle toutes ces chosesde mauvais goût par rapportai os-

tentation de son vieux mari ; mais dès qu'elle pouvait s'en affranchir sans avoir à redouter une querelle, vite elle prenait ses précautions, et détruisait l'inut le , semblable à un propriéiaire habile qui élague les mauvaises branches dun bel arbre afin qu'elles ne sucent pasla sève destinée à nourrir le feuillage ombreux de son large Iront.

La journée s'était ainsi écoulée. Le Cassandre, selon sa coutume, était ailé passer la mat.née au célèbre café de la Régence au milieu des débris fossiles, dont il est peuplé, de ces figures antédiluviennes qui restent six heures comme des Termes sur un jeu d'échecs. C'est là que M. Durosier passait sa vie, et vraiment, il était à la hauteur de ses illustres parîners. Comme il revint plus tard que de coutume à cause d'unepartie fameuse qui s'était prolongée tout le jour, il trouva le diner desservi et sa femme et sa fille en toi-

lette de fête et prêtes à recevoir leurs conviés. Cela le flt murmurer, mais il l'oublia bientôt en buvant outre mesure d'un vin généreux et il vint étaler au salon toutes les grâces de son esprit et de sa personne avant l'arrivée de Baraville et d'Edgar.

Madame Durosier faisait les honneurs de sa maison avec une aisanqe. aristocratique , surtout depuis que sa fille était revenue de pension ou elle avait pris de belles manières. Mademoiselle Hébé, malgré sa jeunesse , avait une grande pénétration d'esprit, un extrême dégoût pour les préjugés et les mille riens qui enchaînent les femmes ; peut-être même cette liberté de pensée allait trop loin. Une éducation excellente ayant développé toutes ses facultés morales , elle pouvait passer aux yeux du plus grand nombre pour un esprit fort. C'était du reste une charmante personne que Mademoiselle

Hébé; avec ses yeux bleus et ses beaux cheveux cendrés , son visage rose et son maintien fier on eût dit une jeune comtesse du faubourg Saint-Germain. Dans sa position , elle n'avait qu'un tort , c'était de détester Rainier de Baraville qui l'adorait et qui brûlait de lui donner un litre de vicomtesse à la grande satisfaction de madame Durosier et de son vieil époux.

11 était près de neuf heures. Le salon s'emplissait de gens singulièrement titrés, possesseurs pour la plupart de ûgures rares que Grandville, ce roi de la charge, n'eût pas dédaignées. Parfois seulement, on voyait arriver des femmes élégamment parées , plutôt remarquables par leur jeunesse et leur beauté que par leur bon ton : c'était, selon l'expression de l'ancienbonneîier, des notairesses amies de madame qui aimait l'aristocratie. Les deux jeunes gens pour qui on avait fait tant

«** 81 "^»>' defrais en secret, n'arrivaient point. Madame Durosier était sur des épines ; elle s'agitait sans cesse , elle allait et venait dans son salon causant avec tout le monde, ne s'asseyanl pas et déployant au m l.eu de toute cette agitation une coquetterie infinie comme si elle eût voulu s'y essayer d'avance.

Quelques jeunes femmes et particulièrement les notairesses auxquelles madame Durosier avait fort vanté le mérite d'Edgar semblaient partager sa curiosité impatiente : Les hommes et les vieilles dames en général bien moins impressionnables , causaient de boutique, de garde nationale, de marguillerie ou jouaient au boston.

Enfin un léger bruit se fii en(endre et les deux amis furent introduits sans être annoncés. La petite bourgeoisie qui a emprunté à la noblesse le plus de belles manières (jii'elle a pu, n'a pas encore osé alier jusque là : c'est

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