‹ André Chénier, critique et critiquéChapitre 5 sur 89 · I. Léoiï Daudet, Les Idées en marche · texte numérisé non relu

I. Léoiï Daudet, Les Idées en marche

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humeur iniquement dédaigneuse, substitue l'impression personnelle, le large exercice d'une philosophie éclairée et paisible, dont la lucidité se joue dans l'étude des tempéraments contradictoires, sourit à l'excès des doctrines, et s'intéresse aux faiblesses humaines? Si la Critique s'est mise à ce point hors de page, il nous faut bien la classer au rang des conceptions originales, au même titre que la poésie et la métaphysique. Car elle procède, elle aussi, de l'imagination qui crée, et se sert de l'observation, de l'analyse, de la méthode scientifique, comme d'un point d'appui, mais pour voler ensuite dans le firmament de la pensée, avec toute l'envergure de ses propres ailes 1

Toutefois, ne devançons pas les événements, et reconnaissons que l'accord est loin d'être établi. Bien des personnes sont tentées encore de considérer la critique comme un art inférieur. Elle semble l'apanage des timorés et des impuissants. C'est chez nous une affaire de tempérament, en même temps que d'éducation, de tradition classique. Voltaire admirait fort Boileau, et ne souffrait pas qu'on dît du mal de lui. Il admet pourtant qu' « il n'a rien de sublime », parce que Nicolas est, avant tout, un critique. Elle serait longue à dresser, la liste des hommes de lettres qui sont allés au-devant des censures possibles en objectant d'avance que les critiques sont incapables de produire.

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Le chef actael de l'école naturaliste ne Fa pas caché à M. Bronetière*; et Ton répète volontiers cette boutade d'nn spiritael antenr* : ce J'aime mieux créer une sardine que disséquer un tambour-major I » — Le Romantisme a usé et abusé du paralogisme qui consiste à oublier la différence, très réelle, entre l'esprit d'invention et l'esprit de jugement, à lancer aux Sainte-Beuve de son temps ce défi toujours puéril : a Vous dites du mal de mon livre, ou de ma pièce; mais moi, je crée, et vous ne sauriez en faire autant! »

Voilà certes un piètre raisonnement. La Critique pense à nouveau les œuvres des producteurs. Un critique cpii aura une forte personnalité sera donc intéressant à écouter, par cela même qu'il prêtera aux idées d'un auteur une tournure imprévue. Pourvu, toutefois, qu'il ait commencé par les comprendre, avant de les juger. Et cela peut servir, il me semble, à trancher la fameuse question de savoir si l'esprit critique est incompatible avec l'esprit créateur. Cependant, ce sophisme plusieurs fois séculaire est excusé, dans une appréciable mesure, par la situation et le rôle de la Critique avant notre époque.

Sans entrer dans des développements qui dé-

I. Le même M. £m. Zola intitule un volume de critique, Mes Haines. — Le vrai Critique doit-il haïrP a. Henri Meilhac.

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passeraient les bornes de ce chapitre, notons que la Critique, en France, a longuement piétiné sur place, livrée à des spéculations d'un intérêt immédiat, mais sans grandeur. Au XVI' siècle, elle cherchait parfois encore à s'inspirer de hauts sentiments. Henri Estienne place son livre de la Précellence du langage français sous la sauvegarde du patriotisme, et il se vante, non sans noblesse, (( d'avoir faict le devoir d'un personnage vrayement amateur de sa patrie » . Du Bellay et Ronsard n'ont guère de ces élans. Au nom d'une superstition souvent aveugle, ils tuent le moyen-âge et (( enjargonnent » notre langue. Dès lors, la Critique va s'adonner uniquement à deux sortes de travaux. . . j'allais dire de méfaits. Pour beaucoup, elle sera purement verbale. Avec Malherbe, elle prendra garde « qu'un qui ne heurte une diphtongue », et la sèche M^^' de Gournay, elle-même, lui reprochera de rogner les ailes à la poésie. Scudéry et l'Académie chercheront à Corneille des querelles de détail, sur lesquelles Voltaire, au siècle suivant, renchérira, par une sorte de trahison, faisant passer chaque vers au crible d'une syntaxe minutieuse, et réduisant en prose les périodes poétiques, pour nous démontrer qu'elles sont plates ou inintelligibles. Boileau, prenant sa férule de magister pour le fouet de la satire, classera lourdement par ordre de taille les « bévues )) de Perrault, qui du reste eut, dans

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ce débat, le beau rôle, et se défendit avec infiniment de sens. Plus tard, c'est La Harpe, c'est Marmontel, qui comptent gravement, par fautes, demi-fautes et quarts de faute, comme au collège, lessolécismes, les erreurs, les impropriétés de leurs contemporains. Le tout au nom d'une règle de l'art, d'un canon du beau, immuablement fixe; sans voir (les infortunés!) que le beau, s'il veut rester vivant, doit se modifier, ni plus ni moins que les hommes, les mœurs, ou la mode, et que les perruques mêmes du XVIII® siècle ne sont pas calamistrées comme celles du Grand Roi I

Parfois aussi le critique oublie, pour un temps, ce rôle de correcteur, et entreprend la théorie de son art. Il ne cesse pas pour cela d'être pédant. On l'appelle d'Aubignac, et, au nom de lois factices. Corneille est traité en écolier. Il est Chapelain ou Voltaire, et le poème épique est découpé en formules, comme la poésie lyrique par Boileau, qui, ce jour-là, ne retrouva plus son solide bon sens. De toutes façons, grammairien ou théoricien, mais légiférant sans trêve, le critique s'impose le devoir de promulguer des arrêts, de rédiger des décrets sans appel, préoccupé de diriger la république des lettres à la façon dont Antoine gouvernait les charmilles de Despréaux, sarclant, émondant, enveloppant toute la variété des pensées dans une forme unique. 11 ne songe pas que

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runiformité n'est pas la beauté, et que ce qui est un pourpoint commode pour les uns peut devenir pour les autres une torturante camisole de force.

Arrive le Romantisme. Victor Hugo Ta dit : (( Ce fut le 98 des mots. » Quel sort pensez-vous que Ton fit à la Critique ? Ne demandons pas la modération aux révolutionnaires.

Pour atteindre un but, il faut toujours un peu le dépasser. La Critique se vit, comme au li août, retirer ses privilèges. C'était bien. Mais on ne s'arrêta guère en route. Tels les ci-devant nobles, elle fut septembrisée et guillotinée. Représailles énergiques, qui la laissèrent pour morte. Sur son cadavre, tout frein étant rompu, l'armée des Romantiques, les farouches et les timides, les chevelus et les glabres, ceux du grand Cénacle avec ceux du petit, les divins poètes avec les Compagnons miraculeux, tous dansèrent la Carmagnole. On connaît la préface de Cromwell et le William Shakespeare ; on sait quelle est la valeur de l'esprit critique qui anime ces ouvrages. Leur moindre défaut consiste dans l'abus de l'esprit de système. Victor Hugo n'eut de sens critique qu'à l'époque oii il rédigeait, presque seul, le Conservateur littéraire. C'est qu'alors il n'était pas encore Victor Hugo.

Mais le Romantisme, par son principe même, ne pouvait être qu'une doctrine de transition.

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Bientôt, sur les ruines de Fancien régime littéraire, une Critique inconnue naquit et grandit, dont la vogue fut soudaine, parce qu'elle correspondait à des besoins nouveaux d'observation exacte, et qui pensa conquérir à tout jamais le XIX* siècle. Représentée par des hommes tels qu'Auguste Comte, Claude Bernard et Hippolyte Taine, la Critique scientifique abandonne les chicanes de mots pour l'analyse des faits. Elle emprunte les méthodes perfectionnées d^une investigation soigneuse, et réduit l'étude de l'œuvre d'art à n'être plus qu'une collection de documents, une série de notes groupées sous difierents titres et dominées par quelques lois générales, lesquelles ne sont elles-mêmes, selon la méthode inductive, que les résultantes provisoires d'un nombre indéfini de cas particuliers. Cette rigueur pénible, triste, germanique, est d'ailleurs absolument contraire au caractère français, qui Taccepta seulement pour un sûr procédé d'information, mais sans vouloir admettre qu'il n'y eût rien au delà. Ce en quoi j'estime qu'il fut bien inspiré. Car la recherche scientifique n'est qu'une partie de la Critique, le travail préparatoire, que nul aujourd'hui n'a le droit de négliger. Mais ce travail, le véritable artiste le dissimule, au lieu de l'étaler, et le fait tourner en ornements, de même que l'architecte décore de volutes ou d'acanthes les colonnes destinées à supporter l'édifice. Disons-

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le hautement, et ne craignons pas, à notre tour, d'exprimer un patriotique amour-propre. C'est la gloire de la Science française, fille des races grecque et latine, d'avoir conservé l'art et la poésie dans la Critique, de l'avoir fortifiée, mais non défigurée, de lui avoir laissé, sur un corps plus solide et plus sain, son manteau couleur d'aurore, d'avoir fait d'elle, en un mot, une Muse à l'œil décidé, mais à la joue en fleur, et non une virago sans grâce, une Hamonia revêche, ignorant le sourire.

Ce charme supérieur, ce sens de la vie, ce don de la beauté, dont un penseur disait qu'à lui seul il était une vertu, V Ecole dogmatique en Critique ne le possède qu'extérieurement, pour ainsi dire, et ne le prise que traditionnellement. C'est par habitude qu'ils admirent; c'est au nom de principes soi-disant définitifs qu'ils suivent à travers la diversité des œuvres littéraires l'évolution des genres, comme si ces genres étaient des personnes, des réalités vivantes, et non des accidents, des formes que le génie créateur adopte pour un temps, et qu'il a le droit d'abandonner ainsi qu'il s'est donné licence de les prendre. Delà cette critique boudeuse, toujours soucieuse de faire le départ entre ce qui est régulier et ce qui ne l'est pas, de dire : « Ceci est bon et cela est mauvais. » Comment ne s'aperçoit-elle pas qu'à chercher si loin les raisons de son plaisir on risque fort

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de se créer des raisons de résister à ce plaisir ? En effet, la volupté littéraire est un écueil pour les Dogmatiques*. (( Défions -nous de nos émotions, )) semblent-ils dire, « elles offiisquent la faculté qui juge au nom des principes. » Et ce sont des attaques violentes, des condamnations impitoyables. On voudrait que tous les artistes fussent fondus dans le même moule, que tous les tempéraments subissent la même loi. On supprime, en un mot, ce qu'il y a de plus passionnant dans l'étude des littératures, je veux dire l'histoire naturelle et morale de l'homme. Que me fait à moi la marche des genres, si vous négligez la diversité des auteurs, si, tenant avant tout à classer et à juger, vous oubUez de comprendre et de sentir ? Le moindre inconvénient de cette critique est d'être bonne pour les morts. Appliquez-la aux anciens, qui ne vivent plus que par leurs œuvres. Mais les contemporains valent surtout parce qu'ils ont des idées qui sont, à un certain degré, les nôtres. Ces idées sont actives; elles sont en marche; elles se modifient, se combattent, se succèdent ou se détruisent. Nous vivons de leur vie. Tâchez

I. En allusion à cette école, M. Fr. Goppée a pu écrire : « De toutes parts, j'entends exalter la critique. Volontiers on n'écrirait plus le mot qu'avec un G majuscule. Pour mon compte personnel, je constate que Tesprit critique eut ce premier et fâcheux résultat d'atténuer et quelquefois de détruire mon plaisir. »

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de les surprendre, de les rendre lumineuses, pour vous et pour les autres : ne les figez pas, en prétendant les fixer.

Mais, dira-t-on, cela n'est plus delà Critique. La Critique, par nature et par définition, est un jugement. Vous ne jugez plus ; vous pensez par vous-mêmes à côté des auteurs, à propos des ouvrages. — Tant pis ; ou tant mieux peutêtre. Par Y impressionnisme:, la Critique s'assure de son avenir. L'impressionnisme I Cruelle injure, au sens des modérés. On l'applique indifféremment, comme une formule de réprobation, à la peinture ou à la Critique. En art, le terme caractérise cette « indigomanie » qui scandalise, non toujours à tort, les fidèles de David ou de M. Bouguereau. En critique, c'est, pour les mêmes personnes, une condamnation sans appel. Quoi de plus naturel, cependant?

Je lis, pour mon plaisir apparemment, l'œuvre d'un esprit tant soit peu parent du mien.

Roman ou drame, comédie ou poème lyrique, ce Uvre éveille en moi des pensées, des comparaisons. Par un libre jeu de mon intelligence, je discute ou j 'admire ; je proteste ou j 'applaudis ; je prolonge les idées qui ne sont qu'indiquées, je continue les récits commencés. A la suite de l'écrivain, je deviens tour à tour philosophe ou historien ; je mets sur pied des personnages ou je fonde des systèmes. Le vieux Patru a dit de l'avocat : « C'est un comédien qui fait lui-

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même ses rôles. y> J'agis de même, et, dans la limite de mes forces, je me crée la matière de ma critique*

Or, en me laissant aller ainsi à mes impressions, en les notant ponr les autres honunes, ne croyez pas que je pèche par vanité, que j'attache un trop haut prix à mon individusdité.

a Insensé, dit le poète, qui crois que je ne suis pas toi ! » Si je suis de mon temps, mes pensées sont les vôtres. M. Jules Lemaître, dans la jolie préface fragmentaire de sa sixième série des Contemporains, a victorieusement réfuté le reproche d'égoïsme. Et, si ce n'est pas là de la Critique, qu'importe? répond l'impressionniste. c( Je ne tiens pas du tout au nom des choses que je fais. »

Vous le voyez, cette Critique est véritablement large et philosophique; elle n'est ni pointilleuse, ni pédante. Elle a brusquement rompu avec les traditions de la brimade ancienne . Elle a laissé de côté l'arsenal des règles et des genres, se contentant de vivre par elle-même et d'assister, curieuse, à la vie des autres. De fait, la Critique impressionniste n'est-elle pas un retour à la simpKcité primitive? De même qu'en peinture une certaine école, dédaigneuse des conventions, en revient à l'expression enfantine et simpliste des sensations d'art, le nouveau Critique renonce à toutes les formules pour nous dire : (( Voici ce que je sens. Voici

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les impressions que me suggère telle œuvre, par une naturelle évocation et association d'idées. Je suis modeste autant qu'homme qui vive, car je ne fonde ma manière de voir sur aucun principe, et je ne prétends aucunement l'imposer à autrui. J'aime d'ailleurs les contradicteurs, parce que leurs objections me font réfléchir. Si je me donne la peine de transcrire ces modifications et ces nuances de ma pensée dans une écriture que je désire artiste, ce n'est pas seulement pour vous, lecteurs; c^est surtout pour le plaisir que j'y trouve. Si vous vous intéressez à ma personne, en tant qu'elle ressemble à la vôtre, vous prendrez goût à ma critique. Mais en aucun cas je ne chercherai à façonner vos intelligences ni à forcer vos admirations. »

Ici quelques exemples seraient utiles. Les exemples jouent, en littérature, le même rôle que les expériences dans les leçons de physique. Peut-être sont-ils moins faciles à préparer et à isoler d'un ensemble. Pour moi, je me trouve très embarrassé en présence des quatre volumes où M. Anatole France, le « bénédictin narquois », a réuni quelques-uns de ces (( contes de lettres » qu'il excellait à narrer. Il y a là-

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dedans la matière d'une complète encyclopédie de l'ironie; une érudition déconcertante, de la poésie, un esprit infernal, et la plus attrayante des philosophies. M. France s'est défini luimême (( un moine philosophe, appartenant de cœur à une abbaye de Thélème dont la règle est douce et l'obédience facile » . C'est pourquoi, à propos des personnes et des livres, son humanité conciliante coule de source, fine aussi bien que mordante, et, sur toutes choses, accessible à la pitié. Ne croyez pas qu'il analyse avec le dessein de découvrir le mal. Il a des trésors d'indulgence, et se sent même une propension à excuser le Diable, parce que « le Diable est bon logicien ». Point de ces haines vigoureuses comme en ont les Dogmatiques. Ces gens-la entendent la littérature comme les Romains pratiquaient leur religion, par les rites, les textes, les auspices. Je crois même qu'ils ont leurs poulets sacrés, lesquels ne mangent pas toujours. Qu'ils boivent donc I Mieux valent les croyances attiques, faites de joie, de lumière, et du respect de la nature. — Du reste, aux yeux du Critique sage, ce n'est point un tort, ni même un malheur, que d'avoir gardé les illusions naïves de ses premières années. Avec une sympathie avouée M. Bergeret parle du vieillard Mésange, « qui fut aimé des déesses immortelles, car il vécut durant trois âges d'homme, » et, bien qu'il enseignât le grec.

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mourut sans avoir rien appris. Cependant, Mésange était un classique et un convaincu. On raconte que, durant le siège de Paris, seul, il persista à faire son cours au Collège de France. Seulement il avait affiché cette annonce à la porte : « En raison des circonstances, le professeur expliquera les Sept Chefs devant Thèbes, » L'essentiel n'est-il pas le souci constant de l'art? Le philosophe ne l'ignore pas. Si, de toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie, il préfère celle de l'an VI, c'est « parce qu'elle a une jolie vignette, de style Louis XIV, où l'on voit un cartouche de palmes entre deux vases de fleurs, au milieu d'un paysage historique; et le cartouche porte cette inscription en lettres capitales : A l'Immortalité I » — Quant à la vanité littéraire, quant à la propriété des idées, voyez le cas qu'en fait l'ironie de M. France, dans la délicieuse Apologie du plagiat. Oui, piller sans goût et sans discernement n'est point le fait d'un galant homme. Mais quoi? Il existe un vieux fonds d'idées dont tous se servent, et il ne faut pas « crier au voleur dès qu'on entend dire J'aime bien Marie^ après qu'on l'a dit soimême ».

Telle est la conception de ce jgentil esprit, et je la préfère, pour ma part, à la rudesse souvent féroce des Dogmatiques, aggravée encore chez eux par la lourdeur rebutante de la forme. De

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Fimpressionnisme voolez-Yoas avoir une aimable définition? La voici, pour conclure : « La Critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman à Tusage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie. Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'œuvre. » Voila du moins ce que la Critique doit s^efibrcer d'être, du moment qu'elle est. Sans doute, il vaudrait mieux qu'elle ne fût pas. La Critique est une preuve de raffinement, c'est-à-dire, hélas ! de vieillesse et de décadence. A l'âge heureux où l'on créait l'épopée et le drame, la nouveauté florissante du monde intellectuel portait de riches moissons. La Critique se taisait, faute de matière. L'ironie n'était point née. La philosophie balbutiait à peine. La légende tenait Ueu d'histoire. Mais la poésie chantait à pleine voix. Aujourd'hui, parmi l'effroyable développement de la production Uttéraire, les idées simples ne se peuvent plus exprimer. Le poète l'a dit :

(( . . . Des plus adorables choses Le culte est si vieux qu'il périt! »

Le domaine de la littérature a des Umites qui ne sont pas susceptibles d'être reculées à l'infini, La science même est bornée. Il faut se résoudre à parler sur les œuvres d'autrui, en attendant les événements, plus proches peut-être qu'on

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ne le pense. Déjà, à Tapogée de la civilisation antique, « les grands Barbares blancs » ont saigné le monde, et éteint pour des siècles l'étincelle de la pensée humaine. Aujourd'hui comme alors, nous commençons à souffrir de pléthore. Le livre envahit la vie des races, et, quand on n'en peut plus composer de nouveaux, on écrit des livres sur les livres déjà faits. C'est l'âge de la Critique, et c'est notre âge. Les bibliothèques deviennent des villes et s'étendent sans relâche. L'action meurt, tuée par la pensée.

Alors doit surgir le Sauvage providentiel, Attila ou Gengiskhan. De bons esprits opinent qu'il nous viendra, cette fois, du Continent jaune. Et ce sera le Destructeur de toute civilisation. Mais de lui aussi naîtra la déUvrance. Car, après l'œuvre de mort, au bout de bien des siècles peut-être, par un renouveau nécessaire, les hommes recommenceront à penser, puis à exprimer leurs sensations et leurs rêves. Ce sera une joie universelle. Le premier qui chantera les roses sera un poète de génie, et l'on dressera des statues au premier qui aura dit : « Je t'aime I )>

Des lignes qui précèdent, et de cette rapide esquisse de ce que fut la Critique et de ce qu'elle

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devrait être, retenons d'abord une leçon d'indulgence. Il est toujours dangereux d'avoir la dent trop dure et de se montrer hargneux en ses jugements. Si c'est par principe que l'on contracte cette fâcheuse habitude, on court le risque d'être réfuté par son principe même, et c'est bien fait. Pour beaucoup d'esprits pondérés, le Dogmatisme, épouvantail colossal, a des pieds d'argile. Chaque fois, que le critique dogmatique (ou dogmatiste) essaie de préciser son système, il le ruine, parce qu'au fond ce système, composé d'éléments hétérogènes, n'est qu'un paravent destiné à masquer un besoin fiévreux d'autorité*. Si la malignité, au contraire, provient d'une disposition d'esprit par trop combative, soutenue par des excès de langage, c'est un malheur pour le critique, qui se fait tort à lui-même, plus qu'à ceux qu'il attaque. Il est toujours de mauvais goût de traiter les auteurs qu'on n'aime pas d'imbéciles, degredins^, ou même de mufles. D'abord, c'est mal poli; et puis cela ne prouve rien, sinon que les mots perdent tous les jours de leur sens. Je vois dans un journal qu'un Critique influent, « à propos d'un livre récent », s'exprime en ces termes : (( Il faut bien parler de cet auteur, comme on

I. M. G. Pellissîer a très nettement mis en évidence ces contradictions dans son excellent ouvrage : Le Mouvement littéraire contemporain Ci 901).

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parle forcément de certains microbes à propos de pourriture. » Gela signifie simplement que ces deux Messieurs furent d'opinions dififérentes en politique. Victor Hugo, en quelques vers, frappés au bon coin, a déjà fait bonne justice de ces prétendus critiques :

U insulte est aujourd'hui très perfectionnée.

On prend un peu de suie en une cheminée.

Un peu dordure au coin d'une borne, à Végout

De la fange, et cela tient lieu d'esprit, de goût.

De bon sens, de syntaxe et d'honneur; c'est la mode*.

Le moyen de faire fond sur de pareils jugements"?

U est donc prudent de mesurer ses expressions, et de ne point avoir d'opinions préconçues. Aujourd'hui, tout le monde fait de la critique. Les (( auteurs gais » affirment qu'on vient d'élire un critique dramatique à V Indicateur des Chemins de fer, « Tout le monde en fait (dit un

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