I. Ed. Gabriel de Ghénîer, tome II, p. i
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former son hellénisme contemplatit en un patriotisme actif. Et puis, n'en doutons pas, il avait déjà puisé cette combativité littéraire dans r Encyclopédie, qui fut le bréviaire de sa génération. Ce furent les Encyclopédistes qui le lancèrent dans l'action. De cela nous rencontrerons plus d'une preuve.
Dès lors, il était nécessaire que Chénier modifiât sa poétique, et qu'il cédât une large place à l'imagination, dont jusqu'alors il s'était défié, soit en raison de son culte pour l'antiquité, soit parce qu'il subissait l'influence immédiate du Classicisme. C'est cette évolution que marque le poème de V Invention, a O poètes, que jusqu'à présent j'ai imités, votre exemple même m'apprend que, pour vous être fidèles, il faut faire comme vous : il faut inventer, La vie est promise aux seuls inventeurs. Mais qu'est-ce qu'inventer? C'est peindre ce que l'on sent, et ce que tout le monde aussi peut sentir, mais sans sortir des règles fixées par la nature. » — Le classique reparaît. La nature, c'est en réalité la raison, cette vieille Muse qui inspirait Boileau.
— « La nature a créé elle-même des genres difiTérents. Nous devons les conserver, mais ne pas épier tous les pas d'Homère et de Virgile. »
— Voyez-vous comme le néophyte brûle vite ce qu'il a adoré? — « Que de sujets nouveaux à traiter I La science, en étendant son domaine, a, du même coup, reculé les limites de l'art.
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La science ne saura-t-elle animer la poésie, comme la mythologie la fit vivre aux siècles précédents? On l'en défie, dans des « traités, préfaces, longs discours. » (A toi, Boileau, qui soutins que le merveilleux païen est indispensable!) — (( De plus, on ose prétendre qu'on a tout dit et que tout est pensé! » — (Ceci pour vous, Monsieur de La Bruyère I) — « Travaillez, et vous verrez, esprits inventeurs, la poésie, enrichie d'images neuves, briller d'un éclat insoupçonné. Oh! si je puis un jour!... » Et voilà notre poète, infidèle aux traditions, érigeant en système le projet qu'il a formé d'enclore dans un vaste ouvrage l'histoire et la description de la Nature I
Que maintenant il ait pris soin, par la suite, de coudre ensemble au petit bonheur, ces deux doctrines opposées; qu'il ait cru trouver une combinaison commode, pour s'en imposer à lui-même par cette formule en apparence contradictoire dans les termes : imitation inventrice ; que, du reste, nourri, comme il l'était, de la moelle antique, il ait souvent rajeuni des expressions et des images grecques pour exprimer des idées modernes; c'est ce qui nous importe peu à présent. L'essentiel est de bien préciser la différence entre les leçons données dans YÉpitre à Le Brun et les préceptes contenus dans \ Invention. Ce sont comme les deux manières successives d'un peintre et d'un musi-
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cîen. Les premières sonates de Beethoven ressemblent-elles à la Symphonie avec chœurs?
h'Ernani ou le Rigohtto de Verdi annoncent-ils, même de loin, l'auteur à! Aida ou de Falstaff? Il est certes permis d'hésiter, à trente ans. La complexité est une des conditions du génie.
Nous ne nous attarderons pas à vouloir mettre d'accord ce qui est contradictoire. La solution que nous cherchions, il me semble que nous l'avons trouvée dans cette antinomie. Chénier n'était pas encore parfaitement sûr de la voie dans laquelle il devait engager la Uttérature. C'est pourquoi ses théories, provisoires, comme il convient, manquent de précision et de fermeté. Ne serait-ce pas qu'en vrai poète il est plutôt impressionniste en critique? Il appartenait à Boileau de rédiger un règlement strict et de l'imposer ensuite comme un dogme. En effet, Boileau ne fut jamais un « inventeur. » Que diriez-vous d'un poète qui mettrait en vers le code Napoléon? Que penseriez-vous d'un jurisconsulte qui rendrait ses décisions en vers? Tous deux, assurément, seraient fort embarrassés. Mais le plus gêné serait le poète. Car il pourrait se trouver que le juriste fut un adroit versificateur. C'est le cas de Boileau. — Aussi Chénier brise-t-il souvent les barrières, à mesure qu'il les étabUt. Cette espèce de néoclassicisme qu'il rêve, il en entrevoit confusément, par instinct, par impression, les'condi-
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lions d'existence. Il définit, puis doute de sa définition. Il tâtonne, mais ne se rebute jamais. Il y aurait donc mauvaise foi à choisir un moment donné de cette évolution interrompue, et à déclarer : « Voici le dernier mot de la pensée du poète. )) Ce dernier mot, il n'eut pas le temps de le dire. Il cherchait.
Mais il chercha depuis Tâge de raison, sentant la nécessité d'une loi plus libérale. Qui sait ce qu'il n^eût pas trouvé.^ Chénier avait, au plus haut degré, cette disposition du tempérament français, qui ne se contente pas de produire, mais veut encore se rendre compte de sa méthode et la formuler pour les autres. Tous nos poètes de race, de Ronsard à Hugo, tous nos prosateurs, de H. Estienne à M. Zola, ont prétendu définir, légiférer, faire école. C'est une condition de notre littérature. — Dès lors, pourquoi Chénier eût-il renfermé l'exposé de ses principes, ou plutôt les résultats de ses recherches, dans la seule Épître à Le Brun et dans le poème de Y Invention, que l'on a par trop pris l'habitude de consulter seuls? La Critique existe, aux xvii" et xviii* siècles, tout comme de nos jours. Seulement, avec Malherbe et Boileau, elle se fond dans la poésie. Chez Perrault, Fontenelle, Voltaire et les Encyclopédistes, elle afl'ecte de se dissimuler sous la philosophie, le roman, le conte, l'article licencieux ou les considérations sur le goût. Re-
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tranchez de Chénier les imitations grecques, les Idylles et les Élégies, les ïambes, les articles politiques ; tout le reste, à le bien prendre, est de la Critique, en vers ou en prose. Encore est-il que beaucoup des morceaux ainsi réservés seront de la Critique en action. D'innombrables fragments nous montrent un esprit sans cesse préoccupé de contrôler et de fixer sa doctrine chancelante. Voilà les lignes qu'il faut lire! Peut-on lui reprocher, avec Saint-Marc Girardin, d'avoir été (( un novateur secret et ignoré, qui fit sa révolution pour lui seul »? Encore une fois, sa révolution n'était point faite. Soyons équitables. Tout comme Du Bellay, Boileau et Diderot, Chénier eût essayé d'imposer aux littérateurs de son temps ses idées une fois complétées et délimitées.
Laissons donc de côté Y imitation inventrice, et oublions un instant les grâces d'André, (( dites antiques, parce qu'elles sont immortelles* )). Négligeons le poète qu'il fut pour étudier le critique qu'il voulut être; et cherchons dans le reste de son œuvre ce qui peut nous aider à éclairer les opinions qu'il professa sur la nature et l'avenir de la littérature. Nous arriverons bien vite à nous convaincre qu'il y avait en lui, malgré l'éducation classique, mal-
I. £. Olliyier. Discours pour la réception de M. Faguet à r Académie française.
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gré rhellénisme de son esprit, une tendance très marquée à s'affranchir des opinions reçues et des règles toutes faites. On surprend dans sa critique cette révolte du goût personnel, ce libéralisme avisé qui, s'appliquant aux choses de la politique, lui coûta la vie. Nature à la fois primesautière et traditionnelle, il allait accueillir ardemment, devancer même parfois les timides nouveautés de l'Encyclopédie, et, tout en prêchant le retour vers les sources antiques, donner aux Classiques attardés l'exemple de la hardiesse et du libre arbitre.
Rien ne nous empêche d'accepter maintenant la vieille classification par genres littéraires. Quoiqu'elle repose sur une pure convention, elle est commode au moins dans un exposé.
Mais les genres eux-mêmes, fixés par le Classicisme avec une si extrême rigueur, André Chénier les a-t-il considérés comme immuables.^ On le croirait, après un examen superficiel.
Car, sur ce point et sur beaucoup d'autres, l'auteur de Y Invention ne se soucie pas toujours de mettre la pratique d'accord avec la théorie :
La nature créa vingt genres opposés, Boileau eût signé ce vers. La nature elle-même
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a donc pris soin de classer les diverses productions de Tesprit humain. Or, Chénier invoque partout la nature, comme l'ont fait les purs classiques. Cependant, il ne tarde pas à objecter que les Grecs seuls « ont bien su connaître les limites qui séparent les genres, » et, tout de de suite, il ajoute que ces limites sont souvent imperceptibles\ Voilà la porte ouverte à l'hérésie. Par cette brèche faite au rempart classique, l'esprit de l'Encyclopédie ne tardera pas à pénétrer dans la place. Et que nous apprend l'Encyclopédie, relativement aux genres littéraires? Elle les reconnaît officiellement, se contente d'ajouter à la liste consacrée le drame^ qui lui paraît une invention du siècle. Pourtant, d'Alembert ose avancer que les genres « rétrécissent les bornes de l'art » , et qu'ils ont en soi quelque chose de ce purement arbitraire ». Sulzer va plus loin, et traite cette division trop absolue de (( subtilité ». Assigner des limites, c'est (( donner des entraves au génie de l'artiste ». Ainsi, les encyclopédistes admettent qu'il existe des genres ; mais, à chaque instant, ils sont tentés de les modifier, sous prétexte de les rajeunir*. Chénier ne procède pas différem-