‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 8 sur 31 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

cependant une chose utile; elle évite au nouveau venu des regards hardis, scrutateurs, et donne de l'assurance à des personnes sensées que la timidité rend souvent gauches. Puis cela arrête celte rumeur indiscrète etces chuchottemenscurieuxdontlebutestdesavoir le nom la qualité de l'homme qui apparaît.

Baraville présenta son ami à madame Durosierqui, dans son trouble, dit quelques riens inintelligibles et balbutia gauchement deux ou trois phrases de politesse. Elle fit asseoir Edgar à ses côtés , et bientôt le poêle obscur eut une petite cour comme ailleurs s'il eût été question d'une de nos gloires littéraires. Edgar n'ayant guère l'usage du monde se trouva embarrassé sous ces regards qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme. Il se repentait déjà d'avoir cédé aux désirs de llainier , et il retomba dans sa sauvagerie habituelle.

— SS- II nous est arrivé souvent dans les longs voyages que nous avons faits de cruelles déceptions à propos de pays ou de monumens que les livres des anciens nous avaient vantés outre mesure. Alors, emporté par le mécontentement et la fatigue, on disait : ce n'est que cela! et l'on continuait sa route en jetant un regard de dédain et quelquefois le désappointement rendait fort injuste. Il en fut ainsi pour Edgar. Bara ville avait fait un pompeux éloge de son ami , parcequ'il connaissait déjà sa force et qu'il prévoyait pour lui des succès dans l'avenir , mais il ne savait pas que l'humeur chagrine d'Edgar et l'amertume de sa position désespérée le torturaient sans relâche , et que la tristesse ;d'un homme de cœur semble presque toujours ridicule aux yeux des gens superficiels, qui s'imaginent qu'un poète est venu au monde pour leur dire des vers et pour les amuser.

Donc la conversation était triste. Baraville, tout occupé de sa belle fiancée ne songeait guère à ce qui se passait à l'autre bout du salon. Les nolairesses l'avaient trouvé d'une charmante figure, mais du reste singulièrement sombre et brusque , et Madame Durosier cruellement désappointée, allait jusqu'à l'épithète de r'dicule.

Edgar fut bientôt délaissé, lui si supérieur à cette foule qui naguère bourdonnait à ses côtés et qu'il eût pu si facilement dominer; deux maîtres-clercs, beaux esprits du notariat, commençaient à en jaser avec leurs padronesse et m>^dame Durosier semblait dire du regard à son entourage:— que voulez-vous? j'ai été trompée la première et je ne puis métamorphoser ce niais en homme

d'esprit.

De nouveaux conviés arrivèrent et le pauvre jeune poète resié seul, s'abandonna à

loules les tristesses de soii àriie et resta complètement absorbé dans sa douleur.

Mad;)me Durosier dans son dépit, oublia les égards que doit une mailresse de maison à so;i hôte quoiqu'il soit, et le voyant ainsi la tôle baissée elle ne put s'empêcher de dire à mivoix aune vieilledameenpassantprèsd'Edgar:

— C'est un fou: je n'en suis pas cause.

Edgar releva la îête avoc la vivacité d'un homme qu'une étincelle électrique remue ; ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de madame Durosier et il y v^t briller le dédain et l'assurance de la supériorité; iroissé de ce nouvel affront . il y répondit par lui regard farouche et par une haine au monde qui sembla réveiller d'autres haines et des vengeances mal assoupies.

Hébé vint alors s'assoir avec une dame et Baraville sur le canapé qu'occupait Edgar. Hébé voulait faire diversion à l'ennui dont

Rainier l'avait accablée, et elle s'adressa à son ami avec une grâce enchanteresse :

— Si vous vouliez être bien bon monsieur, vous qui avez le bonheur 6'ètre poète, vous oublieriez la supériorité que donne le talent , pour vous mettre à la discrétion de Madame qui aime passionément les vers.

— Quand on est ainsi prié, Edgar, dit Rainier tout heureux , ce serait un crime que de ne pas se soumettre.

L'extrême politesse de mademoiselle Hébé,

contrariait fortement les vues d'Edgar; il aurait voulu se couvrir d'un manteau de fou furieux , mais il fut forcé de se contraindre.

— Je suis vraiment désespéré, mademoiselle , d'avoir à soutenir ici une réputation de poète ; c'est presque un guet-apens de mon ami et je ne suis pas capable de m'en tirer avec honneur. J'ai quelquefois, il est vrai,

sacrifié aux Muscs, mais c'éfait aux Muses des poètes de l'Empire et cela ne s'appelle pas de la poésie.

— A coup sûr , dit madame Durosier en riant, M. Edgar est partisan de l'école romantique.

— J'aime le beau , madame , et ne fais guère attention à ces querelles qui divisent la littérature en deux camps. Mais pour ma part depuis que j'ai acquis quelque raison , et un peu de jugement, j'avoue que je trouve absurde la plupart de ces mauvaises tragédies qui faisaient depuis trente ans les délices de la nation.

— Si l'on juge ce qui est bien ou ce qui est mal, reprit tout à coup la jeune Hébé , cela engendrera une discussion et vous fera oublier ce que nous vous avons demandé. Monsieur: voyons, soyez assez aimable pour nous

dire ce qui vous passera par la tôte. . . hormis des poésies de l'Empire.

11 y avait tant de gentillesse dans cette parole malicieuse et tant de charme daus le son sa voix , qu'Edgar fut bien forcé de faire des concessions ; cependant il se retrancha sur sa mauvaise mémoire , parla d'une pauvre tragédie qui l'avait occupé tout l'hiver et s'excusa tant bien que mal , mais il mit tant d'esprit et de verve dans ses raisons , il ridiculisa si finement tous ces pauvres hères qui viennent trôner dans les s lions et réciter mélancoliquement leurs mélancoliques poésies que Baraville et les deux jeunes femmes sourirent sans lui demander rien de plus.

Mais madame Durosier , toujours fort contrariée de la déception qu'on lui avait fait éprouver, trouva toutes ces raisons mauvaises, et sur une parole de sa fille, elle dit au petit cercle qui l'entourait :

— Ne tourmentez pas monsieur davantage, ma chère fille ; le génie des poètes n'est pas aussi docile que votre lévrier , et sans doute monsieur est dans son mauvais jour. Nous en sommes désespérés , dit-elle malignement en se tournant vers Edgar.

Il accueillit cette boutade avec un sourire dont elle fut si offensée, qu'un nouveau sarcasme s'arrêta tout glacô sur ses lèvres. Dans les autres parties du salon , on jouait avec fureur, et nul ne faisait attention à ce petit colloque. Madame Durosier qui se trouvait mal à l'aise voulut sortir de cette position et elle proposa timidement à Edgar de jouer une partie d'écarté.

— Je ne joue jamais , répondit-il en lui faisant sentir qu'il voulait la désobliger.

11 est vrai de dire qu'il songeait aussi à ses derniers vingt francs — toute son espérance !

— Vous n'aimez donc pas le jeu , n'prit madame Durosier.

— Non madame , dit Edgar à demi-voix , parce que je trouve qu'il est funeste comme la raillerie amère d'une femme qui juge sans voir et qui hait parce qu'elle ignore.

Madame Durosier devint pâle et se mordit

les lèvres.

— Si vous voulez monsieur, reprit-elle avec une aménité touchante et pleine de coquetterie, on trouvera une distraction à laquelle vous pourrez prendre part ; je serais au désespoir de vous savoir ici en proie à l'ennui , et je conçois que pour vous il y viendrait vite, car vous ne connaissez personne; et le plaisir ne séjourne guère chez moi.

En toute autre circonstance Edgar eut répondu avec galanterie à madame Durosier qui sollicitait un compliment , mais il avait été rudement froissé par elle et il se contenta

de s'incliner sans ajouter une parole. Brisée par le dépit elle s'éloigna de lui et fut s'asseoir à une table de bouillotte ou elle perdit énormément , ne sachant quelle contenance garder. Pour Edgar , il alla vers Rainier et mademoiselle Hébé qu'il charma par sa candeur de jeune homme et le brillant de sa conversation ; puis minuit vint les surprendre au milieu de cette bonne causerie et tous les trois ils accusèrent le temps de vitesse , Edgar à cause du beau caractère et de l'esprit de la ravissante jeune fille qui sous ce rapport le lui rendait bien ; et Baraville , parce qu'il se croyait le mortel le plus aimant et le plus aimé.

En prenant congé de madame Durosier , Edgar dut encore essuyer une fine moquerie qui le blessa jusqu'au cœur ;

— Vous nous avez tellement enchantés , monsieur , lui dit-elle en souriant , et vous

avez bien voulu être si aimaiîlc pour nous que vous ne pouvez douter du plaisir que vous nous ferez en venant ici le plus souvent possible avec votre ami.

Il abaissa son long regard sur le front calme et pur de la jeune fille , et le relevant fixe vers la mère , il lui dit avec affectation.

— Puisque vous daignez m'ouvrir votre maison , j'en profiterai madame : veuillez agréer mes remerciemens pour vos bontés qui m'ont profondément touché , et croyez bien qu'il ne dépendra pas de ma volonté que je vienne souvent vous dire combien vous avez droit à mes hommages.

Il se retira laissant madame Durosier presque confuse de ces paroles pleines d'emphase et à double sens dont elle s'appliqua la mauvaise part ; Edgar , froissé par la colère et la douleur , et en proie à un sentiment

qu'il redoutait d'approfondir , jeta son manteau sur ses épaules et regagna la rue Saint- Jacques sans dire un mot à Rainier, qui marchait à ses côtés en rêvant des jo es de son avenir.

lES HEURES D INFORTUNE.

Seigneur, vous avez fait éprouver à votre peuple

un traitement bien rude ; Vous m'avez fait boire un vin d'amertume. Seigneur ne vous éloignez pas de mol.

PSEACME8 DE DAVID.

Edgar était né avec un noble caractère. Dès sa plus tendre jennesse on l'avait remarque à cause de son intelligence et de son extrême douceur, et il fallait que bien des tortures eussent brisé son àme pour l'avoir

aigrie autant qu'elle l'était. Aussi parfois, dans sa demeure triste et silencieuse ava.t-il des retours sur lui-même, et alors il déplorait amèrement cette mauvaise fortune qui le forçait d'apparaîlre au milieu du monde avec un cœur de fer.

En rentrant de la soirée de Madame Durosier ou il s'était montré si rebelle et s" susceptible, une de ces bonnes pensées de l'enfance lui revint, mais elle fut rapide comme l'ombre qui passe, et il l'oublia vite en amoncelant l'une sur l'autre pour ainsi dire toutes les injustices humaines qu'il avait endurées. Puis il voulut travailler et ne le put pas ; la nouvelle blessure qu'il avait reçue saignait, et d'instant en instant il la déchirait davantage afin de n'oublier jamais qui la lui avait faite. Enfin, épuisé par celle lutte il tomba dans un état de prostration physique et morale qui se prolongea fort avant dans la nuit.

Baraville, à l'étage inférieur, ne connaissait que le beau de la vie ; c'était un noble jeune homme , bon jusqu'au dévoùment le plus extrême, et ne prévoyant pas de revers tant son insouciance du mal (c'est le mot) avait d'étendue. Rien ne pouvait l'affliger longtem psparcequ'il avait un remède pour chaque chose. Cependant nous devons dire que jamais l'infortune n'était venue frapper à sa porte.

Il alla dans la matinée au faubourg Saint- Honoré faire une visite à la belle duchesse espagnole : elle était seule et si ennuyée des préparatifs d'une grande fête qu'elle devait bientôt donner que se levant brusquement elle dit à Baraville.

— Votre visite matinale me fait un plaisir extrême; soyez le bien-venu, Monsieur le vicomte,car vous me forcez d'interrompre mijl^ choses qui, pour avoir rapport à une fête, n'en sont pas moins fort insipides pour moi.

Page 1