IIO ANDRÉ CHENIER CRITIQUE
sens critique sur nos principaux auteurs classiques, comme il avait dessein de le faire. Quel ne serait pas l'intérêt d'une édition de Boileau, par exemple, avec des notes de l'auteur de Y Invention?
Que Chénier, dans cette voie où il dépassa ses contemporains, n'ait point connu de devanciers, il ne faudrait pas se hasarder à le soutenir. Sur ce point encore, il a mis en pratique, avec la vigueur de son instinct poétique, des vérités qui commençaient à se faire jour, et dont l'Enyclopédie nous donne au moins l'indication théorique. Il y avait quelque temps déjà que les bons esprits n'étaient point satisfaits par la définition classique de l'ode, non plus que par les amplifications froides et insignifiantes où les soi-disant poètes lyriques exerçaient leur enthousiasme de commande.
On a souvent cité le mot de Montesquieu sur l'ode : « C'est une harmonieuse extravagance », et l'on en a pris texte pour déplorer que Fauteur de V Esprit des Lois fût né avec un tempérament honteusement prosaïque. C'est mal interpréter ce jugement. Je ne puis m'empêcher de penser que Montesquieu était dans le vrai,
lorsque je considère les modèles qu'il avait devant les yeux. — Vauvenargues essayait de démêler les motifs de cette impuissance. « Nos odes (disait-il), sont ordinairement vides de pensées, et un ouvrage vide de pensées sera toujours faible, s'il n'est rempli de passions\ » J'y consens. Mais qui ne voit qu'un ouvrage vide de pensées est en même temps vide de sentiments, et, par suite, ne saurait être rempli de passions? Il continuait en réclamant du poète lyrique « un enthousiasme véritable », sans lequel, quelque impétueusement qu'il marche, il a chance de « marcher seul » .
C'est à peu près ce que demande l'Encyclopédie, par la voix de Jaucourt, de Marmontel et de Sulzer, qui ont rédigé les articles relatifs à la poésie lyrique. Sans doute, ils ne distinguent pas encore très bien ce qu'il faudrait substituer à l'ode classique, mais ils en accusent l'insuffisance; c'est un progrès déjà. A J.-B. Rousseau, qui passe cependant pour le maître du genre, auxviii' siècle, de Jaucourt reproche le contraste qui existe entre l'insignifiance des sujets et la grandiloquence de la forme. — Marmontel est plus précis. Il déclare que nos principaux lyriques ont su être « élégants, nombreux, fleuris », mais qu' (( ils n'ont presque jamais parlé à l'âme », et que jamais ils