TOME I
— Je ne me plaindrai pas de ce pis-aller, madame, répartit Rainier en riant. Je pourrais même regretter de ne pas le devenir plus souvent.
— Ne m'accusez pas de cette rareté , reprit-elle sur le même ton; ce serait une querelle injuste et que je suis en droit de revendiquer , car je ne vous vois plus dans mon salon.
— Aussi est-ce à cause de cela que je suis venu pour vous prier d'agréer mes excuses.
— Et sans doute , monsieur le vicomte , vous avez eu de bien graves occupations , répliqua la malicieuse duchesse, êtes-vous donc amoureux ?
— Comme unTurk.
— Mais on dit que les Turksle sont beaucoup , dit-elle vivement en souriant.
— Je ne plaisante pas , je vous jure...
— Et sans doute... quelque belle dame aura enflammé ce cœur de Turk pendant quinze longs jours; et puisque je vous vois chez moi, c'est fini !
— Non vraiment , madame , je suis toujours amoureux, et c'est toute une histoire où les belles dames ne figurent pas. Mais il s'agit d'un noble jeune homme de mes amis, un charmant poète pour qui je viens solliciter vos bontés.
— N'est-ce pas ce jeune cavalier qui était avec vous quand vous m'avez saluée au Luxembourg.
— Oui madame , répliqua Rainier d'un air surpris.
— Son regard me frappa, dit-elle d'un ton nonchalant qui lui était assez habituel. Mais ce sont deux histoires pour une , vicomte ; votre poète et vos amours. — La matinée, est brillante, pouvez-vous en disposer, nous
irons courir deux heures au bois, et ensuite je vous rendrai à votre beauté mystérieuse.
L'occasion était trop belle d'être utile à Edgar pour qu'il la laissât s'enfuir; la duchessedemanda sa voiture et ils se dirigèrent rapidement vers les Champs-Elysées Nous devons faire connaître la position de cette femme qui semblait si familiarisée avec la liberté. Isue d'une des plus nobles familles de l'Espagne, mais pauvre, on l'avait m riée presque enfant h un duc étranger qui aurait pu être page du triste Charles II. Bref , sa sei gneurie avail^oixante quinze ans , bien fort sonnés .beaucoup de rhumatismes, la goutte, de la malice à défler les plus débonnaires, et pour combler la mesure, il était diplomate au service de l'Angleterre et résidait alors dans une cour que sa femme abhorrait. 11 y avait eu de nombreuses négociations pour l'engager
à quitter Paris , mais rien n'avait pu la séduire et elle avait préféré voir sa maison réduite de vingt mille francs de rente , plutôt que de céder. Cependant, elle n'était pas sans inquiétude pour l'avenir, car le duc parlait souvent de se retirer de la politique , prévoyant des temps difficiles , et alors elle se retrouverait sous la férule sévère d'un homme qu'elle regardait comme son persécuteur.
Nous avons dit déjà qu'elle était parfaitement belle. Nul ne la voyait passer sans la suivre longtemps du regard , et la plupart des femmes , même les plus belles , quand elle apparaissait dans les salons , ne pouvaient se défendre du péché d'envie , en voyant cette noble créature, si gracieuse, et si admirable. L'Espagne, comme si elle eût pu prévoir que cette perle viendrait un jour faire l'ornement de la France , l'avait dotée
d'un nom caractéristique et orgueilleux , comme toute cette fière nation espagnole : on l'appelait Andalousia. Baraville , heureux de la haute faveur qu'elle lui avait accordée , sentit se tripler son éloqueuce, et après avoir discrètement parlé de ses amours, il peignit avec chaleur la position isolée de son ami , là tristesse mortelle que cette vie solitaire pouvait engendrer dansl'àme ardente et impressionabîe d'Edgar, et , avec une grande subtilité d'esprit, il lui ût comprendre combien un gracieux et puissant patronage comme le sien pouvait avoir d'influence sur la destinée d'un jeune poète.
La duchesse , dont l'âme enthousiaste et généreuse se pliait volontiers à tout ce qui avait l'app.irence belle et noble , ne songea guère ^ consulter sa position déjeune femme, les mauvaises chances qui pourraient survenir , et le danger qu'il y avait à voir de près
un homme élégant , dune intelligence supérieure , et rehaussée par des dehors brillans ; elle accepta le sceptre du protectorat qu'on lui offrait avec une candeur d'enfant , et une charmante petite vanité de femme. Andalousia n'était point diplomate, elle avait au contraire le cœur plein d'une tendresse inépuisable, et d'ailleurs , il s'agissait d'un poète, et nulle âme ne recelait plus de poésie que la sienne.
Baraville quitta la duchesse , tout heureux de sa mission, et se rendit chez Edgar, afin de lui annoncer cette joie, préparant à l'avance de superbes ovations en l'honneur de la célébrité de son ami.
Pendant que la fortune semblait sourire de loin au jeune homme, lui, courbé sous le poids de sa destinée fatale , récapitulait tout ce qu'il y avait eu d'affreux dans sa vie privée, et ne prévoyait pas même l'ombre d'une
espérance dans l'avenir. Il se tenait assis à sa table, calme et immobile, méditant le IV' livre de Chiîde-Harald. Alors, comme si les pages de ce livre se trouvassent identiques avec sa position , il se mit à les lire lentement et à voix haute.
Si je fus modeste aux jours de la prospérité,si j'ai réservé toute ma fierté contre la haine qui m'a poursuivi sans m'accabler, fais que je n'aie pas porté en vain ce trait cruel dans mon cœur... mes ennemis ne connaîtront-ils pas aussi les larmes?
— Si ma voix se fait entendre ce n'est point que je tremble au souvenir de ce que j'ai souffert. Qu'il parle celui qui a vu mon front pâlir ou mon cœur se décourager dans ses- transes .mortelles ; mais je veux que cette page soit un monument pour ma mémoire ; mes paroles ne s'évanouiront pas dans les airs, même lorsque je ne serai plus que poussière : le jour viendra où s'aicompiiront les prédictions mcnaçsntes de ces vers et tout le poids de ma malédiction tombera sur la tête de mes persécuteurs.
cxxxv. ■\
— Je leur pardonne....
Baraville croyant que son ami lisait un fragment de poésie était entré sans bruit et se tenait debout près de la porte lorsque Edgar s'interrompit brusquement à cette sublime pensée de Byron qui pour malédiction léguait le pardon à ses ennemis.
— Non, non s'écria-t-il avec force je ne leur pardonne pas moi! pardonner à des hommes qui chaque jour vous prodiguent l'outrage, le mépris, et qui cherchent à entacher votre nom par des calomnies infâmes , non, je ne pardonne pas moi !
11 n'entendit pas Baraville et continua:
— N'ai-je pas eu mon âme et mon cœur dcchirés;mes espérances détruites; mon nom calomnié ? n'ai-je pas été trahi dans tout ce que j'avais de plus cher ?Ah! si je ne suis point
victime du désespoir, c'est que je ne suis pas tout à fait formé des élémens impurs qui ont donné l'être à ceux qui se sont armés contre moi.
— Depuis les persécutions les plus déclarées jusqu'aux petites perfides, n'ai-je pas vu tout ce que pouvait la haine des hommes ? ici la calomnie écumant de rage m'accusait à haute voix ; là, de lâches envieux prononçaient mon nom à voix basse et distillaient leur venin plus subtil ; gens à deux visages dont l'œil significatif interprête le silence , et qui , par un geste , où par un hypocrite soupir communiquent au cercle des oisifs leur médisance muette.
— J'ai apposé le sceau surmes plaintes.... N'est-ce pas là ma position désespérée !
reprit-il avec amertume, la pensée du poète Anglais n'est-elle pas celle de toute ma vie. ô Byron'.que tu eus aussi à souffrir de ce mon-
de égoïste à qui je voue une haine éternelle! Il se peut que par vanterie ou par dédain lu aies écrit ces vers d'où l'amertume déborde, mais ton cœur rude et fier les désapprouvait; quant à moi , je ne suis pas d'une nature à oublier les outrages de ceux qui m'ont offensé: je ne crois pas que le pardon soit un privilège que seules possèdent les grandes âmes; — La peur, la vanité ou la faiblesse parlent avant la générosité — Mais moi je ne connais ni la peur, ni la faiblesse, ni la vanité! et si quelquefois de grandes âmes ont pardonné, c'est qu'elles étaient animées par une inspiration céleste ou qu'elles nageaient au sein des félicités terrestres. Tandis que moi. je ne suis hélas! qu'un malheureux!
Alors, repoussant le livre avec force, il releva fièrement la tête, et son regard, brillant et animé, aperçut îiaraville debout à ses côtés !
— Vous ici ! s'écria-t-il brusquement en se levant tout pâle de colère : vous ici Monsieur ! Sont-ce là les nobles procédés d'un homme de votre naissance. Croyez-vous donc devoir impunémeut violer les secrets de ma vie privée? Voulez-vous point aller porter au monde de nouveaux traits acérés afin qu'il les puisse diriger contre mon sein? ah! Baraville, est-ce ainsi que vous devriez agir !
L'excellent jeune homme était si oppressé par les larmes qu'il ne put que lui tendre la main.
— Ah! reprit Edgar avec émotion, tu pleures noble ami ; je t'ai offensé, toi si bon ; et tu m'aimes car tu répands de ces larmes que l'hypocrisie ne peut faire couler. Mais qui t'amène ici? que me veux-tu à cette heure où tes études te reclament? quelque pensée de bonheur,n'est-ce pas?car ton existence est belle comme je pourrais, moi, en rêver une
dans mes meilleurs jours. Tu n'as pas de ces longs et silencieux ennuis qui courbent la tête d'un homme comme le vent courbe en son vol un vaste champ d'épis. Ton imagination est sans cesse riante et calme comme ta figure; tes esprits sont paisibles et tes songes tout imprégnés de parfums. Cette nuit, cher Rainier, un rêve enchanteur l'aura conduit aux pieds de ta belle fiancée qui te prodiguait d'enivrans sourires en abandonnant ses mains à tes baisers, et les tiennes, en jouant se perdaient sous les longues tresses de ses cheveux ondoy ans — et tous deux vous parliez de vos amor.rs infinis, et vous éliez bien heureux... — moi Rainier, ajouta-t-il d'une voix lente et sombre j'ai rêvé d'un pauvre suicidé!
— Edgar repartit Baraville douloureusement on dirait que vous prenez plaisir à m'elTraver.
— Hélas ! pardonnez ces terreurs à ma mauYaisenature;j'ai tantsoufifert que j'oublie parfois votre amitié incomparable, et il me semble qu'il n'y a que dérision et fausseté ou quelque fois il existe de nobles sympathies,
— Vous êtes si jeune Edgar que ce qui Vous aigrit aujourd'hui à bon droit pourra se réparer un jour*
— Se réparer! reprit tristement Edgar, non, le désespoir civec tous ses germes de destruction a envahi mon âme et l'a brisée ! j'ailanguijusqu'àcejour ainsi qu'une pauvre fleur abandonnée dans l'aridité d'un désert ; La vie aété pour moi comme une chaîne pesante que je nepouvais ni soulever ni franchir; Et quand j'ai voulu apporter au monde la parcelle d'intelligence que Dieu m'a départie, au lieu de me donner protection et secours, ic monde qui voile son hideux égoïsme sous un masque pompeux m'a repoussé et banni en
médisant : tu^n'as ni nom ni fortune, ehbien, reste en arrièreà dévorer tes larmes.... et je suis resté brisé, anéanti sous le poidsde cette malédiction si pleine de dédain, et j'ai voulu mourir... Mais l'amour de la vie a fait surgir en moi une haine terrible qui s'est emparée de toute ma pensée, et pour satisfaire celte vengeance si juste, oh ! j'ai le désir de vivre bienlongtemps encore!
— La vie c'est le bonheur, reprit Baraville car après , qui sait ? Ne dois-tu pas espérer qu'un jour ton existence sera unie à celle d'une femme aimante et belle qui te donnera de johs enfans ; le soir ils se presseront autour de ton foyer, t'accableront de leurs caresses et t'enivreront de leurs sourires ; et quand quelques amis en petit nombre viendront y apporter leur tribut d'affections désintéressées, la vie alors ne te semblera-t-elle pas la réalité du bonheur; alors tes jours s'é-
couleront brillans et rapides , le monde t'accueillera avec délices, la foule avec respect ; ces mille voix aujourd'hui envieuses et jalouses vanteront tes talents et ton caractère ; on admirera les productions de ton génie, et ton nom sera comme une auréole d'amour et de vénération,
— Cette vie là est trop poétique répartit Edgar : je la crois une chimère.
— Insensé! mais cette vie que tu trouves chimérique c'est la tienne ; ce monde que tu redoutes à tort, c'est le monde qui t'admirera , car tu dois bientôt Edgar conquérir ton rang dans la société; nul n'arrive haut s'il n'essaie pas la puissance de ses ailes, eh bien ! redouble d'efforts et viens t'assoir à ce banquet immense DÛ les plus haut placés ne sont pas toujours dignes du premier rang. Viens, tu en feras l'ornement et qui sait si, au milieu de cette agitation qui nous mine sourdement.
qui sait si , jeté contre le pouvoir ou contre le peuple de grandes choses no te sont pas réservées ?
— Baraville,je ne suis qu'un simple éludiant,un homme qui n'a pas d'aven r je le sens bien, car l'amour de la poésie m'a dégoûté de de la vie pos tive, et sans elle on traîne une existence chétive et rêveuse qui ne tend qu'à éloigner de vous l'humanité que, par cela même, on prend plus fort en dégoût.
— Je sais bien que vous avez un caractère complètement à part, mon ami; mais je dois vous dire que vos idées débordent d'exagération ; et d'abord à propos de votre avenir, les femmes vous le feront. Ce sont elles qui créent les réputations , qui règlent les mœurs, qui font les lois.
— Dans les hautes classes, dans le monde, oui.
— Eh ! bien vous verrez le monde !