I. Art d'aîmer, v
Uanire, inutile et seul, au bout d'un chalumeau En globe aérien souffle une goutte d'eau^.
La passion même de Chénier pour Thellénisme est favorisée par une renaissance très sérieuse des études grecques à cette époque.
Ouvrit-il la route à ses contemporains? J'estime qu'il trouva du moins un sentier tracé et qu'il ne fit que l'élargir. — Enfin, il n'est pas jusqu'à ses convictions littéraires qui ne se ressentent del'influence classique modifiée par le xviii* siècle. Il a écrit un Art poétique : c'est le poème de rinvention. Décidément, les Romantiques l'auraient renié s'ils l'eussent mieux connu. Sans égards désormais pour sa fin pitoyable et pour son royalisme mitigé, ils l'eussent condamné à leur tour. « Eh I quoi I est-ce là ce précurseur, ce noble esprit dégagé des ténèbres du passé? Mais il parle la même langue que Suard et que Barthélémy. Les lois qu'il édicté sont celles qu'imposa Despréaux. Nous l'avions
I. Poésies diverses et fragments t ii. — On a rappelé beaucoup de ces périphrases, non sans malignité. Cette description d'une chemise est, je crois, des moins souvent citées :
Le coton mol et souple, en une trame habile.
Sur les bords indiens, pour vous prépare et file Ce tissu transparent, ce réseau de Vulcain, Qui, perfide et propice à Vamant incertain^ Lui semble un voile d'air, un nuage liquide Oh Vénus se dérobe et fuit son œil avide.
(Art d'aimer, ix.)
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cru, en art, un sans-culotte, et voici qu'en lui nous découvrons un ci-devant I »
Ainsi, Fœuvre d'André Chénier cesse d'apparaître comme un accident dans le xviii® siècle.
Ce qui est exceptionnel, par exemple, c'est l'éclosion d'un tempérament de poète lyrique en un temps où le plus magnifique éloge qu'on crût pouvoir faire de la poésie était celui-ci : ce Beau comme de la prose! » Comment donc, et dans quel milieu, ce génie s'est-il éduqué, développé? Par quelle discipline intérieure est-il parvenu à concevoir une poésie plus large, encore que traditionnelle, avec une versification plus libre et une langue plus colorée?
I. — Souvenons-nous d'abord que Chénier, né (( Français dans les murs de Byzance » , avait dans les veines le sang fécond des Hellènes.
Jamais il ne s'accoutuma à considérer le grec comme une langue morte. N'exagérons pas l'influence que put avoir sur lui le climat d'Orient. Il était tout petit enfant quand il fut amené en France. Pourtant, il n'oublia point son origine. Sa mère, en l'élevant avec sollicitude, avait voulu qu'il restât Grec, au moins
par rintelligence*. André se conforma docilement à ce vœu. Il fut fier de sa race, créatrice de tous les chefs-d'œuvre. Une épître latine qu'on a conservée de lui est signée de ces deux
I. On a publié quelques jolies pages de M"^* de Ghénîer. (Cf. la bibliographie). M. de Bonnières nous a raconté, par la même occasion, quelques-uns des amusements chers à cette petite société de philhellènes, où la belle Grecque tenait si bien son rang. Elle connut M"* Vigée-Lebrun et beaucoup d'artistes. A l'hôtel Lubert, elle fut de ce fameux souper grec, plus réussi que ne fut jadis le dîner où M"** Dacier faillit empoisonner ses convives avec le brouet Spartiate reconstitué. Le Brun y singeait l'Apollon, avec un manteau de pourpre et une couronne de roses. Les autres invités, également parés à l'antique, déclamaient des poésies grecques et cherchaient des attitudes sculpturales. C'était le Voyage d* Anacharsis en action I — Madame de Ghénier avait d'autres passe-temps plus littéraires. Elle écrivait des lettres grecques où elle prophétisait la renaissance du génie des Hellènes, le jour où une circonstance favorable leur rendrait la liberté. « Quoique Athènes et Lacédcmone n'aient plus de législateurs, de philosophes, ni de guerriers, quoique la Grèce n'ait plus d'Homère, elle ne laisçe pas de conserver son caractère et son génie, qui, aidés de la liberté, feraient encore renaitre de ses cendres les mêmes hommes et les mêmes vertus. » — Elle donne des danses de son pays cette aimable définition : a Des tableaux vivants qui se reproduisent sans cesse. » — Elle se plaint que dans la France, qui a pourtant une grande conformité de mœurs avec Athènes, une femme n'ose plus danser après trente ans. Pourtant «la danse est inséparable des Grâces; or, les Grâces sont de tous les âges... L'automne a ses agréments comme le printemps a les siens... Je vous avoue que, si j'avais l'honneur d'être de la Faculté, j'ordonnerais l'usage de la danse. Mais vous me direz peut-être que je ressemblerais à ce médecin qui, parce qu'il aimait le café, l'ordonnait à tous ses malades ».
Rien de remarquable dans la deuxième lettre, sauf, peut*
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mots : Andrœas Byzantinus. Ce sont des caractères grecs qui lui servent à classer ses notes et ses nombreux projets. Dans sa prison, il griffonne en grec, sur ses manuscrits, les mots compromettants. Hasard de naissance, soit,
être, le discours entrecoupé de la dame grecque qui a perdu son frère.
La troisième lettre renier me l'éloge du sultan Mahmoud, pour qui M"" de Cliénier gardait une sincère admiration. Elle songeait même à écrire son histoire et avait, dit-elle dans une note, « déjà préparé quelques matériaux » pour cet ouvrage. — Suit un délicat tableau épicurien. Une journée passée près du tombeau d'une personne chère, à cueillir des fleurs, à admirer la nature, à souper en compagnie et à danser jusqu'à l'entrée de la nuit : a Un grand jardin... situé à l'extrémité d'un village... il est planté de cyprès, d'ormes et de peupliers ; les murailles sont tapissées de fleurs qui vont en espaliers et qui ne demandent pas beaucoup de soin, comme des jasmins, des roses, des chèvrefeuilles. Le sol est couvert de violettes et de toutes sortes de fleurs de prés. D'un des angles de ce jardin, il sort une petite eau courante, qui murmure doucement, en faisant plusieurs détours; elle conserve la fraîcheur de ce beau lieu, où règne un printemps éternel. L'ombre des arbres, le silence et la tranquillité, la variété des fleurs, le murmure du ruisseau, tout donne l'idée de ces champs fortunés où les anciens Grecs croyaient que les âmes vertueuses étaient reçues et récompensées. » Ne croirait-on pas lire du Fénelon ?
Maintenant, la note de mélancolie philosophique : a Ces arbres, tout élevés et robustes qu'ils sont, un jour viendra où ils seront coupés, déracinés, étendus par terre, sans fraîcheur et sans vie... Ces fleurs seront l'image de cette vie qui ne dure que l'espace de quelques instants, qui passent pour no plus revenir... C'est le propre des réflexions sages et faites à propos, d'adoucir et d'attendrir les cœurs. »
On le voit. M*"* de Chénier avait au moins des germes de talent descriptif.
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mais hasard gros de conséquences. On fit bien de marquer d'une plaque commémorative Tancienne maison du Consulat de France, à Galata, ornée encore deTécusson fleurdelisé.
IL — Jeté, tout jeune, dans un monde aimable et léger, formé à l'école de Tesprit encyclopédique, André n'a garde de jouer au philosophe morose. Plus tard, attristé par la maladie, soucieux de l'avenir, il se repentira peut-être d'avoir cédé à ses premières inclinations. L'aveu qu'il en laisse échapper ressemble à un remords. Dès ses débuts, il satisfait sa sensualité native au milieu d'une société des plus raffinées. Il est épicurien. Il figure aux (( petits soupers » et ne fuit pas les « amou-< reuses orgies ». Si les Camille et les Fanny lui manquent de parole, il se contente des Lycoris et des Glycère ; il les aime avec un emportement qui n'est pas toujours de la passion. Mais quoi? il faut suivre la mode, et chanter ses amours passagères sur le ton des élégants que l'on fréquente :
Moi, fai besoin d* aimer ^. . .
Etre libre pour moi n'est que changer de fers*.
Ne croyez pas, néanmoins, qu'il aille travestir ses maîtresses en bergères , ni ses serments
I, Épitres, i.
a. Élégies t ix, aa.
volages en madrigaux. Il s'emporte, au contraire, contre (( les galanteries fades de nos poètes erotiques' ». C'est qu'il dut aimer sincèrement, au moins une fois ou deux :
Si je chante V Amour ^ ma chanson (Telle-même S'écoule de ma bouche, et vole à ce que f aime*.
Ainsi le fiel d'amour s'adoucit par la plainte^.
Aussi, sous ces descriptions voluptueuses, d'expression parfois convenue, circule, par instants, un feu qui couve, et puis éclate. Parmi les vers froids des contemporains, les élégies d'André, bien qu'écrites avec les mêmes formules, s'imposent à l'attention par des cris vrais, des prières émues. Impossible de se figurer que Camille ait été une « Iris en l'air ». Lors même que nous n'aurions pas connaissance de son état civil, les vers du poète nous renseigneraient sur son tempérament. En dirions-nous toujours autant des maîtresses de Ronsard? Les belles chantées par Bertin et Parny, au moins, ont vécu, si elles ne fiirent choyées que d'un amour libertin. Chénier les a connues, lui aussi, et célébrées comme elles le méritaient :
Le baiser dans mes vers étincelle et respire*.