I. Hachette, in-8; iSqS
comment André Ghénier, frais émoulu du collège, entreprenant une lecture annotée des bons auteurs, s'attacha tout d'abord à commenter Malherbe. Il jugeait que ce lui serait une excellente leçon de métrique et de goût.
Voltaire avançait que le seul commentaire digne de Racine tenait en ces trois mots : « Beau, admirable, sublime I )> Il s'en faut qu'il en soit de même de Malherbe. Toutefois, Ghénier, dans son enthousiasme juvénile, multipUera les épithètes laudatives : beau, divin, etc. Il subira très fortement l'influence de Malherbe. Dans cette période classique et antique qui est la première de sa courte vie intellectuelle, il n'imaginera pas la poésie lyrique autrement que ne l'avait fait Malherbe. Plus tard, une évolution singulière s'opérera dans son esprit.
Etudions ce Commentaire, Il est instructif à tous égards, et l'on a pris l'habitude de le négliger, ou de le citer sans recourir au texte.
A. de Latour, à qui nous sommes redevables de la première publication de ces fragments (cf. la Bibliographie), les fait précéder de quelques lignes d'introduction, sous forme d'une Lettre à Madame la Comtesse de Ranc... Ce n'est pas, dit-il, un commentaire complet.
(En effet, bien des pièces semblent avoir été négligées.) Néanmoins, ces notes, jetées un peu au hasard sur les pages d'un livre d'études.
présentent une sorte d*unité. (( Elles ne se renferment pas dans les limites de la critique verbale, et s'élèvent parfois aux plus hautes considérations de Fart. » (Cette unité, parbleu I c'est celle de la doctrine classique, dont notre jeune étudiant ne se sépare guère alors.) — La première pensée qui frappe l'esprit, c'est que ce commentaire n'est pas l'œuvre d'un commentateur de profession. Il n'est pas l'ouvrage d'un homme qui se croit un maître et prétend initier les autres aux secrets de l'art. (D'ailleurs, nous savons que Chénier écrivit ces lignes pour lui seul, à l'âge où tant d'autres sont encore écoliers.) « C'est un poète, et un poète d'ordre supérieur, qui, cherchant dans un de ses pairs les beautés dont il porte en lui le germe, » consigne alternativement son enthousiasme et son désappointement. Ce qui étonne le plus, « c'est la science, l'esprit d'analyse, la maturité de ce commentateur de dix-neuf ans* ». Et Latour, qui se défend de faire (( un commentaire du commentaire » , s'attarde à admirer une note pleine de cette « douce tristesse » que, bien à
I. Une des notes porte la date 1781. — Il est certain qu*il y a là un sens critique rare chez un aussi jeune homme. Victor Hugo, lui aussi, s*improvisa critique à cet âge, et même avant. — Chénier dut revoir et augmenter plus tard ce commentaire. Un vers de lui y est cité, qui est postérieur à 1781 :
Je meurs, avant le soir j'ai fini ma journée, . .
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tort, il considère comme le caractère dominant des vers de Ghénier. (Au vers : Le soir fut avancé de leurs belles journées.) Latour est un Romantique. — Il n'est pas moins surpris de l'éloquence qui éclate en quelques-unes de ces impressions, et de la science précoce de l'antiquité, qu'on y remarque : « Il est rare que la plus légère imitation lui échappe. » — Suit la description de l'exemplaire où figurent les précieux autographes*.
Parcourons rapidement les principales notes de ce commentaire. Rien ne sera plus propre à nous montrer le travail qui se fait, dès cette époque, dans le cerveau du jeune poète, et comment, en lisant le « Maître du lyrisme », il se rétive peu à peu contre des leçons que son tempérament lui interdit d'accepter.
Les larmes de Saint-Pierre. Ce mauvais poème, où le faux goût éclate au même degré que dans certains passages renommés de Voiture ou de Théophile, ne rebute pas Chénier.
A défaut du fond, il en aime la forme :
I. Ed. Barbou, 1776. — Petit in-8, avec une Vie de Malherbe et quelques notes, par Meunier de Querlon (Cf. Brunet, Manuel du libraire, et notre bibliographie); relié en veau, doré sur tranche. Le commentaire est sans rature et certainement recopié. Des pâtés d'encre en maculent deux pages.. Rappelons-nous Tirritation d* André contre Tami maladroit qui a taché son livre. L'anecdote est rapportée tout au long par G. de Ghénier dans l'Introduction de son édition.
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a Quoique le fond des choses soit détestable dans ce poème, il ne faut point le mépriser. La versification en est étonnante. On y voit combien Malherbe connaissait notre langue et était né à notre poésie; combien son oreille était délicate et pure dans le choix et l'enchaînement de syllabes sonores et harmonieuses; et de cette musique de ses vers qu'aucun de nos poètes n'a surpassée. »
a Passages lourds et chargés. Similitudes incohérentes. C'est pourtant un défaut dont il se moquait beaucoup chez les autres. j>
Puis, trois beaux vers, surtout le dernier, qui est divin :
(I^ ayant qa'unjour à vivre , il ne peut l'achever,)
(( Il suffit presque de ce mauvais poème-là pour voir que Malherbe était né à la poésie française. ))
L'afiectation déplaît à Chénier, chez Malherbe comme partout ailleurs : « Il est plaisant de voir Malherbe se travailler à finir chaque strophe par un trait d'esprit presque toujours ridicule, du moins par la place qu'il occupe. » Rapprocher ce jugement de ce qu'il dit autre part de V affectation dans la poésie française (Sur la Perfection des arts).
Ode au roi Henri le Grand sur la réduction de Marseille à V obéissance de ce roi, i5g6.
« Cette ode est belle; elle est courte el pleine
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de chaleur. La marche est vive et lyrique; le style , noble et ferme ; les images vraies et variées. »
Parmi ces images, Fécolier en relève une, qui lui parait « moderne, riche, belle et poétique )) :
Et quel Indique séjour Une perle fera naître D'assez de lustre, pour être La marque d'un si beau jour?
Et lui de s'écrier, joyeux : « Gela donne à nos beaux poèmes une physionomie française : ils n ont plus Vair de traductions des anciens. » Mais voilà que, justement, l'image en question n'est point moderne, et le fureteur qu'est André la retrouve dans Martial :
nox omnis, et hora, quae nota ta est Caris littoris Indici lapillis !
Eh bien, ce sera une leçon d'imitation, qui ne sera pas perdue ; et cela « ne diminue point du tout le mérite de Malherbe ».
A la strophe :
Les aventures du monde,., etc.
Chénier salue l'aurore du poème philosophique : (( Cette strophe philosophique est fort bien placée. Il n'est rien de plus intéressant et de plus déUcieux que ce mélange adroit et facile de faits et de réflexions morales. Le grand Rousseau » (c'est Jean-Baptiste I) « n'a pas toujours connu
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cet art charmant, dans lequel Horace excelle, comme dans tout le reste. »
Mais n'oubUons pas les anciens :
Déjà tout le peuple more. . . etc.
(( Strophe très belle, bien du ton de la lyre. Il y a eu depuis Malherbe peu de nos poètes qui raient égalé dans cet art charmant des Anciens, de rendre poétiquement des détails géographiques. Rien ne donne plus d'âme et de vie à un tableau. ))
Fragments sur le même sujet, iBgô.
(( U Hydre civile est très beau, il Ta répété souvent. »
Cazaux, ce grand Titan qui se moquait des cieux..,eic.
(( Ces quatre vers sont de la plus grande beauté; surtout le dernier, qui est d'une harmonie, d'une hardiesse, d'une richesse et d'une vérité d'expression qui ne se peuvent trop louer. Racine n'a pas mieux Jait.
Stances :
Enjîn cette beauté m'a la place rendue.., etc.
Ici, c'est le versificateur qui s'éveille. (( Ce genre de strophe à rime plate, composée de trois grands vers et d'un petit, est malheureux et fade à Toreille. »
Ce jour-là, Malherbe avait mal rangé ses sous!
Ode à la Reine Marie de Médicis sur sa bienve-
nue en France, 1600. La désillusion commence, et Chénier, toujours admirateur du style de Malherbe, ne peut se contenter de ce lyrisme glacé. La note qu'il a écrite sur cette pièce est très curieuse. Elle a été recueillie intégralement dans l'édition des Œuvres en prose, de Becq de Fouquières. « Cette ode est... pleine d'images et d'expressions heureuses, mais un peu froide et vide de choses, comme presque tout ce qu'a fait Malherbe; car il faut avouer que le poète n'est guère recommandable que pour le style. » Au lieu de cette « fastidieuse galanterie », un poète (( fécond et véritablement lyrique » se fût souvenu que la reine était de l'illustre famille des Médicis. Et André se laisse entraîner à refaire le plan du poème. Prédictions favorables pour l'avenir des arts et des lettres; tableau a court, pathétique et chaud » de la barbarie du moyen âge. Car le moyen âge est barbare, pour Chénier, tout comme pour Boileau. Mais André fait grâce au xvi' siècle, contrairement au verdict des Classiques, parce qu'il aime Ronsard, Montaigne, voire Rabelais ; ce qui le fait un peu parent de La Fontaine. Suivant ce plan, on aurait (( un poème grand, noble, varié, jo/em d'âme (il affectionne ce mot, qui le peint bien), et d'intérêt ». La conclusion n'est point pour nous surprendre ; Malherbe ce eût peut-être appris à traiter l'ode de cette manière, s'il eût mieux lu^ étudié^ compris la langue et le ton de Pindare,
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qu'il méprisait beaucoup au lieu de chercher à le connaître un peu », N'y a-t-il point dans cette phrase une petite allure d'indépendance ?
0! combien lors aura de veuves La gent qui porte le turban.,,
« Strophe admirable, pleine de poésie, dans le vrai goût d'Horace; c'est cette géographie poétique, pleine de tableaux, que Malherbe rend supérieurement (déjà dit) ; et en cela il était inventeur parmi nous, et forcé de créer son expression. » Alors déjà, G hénier jugeait qu'on est inventeur, en faisant ce qu'ont fait les anciens, comme ils l'auraient fait s'ils eussent vécu de notre temps. — « Il faut donc lui pardonner si ce travail amortit souvent son feu, et s'il n'éprouve que par intervalles la véritable ivresse lyrique. » (Cela, c'est du Boileaupur). Chénier n'aime pas (( les vers qui sentent l'huile ».
A propos de la strophe, assurément bizarre, où le poète conseille à la reine de ne rien refuser à son mari, André s'indigne, lui qui pourtant, plus tard, en ses Élégies... « Cette strophe est très élégamment écrite..., mais les quatre premiers vers ont un sens obscène... Il faut avoir bien peu de goût, de jugement, de bienséance, pour présenter une pareille image à une jeune femme qui vient de se marier. Les épithalames antiques sont remplis de tableaux tendres, jeunes, voluptueux, mais jamais licencieux. »
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Stances pour le roi Henri le Grand allant en Limousin; i6o5. « Celte pièce est fort belle, pleine de dignité, de chaleur, de poésie, de sentiments nobles ei patriotiques... y) Quelques-uns de ces vers « feraient honneur à Racine » . Cette forme de l'éloge se reproduit fréquemment dans les notes de Chénier, avec les épithètes suivantes, dont il abuse : divin, admirable, excellent; et même : noble, pompeux, grave ; mais des restrictions aussi : vide, difficile, équivoque. Le vers
Et les fruits passeront les promesses des fleurs
lui paraît « d'une élégance si exquise qu'il n'a pas été surpassé en français ». Nous rencontrerons chez Chénier bien des vers semblables : il les appelle virgiliens; cela, c'est le dernier mot de la louange.
Ode au sujet de l'attentat commis sur le Pont- Neuf en la personne de Henri le Grand, le ig décembre i6o5, par Etienne de Liste, 1606. « Cette ode est une de celles où Malherbe a mis le plus de cette chaleur et de cet enthousiasme qui constituent le genre lyrique. En général, il en manque. )) Toujours le souvenir de Boileau. Plus tard seulement, Chénier comprendra que le genre lyrique ne consiste pas dans une chaleur plus ou moins factice, mais dans l'expression imagée des sentiments personnels. — Plus loin, il blâme la « gaucherie » de l'éloge, et la rime
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naufrage avec suffrage, qu'il appelle une rime parasite,
O soleily ô grand laminaire!
« Cette apostrophe pathétique et inattendue est, je crois, ce qu'il y a de plus lyrique dans tout Malherbe. » Mais ce n'est qu'une apostrophe, c'est-à-dire de la rhétorique lyrique.
Quant à la mythologie, dont Malherbe fait un usage excessif, Chénier n'y voit rien à dire. Au contraire, ce C'est une idée très ingénieuse de faire sortir les dieux de la Seine, pour admirer les bâtiments que le roi faisait construire. » En revanche, d'autres images sont « à la glace, et d'un style presque burlesque ». Toute la fin de l'ode est lente et longue, « défaut commun à presque toutes les odes de Malherbe, et même de Rousseau. Il est bien difficile de soutenir si longtemps le ton de chaleur et d'enthousiasme qui convient à la lyre ». A la lyre classique ! Il est vrai que Malherbe est excusable parce qu'il « faisait la langue », et devait créer une expression nouvelle, « à mesure qu'il enfantait une nouvelle pensée » .
Stances pour Henri le Grand, sous le nom d'Alexandre, au sujet de l'absence de la princesse de Condé, sous le nom d'Oranthe, i6og. « Les vers qu'il a faits pour les amours d'autrui valent mieux que ceux où il chante les siens. » Chose amusante : c'est vrai de Chénier lui-même, qui
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s'entendit mieux à célébrer les amours pastorales de Tantiquité qu'à décrire ses propres passions. — (( Mais tout cela est encore bien froid. On ne s'échauffe pas de la chaleur d'un autre, et il navait jamais aimé lui-même. Je n'aime point à voir sa lyre devenir l'entremetteuse du roi et de plusieurs particuliers. » Très juste. Chénier commence à comprendre que le lyrisme classique est voué à l'impuissance, parce qu'il s'échauffe à froid.
Ode à Marie de Médicis sur les heureux succès de sa Régence, 1610. Encore une ode ornée d'images nouvelles et vraies, mais où l'éloge n'est point décerné a avec cette grâce et cette adresse qui fait pardonner l'adulation dans Virgile, Horace et Boileau. — Le plan est bien conduit; la marche belle et lyrique. Mais parfois (( le sens est noyé dans les mots » . Quant à l'harmonie, dit-il, ((je la remarque rarement, parce qu'il faudrait la remarquer à chaque pas ».
Enfin, la comparaison avec l'athlète de Pise (( rappelle Pincïare, le prince des lyriques, dont Malherbe ne faisait pas grand cas ». (Cf. plus haut le même reproche.)
Sur un fragment de six vers, daté de 16 10, Chénier observe que c'est une variante pour l'avant-dernière strophe de l'ode précédente. Et il souhaite ({ue nous pussions consulteras brouillons de nos grands poètes, où nous puiserions d'utiles leçons. Remarque neuve et intéressante.
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La Chanson pour M. le Duc de Bellegarde
(1616) et les Stances contre le maréchal d'Ancre
(1617) excitent, pour des raisons diverses, l'indignation du jeune poète. « Un homme du génie et de la naissance de Malherbe, se faire Ventremetteur du duc de Bellegarde et de maints autres I )) Et le même homme, ce insulter à la juste disgrâce d'un homme qu'il avait osé louer dans la prospérité » I — Mais l'humaniste reprend vite ses droits, pour noter l'expression a excrément de la terre », imitée par La Fontaine; ce vers d'un poète comique grec lui revient aussi à la mémoire :
Et il le traduit lestement :
Le bonheur des méchants est un crime des dieux.
Mais, de même qu'il consigne, peut-être comme des modèles à suivre, les expressions « heureuses et horatiennes », les fins de pièces ce charmantes et bien antiques » , Chénier sait être sévère quand il faut. A propos de VOde à M, de la Garde (1628), il s'exprime avec aigreur : «Cette pièce est détestable ; la marche, les pensées, le style, tout est également indigne, je ne dis pas de Malherbe, mais du rimailleur le plus médiocre. » — Sur l'épigramme contre Colin, qui, trompé par sa femme, se plaint des vers du poète, et non de sa propre disgrâce : « Il n'y a
rien au monde de plus bête que cette épigramme. »
Je termine par cette appréciation, un peu plus étendue, de deux défauts fréquents chez Malherbe. Il est vantard, et d'une galanterie froide : « Il paraît que ces vanteries poétiques étaient dans Malherbe une simple imitation des anciens, principalement des lyriques. Il avait prévu qu'il pourrait terminer plusieurs odes par quelques strophes de ce genre, que Venthoasiasme et le délire rendent excusables et même aimables dans les grands poètes; et, pour cet effet, il s'était sans doute exercé à les tourner de plusieurs manières, afin de les trouver toutes prêtes et de les clouer au besoin. » — La leçon ne sera pas perdue pour Chénier, qui, lui aussi, saura mettre d'avance des vers en réserve.
« C'est ainsi, mais avec moins de succès, qu'il avait pris une maîtresse poétique, une dame de ses pensées, à qui il pût adresser ses vers d'amour. Mais ces vers-là même prouvent qu'il n'a jamais aimé. Ce sont de froides et galantes fadaises qui n'ont aucun poison, et le jeune amoureux peut les lire sans danger. »
N'en doutons pas : ce commentaire est d'un écoher qui s'émancipe. Parti à la conquête des
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nobles Impressions, des chaudes peintures, il regrette, malgré lui, d'avoir surtout lu des stances harmonieuses et des vers bien sages. Ohl qu'un peu de passion lui conviendrait mieux I Nous assistons au découragement du fidèle qui a voulu contempler son Dieu de trop près. La réalité ne vaut pas l'image dessinée par la foi. André s'appuie sur VArt poétique, qui est encore pour lui une manière de livre saint. Il emploie le vocabulaire de Boileau : « chaleur, marche impétueuse, pompeux, délire, enthousiasme. )) Bientôt, en le suivant, on s'aperçoit que la théorie classique cesse de le satisfaire pleinement. Si jeune qu'il soit, le modèle qu'on lui présente ne le contente guère que pour le soin du détail et le souci de l'expression. Mais que ces stances sont froides, et comme elles vibrent malaisément I Les cordes de l'instrument poétique sont mouillées et distendues.
Quoi donc? est-ce là la poésie lyrique? Son suprême effort consiste-t-il à mettre en ordre, au prix d'un travail de plusieurs mois ou de plusieurs années, quelques vers harmonieux, mais sans âme? La mesure est-elle tout dans l'art, et ne vaut-il pas mieux risquer quelque incorrection que tailler et rogner les ailes à la poésie? (( Lisez les livres imprimés (disait Malherbe à Chapelain), et ne dites rien de ce qu'ils disent. » Fort bien, mais profitez de leurs leçons. Lisez Pindare, lisez Aristophane, que je connais
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mieux que vous, quoique je sorte à peine du collège. Comprenez-les, au lieu de les mépriser, et dites-moi si votre froideur est comparable à leur envolée 1 Puis, rentrez en vous-même, laissez parler votre cœur; ne bridez pas ainsi vos sentiments; communiquez-leur, au contraire, une voix harmonieuse, et laissez planer votre âme sur l'univers! » Ainsi, tandis que le jeune Chénier lit et commente, on sent germer, dans son cœur autant que dans son esprit, une nouvelle conception du lyrisme, avec une personnalité puissante qui a hâte de s'affirmer. Voilà pourquoi si, dans quelques poésies presque oflScielles (telles VOde à Charlotte Corday et Y Ode sur les Suisses de Châteauvieux'), il conserve à peu près les formes traditionnelles de la poésie lyrique classique, il ne tardera pas à s'échapper de la règle. Le premier, il mêlera l'expression des sentiments personnels à toute sa poésie. Le premier, il enseignera que le lyrisme réside dans une forme d'inspiration, et non dans une formule métrique. Et ce sera, quoi qu'on en ait dit, sa réelle et durable originalité.
A ce titre, le Commentaire sur Malherbe mérite toute notre attention, et nous fait regretter que Chénier n'ait pas exercé de la sorte son
I . Encore est-il que ces pièces sont fortement pénétrées du soufiQe lyricpe et satirique.