‹ André Chénier, critique et critiquéChapitre 30 sur 89 · I. L*Invention · texte numérisé non relu

I. L*Invention

3, 3. Revue de Pans, op. cit

S'il eût vécu, son génie poétique eût-il été assez puissant pour renverser les obstacles? Lui aussi se flattait de renouveler tous les genres. On est surpris de voir, en si peu d'années, le progrès miraculeux de ce jeune talent. L'idylle, l'élégie, l'ode, le poème didactique, il voulait tout reprendre et tout améliorer. Ses forces semblaient croître avec les difficultés. Des projets dramatiques nous ont révélé chez lui des aptitudes ignorées. Il eût été à la fois Ronsard, Du Bellay et Jodelle. Il eût refait l'œuvre d'une Pléiade entière. La France assistait à l'éclosion d'une littérature néo-grecque et néo-latine.

L'esprit de la Révolution, du Directoire, de l'Empire, tout imprégné de souvenirs et d'aspirations antiques, aurait docilement obéi à ce mot d'ordre. La langue, la versification, le rythme eussent été doucement et sûrement réformés. Point n'était besoin de mettre (( le bonnet rouge au vieux dictionnaire » . Il suffisait d'un retour judicieux vers les origines. Fi de l'Allemagne et de l'Angleterre I Ghénier combat, de parti-pris, ces importations du Nord, soidisant lumineuses. Elles s'accordent mal avec le caractère de notre race. Mieux ^vaut le sage et logique abou^ssement du travail de trois siècles, résolument finançais sans renoncer à être antiques. Le vers affranchi et coupé, avant les « excentricités » de Victor Hugo, bonnement.

66 ANDRÉ GHÉNIBR CRITIQUE

sans parade, comme si La Fontaine eût converti Boileau. Les idées de TEncyclopédie codifiées dans des poèmes scientifiques, qui eussent rajeuni la vieille épopée et ouvert la carrière à la poésie philosophique. Ronsard réhabilité et réconcilié avec Malherbe. Les genres htté* raires élargis. La bergerie s'abreuvant à ses sources naturelles. Un réalisme discret et vigoureux fortifiant la poésie et la prose. Chénier, en pleine maturité, exerçant sur les Lettres une royauté débonnaire, mais ferme, rétablissant la liberté, tout en maintenant la règle. — Voilà le rêve que Ton aime à faire en relisant les ébauches, les notes, les plans de notre poète.

Ce n'est qu'un rêve. Le Romantisme n'aurait pas été endigué : il était doué d'une vitalité supérieure. Chénier, en littérature comme en politique, était un modéré. Rien n'eût empêché Delille, Le Brun, La Harpe, de compromettre le succès de la cause ^ en exagérant ou en dénaturant la loi d'imitation. Il fallait une main plus téméraire, sacrilège un peu.

On exigeait des victimes : la (( perruque » de Despréaux après la tête de Louis XYL Hugo, s'il avait trouvé Chénier établi dans sa gloire, l'aurait aisément détrôné. Une certaine dose d'hyperbole est indispensable à qui prétend imposer une formule d'art au pubUc. Même avant Victor Hugo, Madame de Staël prenait

ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE 67

l'offensive. Elle devait réussir, parce qu'elle frappait plus fort. Dans l'espèce, c'est Chénier qui eut véritablement le tempérament féminin.

Par conséquent, l'Ecole néo-grecque, à supposer qu'elle se fût constituée, serait demeurée impuissante contre le Romantisme. Elle se fût dissoute, fatalement, ainsi que jadis la Pléiade. En effet, toute poétique qui comporte une trop forte part d'imitation est éphémère. — Cette partie de l'œuvre de Ghénier fut néanmoins féconde, mais à longue échéance. Qu'importent quelques générations aux ouvrages qui revivent, comme dit le poète, (( de dix en dix années » chez les intelUgences d'élite P Aussi est-ce tout près de nous qu'il convient de démêler cette influence. Si Chénier ne peut être compté au nombre des Romantiques, il fut incontestable- . ment le précurseur d'une école plus récente, qui a beaucoup travaillé à la perfection de notre langue poétique. Par goût et par étude, André s'attache, de préférence, à rivaliser avec les Alexandrins. N'est-ce pas à l'Alexandrinisme que la Critique compare volontiers les tentatives, souvent heureuses, des Parnassiens ? Je n'en veux que deux exemples. Alors que Leconte de Lisle, encore adolescent, cherchait sa voie, il publia sur André Chénier une curieuse notice, écrite avec amour. On croirait

68 ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE

qu'il rédige la biographie d'un aïeul*. Et comment le présente-t-il au public ? Comme « l'auteur d'une réaction littéraire fondamentale » , comme « un fils de Ronsard », mais, en même temps, comme « un Messie ». Notre poésie actuelle, ajoute-t-il, « n'a d'autre sève » que Chénier. C'était le bien juger, si le futur auteur des Erinnyes eût pu, à cette époque, prévoir ce que seraient les successeurs immédiats du Romantisme. Peut-être en avait-il déjà l'instinct. Oui, l'œuvre antique de Chénier inspire encore nos poètes. L'un d'eux, dans la conclusion d'un poème philosophique de haute allure, lui adresse justement, comme à son maître, une éloquente invocation*. Il mérite cet hommage à plus d'un titre. Patriote, il sut être homme d'action, et sacrifier sa vie à ses idées. Poète, il a compris, le premier, tout le parti qu'on peut tirer de la mythologie et de l'histoire quand on s'en pénètre intimement et qu'on sait faire entrer son âme moderne dans l'expression poétique de l'ancien paganisme. La leçon n'a pas été perdue.

En résumé, malgré les hésitations de la doctrine, l'œuvre d'André Chénier a survécu et

I . La Variété y revue littéraire publiée à Rennes, i84o-i84i • Cf. la Bibliographie.

a. Sully Prudhomme, Epilogue de La Justice, Cf. la Bibliographie.

ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE • 69

durera aussi longtemps que notre langue. Une ébauche ! a-t-on dit. Allons plus loin. C'est un modèle. C'est la synthèse du labeur poétique de trois siècles, au seuil du quatrième. Jamais homme n'eut l'esprit plus large, puisque, tout en représentant pour le mieux l'âme de son temps, il rêvait d'unir, en un ensemble harmonieux, la poésie du Passé et celle de l'Avenir.

Page 1