I. De Jaugourt
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même très vivement senti ce qu'il chantera. De la sorte, et seulement de la sorte, on peut rêver un poème épico-didactique qui ne sera point froid.
Précisément, Chénier voulait écrire ce poème. Y eût-il réussi? C'est une autre question; nous la laisserons sans réponse, et pour cause. Nous ne suivrons pas davantage les critiques dans leur commentaire des fragments de V Hermès.
Il est facile d'attaquer le style d'ébauches non poUes. Il est même loisible de contester le plan et l'idée maîtresse du poème. Nous avons voulu montrer que Chénier avait pressenti, en ce mélange de divers genres de poésie, une forme où son génie épique se fût concilié avec son talent descriptif. En même temps, nous avons tâché d'exposer en quoi cette idée avait été inspirée au poète par ses prédécesseurs et par ses contemporains, suivant, autant que possible, la marche de cette idée et son développement.
Pour la première fois peut-être, on comprend que le sens épique est distinct de telle ou telle règle convenue de Vépopée, de telle ou telle théorie du merveilleux. Cela, Chénier l'a senti plutôt qu'il ne l'a dégagé délibérément des doc-
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trines régnantes. Le classique transfuge innovait sans scandale. Ce savoureux mélange, il l'emprunte, non pas tant au souvenir des Alexandrins Erathostène et Callimaque (quoi qu'on ait dit), qu'aux leçons de Lucrèce et du vieil Hésiode. Hésiode n'est-il pas, tout didactique qu'il apparaisse, un disciple d'Homère? Et le philosophe Lucrèce ne fut-il pas le maître de Virgile? Tout au plus peut-on craindre que, pour compléter le trio, Chénier n'eût fait appel à Lucain. Il y a, dans les notes pour Y Hermès^ certain magicien qui, par métempsychose, aurait vécu à plusieurs époques, et s'en souviendrait. J'ai peur que Chénier n'eût cédé à la tentation de substituer les sorciers aux dieux et la magie au merveilleux, ainsi que le demandait l'auteur de la Pharsale. Mais laissons les querelles de détail, et bornons-nous à renvoyer le lecteur aux fragments de Y Hernies^ aux autres poèmes narratifs ou descriptifs demeurés inachevés, à Suzanne, à Y Art d'aimer, à cet art poétique improprement dénommé les Cyclopes littéraires; aussi à certains petits poèmes, tels que l'Aveugle, qui ne dépareraient pas les « petites épopées )) de la Légende des Siècles. Partout il rencontrera cette âme du poète qui transforme les descriptions par l'émotion qu'elle leur communique.
André n'a guère traité théoriquement du poème descriptif. Dans ses notes Sur la per-
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fection des arts, il parle à ^plusieurs reprises d'Homère, de Virgile, de Pope. Il décoche, en passant, une épigramme au Père Saint-Louis, carme, auteur du poème de Madeleine, dont il blâme le goût espagnol. Deux fragments surtout sont intéressants, par Tarrière-pensée qu'ils laissent deviner. L'un concerne la Henriade : (( On s'accorde à la regarder comme un ouvrage manqué, faible, étroit, comme un véritable avorton, où plus d'un bel endroit fait reconnaître pourtant un avorton de Voltaire ; et tout lecteur qui s'y connaît un peu ne se fait point presser pour convenir que ce grand homme n'a pas été trop modeste, quand il a dit qu'il avait fait un poème épique avant de savoir ce que c'était. Qu'un homme aujourd'hui s'avise d'en publier un, quelque mérite qu'il puisse avoir, je vous jure qu'avant de l'avoir lu, vingt mille personnes élèveront la voix en criant : « Qu'estce que cet ouvrage-là auprès de la Henriade?
Parlez-moi de la Henriade! Ce n'est pas ainsi qu'est faite la Henriade! » — Qui donc se fût exprimé ainsi? Sans doute l'armée des Cyclopes littéraires, quand V Hermès eût paru!
Le second fragment nomme le poète Alexandre Tassoni, et désigne un autre auteur, dont le nom est resté en blanc. Tous deux se sont occupés du Nouveau-Monde. (Chénier méditait probablement un poème sur l'Amérique.) De Tassoni il semble faire grand cas, et regrette
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qu'il ait laissé son œuvre incomplète, pour décourager ses émules.
Enfin, Milton lui paraissait « un homme sublime qui a des taches comme le soleil y>.
Toujours des restrictions à propos des Anglais. Il est vrai qu'en vers il est plus élogieux :
Grand aveugle dont Vâme a su voir tant de choses!^
De ces rares citations il serait malaisé de dégager une conclusion d'ensemble, si nous n'étions autorisé à la tirer de Texamen des poèmes inachevés. Sans doute, Chénier était en train de compléter la théorie ébauchée par les Encyclopédistes, se séparant d'ailleurs franchement des Classiques purs, pour qui le poème épique se Confondit toujours avec l'épopée, comme la poésie lyrique avec Tode. Dans cette tentative, il suivait peut-être d'autres poètes. Le Brun, par exemple. Du moins aurait-il su donner à cette nouvelle forme du poème descriptif ce qui lui manquait : une âme. Et, quel qu'eût été le résultat, on pouvait attendre beaucoup de cette « flamme ardente et poétique » qui
. . . peint de Vunivers un mobile tableau.
Et par qui tout à coup le poète indomptable Sort, quitte ses amis, et les jeux, et la table. S'enferme, et, sous le dieu qui le vient oppresser, Seul, chez lui, s'interroge, et s'écoute penser*,