ANDRÉ GRENIER CRITIQUE
française, ajoute-t-il, a peur de la poésie*. » Pourquoi? et quel est le remède? Ici, nous abordons la deuxième partie de la méthode.
André se doute-t-il qu'il va se mettre en désaccord avec les Classiques, peut-être avec luimême ?
IL — Ce n'est pas tout de « savoir penser ».
Il faut encore « savoir lire ». Tels sont (( les préliminaires indispensables de l'art d'écrire ». Les Français sont peu doués pour la poésie. Voltaire le proclamait déjà, et le prouvait par son exemple. La cause en est qu'ils ont mal compris et mal appliqué, jusqu'à ce jour, les procédés de V imitation. Or, l'imitation est une nécessité absolue, pour ceux qui sont venus après l'âge héroïque des littératures anciennes. Certes, les Classiques ont prêché l'imitation. Mais eux-mêmes n'ont pas su se soumettre à leurs préceptes. Ne parlons pas de la a question des Anciens et des Modernes » . « Elle est finie* , » et elle n'a duré si longtemps que parce qu'elle a été « obscurcie » par La Motte et Fontenelle. « Us étaient absolument incapables de bien sentir, et, par conséquent, de bien connaître jamais l'esprit, les mœurs, le génie des anciens peuples de l'Italie et de la Grèce*. » Impuissance qui leur est commune avec les poètes du xviii* siè-
I à 3. Revue de Paris, op. cit.
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cle en général. Je ne suis pas sûr que Ghénier, en son for intérieur, n'adresse pas le même reproche aux Classiques du grand siècle. Ils ne savent pas imiter.
Qu'est-ce donc qu'imiter les Anciens? Il ne s'agit pas seulement de ressusciter dans nos œuvres leurs croyances religieuses ou philosophiques, de mettre en scène leurs dieux et leurs héros, de faire revivre Agamemnon, Œdipe ou Philoctète. Le bandeau de Thémis et la faux de Saturne n'empêcheront pas les personnages de telles épopées trop célèbres d'agir et de parler en Français contemporains de Charles IX ou de Louis XIV. Il ne suffit pas non plus de se réclamer des doctes décisions d'Aristote, d'asservir les œuvres jeunes à des lois surannées. Tout cela, c'est de l'imitation stérile, et Chénier conseille une imitation fécondante. Imiter, c'est d'abord demander aux Anciens des leçons générales de rythme et d'harmonie. Un sang vivace circule dans leurs chefs-d'œuvre, leur communique une santé, une fraîcheur éternelles.
Nous devons surprendre leurs procédés de travail, et peut-être pourrons-nous ainsi rivaUser avec leur maîtrise. Cette atmosphère sereine, où se meuvent les artistes grecs et leurs émules latins, peut baigner encore les œuvres qui naissent aujourd'hui. Apprenons à la respirer, vivons de la vie antique, profitons des confidences échappées aux poètes, aux orateurs, aux
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dramaturges, aussi bien que des indiscrétions commises par l'histoire et Tarchéologie. Créonsnous par Tu sage un sens qui nous manque, le sens de la mesure et de la sobriété grecques. Heureux ceux qui ont eu le bonheur de visiter THelladel Toute sa vie, Chénier se promit de le faire, au risque de périr, comme autrefois Virgile. Il dut se contenter d' (( envahir les richesses des vieux auteurs ». Le voyage n'est pas non plus sans fatigues. Il faut descendre aux moindres détails ; demander à nos modèles les secrets de leur perfection verbale ; leur emprunter des images, des alliances de mots; analyser la charpente de r œuvre, et le revêtement qui la dissimule ; retrouver la couleur dont les Maîtres se servaient, le vernis qui donne à leurs tableaux ce lustre vainqueur du temps.
Cette méthode, nous savons que Chénier la pratiqua, tout le temps qu'il demeura purement un artiste, avec une conscience qui va jusqu'à la minutie. Voyez ses notes. — Mon doigt, dit-il, vous dévoile sur mon manteau
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre à mon étoffe une. pourpre étrangère^.
Le commerce des Anciens lui est donc coutumier. Il affectionne entre tous Homère, Théocrite et les Alexandrins, Virgile, Horace et