‹ André Chénier, critique et critiquéChapitre 51 sur 89 · I. Revue de Paris, i5 octobre · texte numérisé non relu

I. Revue de Paris, i5 octobre

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de La fin du xviii* siècle. Assurément, sa confiance était aveugle, quand il s'écriait : « Nous tenons enfin dans nos mains Tédition sincère et complète des Poésies. » Sincère, soit : ce n'est pas un mérite, mais bien un devoir strict, pour un éditeur. Complète? Ahl bien, non! on ne devait pas tarder à s'en apercevoir. Et Garo, à propos de ces « esquisses de compositions scéniques » , insistait particulièrement sur le canevas d'une comédie aristophanesque où le vieux Démos fait la cour à la belle Eleuthéria, qui n'est autre que la Liberté I Mais, attendu qu'il est malaisé de choquer une opinion reçue, il ne pouvait s'habituer à l'idée que le poète de YHermès et des Élégies eût songé au théâtre : (( On peut douter (ajoute-t-il), que cette pièce ait été jamais destinée à la scène. »

Becq de Fouquières, lui, n'en douta pas. Il connaissait trop bien Chénier; son commerce avec le poète lui avait appris à compter de sa part sur toutes les audaces. Aussi s'empressat-il de préciser ces données flottantes et ces indications vagues dans un chapitre spécial du livre qu'il consacra, en 1875, à l'édition de Gabriel de Chénier.

Deux sortes de textes nous renseignent sur les projets dramatiques de Chénier. Encore nous bornons-nous à consulter les œuvres déjà pubUées. Je suis sûr qu'en cherchant avec soin

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dans les manuscrits on en trouvera d'autres.

Plusieurs fragments scéniques ont été certainement classés à la légère parmi les Poèmes ou les Élégies. Pour Tinstant, nous possédons des notes en prose qui nous offrent, soit des réflexions, des théories sur Tart dramatique, soit même des ébauches, des plans en raccourci, des scènes esquissées à grands traits. Enfin, il nous reste quelques trop rares tirades, prologues, morceaux de dialogue, en vers. Tout cela est très rapide, jeté comme en courant.

L'auteur, en exprimant une idée, est toujours pressé d'aborder l'idée suivante. Souvenonsnous qu'il ne songea guère au théâtre qu'au moment où la politique avait déjà pris la moitié de sa vie. Passons en revue ces parcelles de prose et de vers, et voyons si l'on peut, sans hypothèses trop risquées, formuler une conclusion ; n'oublions pas non plus que Chénier fut ou voulut être le réformateur de la. forme, qu'il souhaitait antique, et des idées, qu'il rêvait neuves et actives. Pour lui, Montesquieu fut un grand homme, parce qu'il « força des mots usés et rebattus à dire des choses nouvelles ».

Un critique, qui a traité d'André Chénier avec amour, a commis une erreur fondamentale, encore qu'excusable à l'époque où il écrivait : (( La tragédie de Voltaire, dit-il, lui semble une fidèle image des chefs-d'œuvre de l'art athé-

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nien\ » Je ne le pense pas, pour beaucoup de raisons. D'abord, Chénier n'aime pas Voltaire à ce point. Il se montre même assez dur pour lui : (( Ses seuls écrits, dit-il, me donnent de son caractère une idée peu favorable. . . Il abaisse les plus graves sujets pour les faire descendre à des personnalités fastidieuses... Tout cela me montre un homme que je n'aurais pu estimer et avec qui je n'aurais guère aimé de vivre. » — Il est bon de relire tout le passage de l'essai « sur la perfection des arts ». Or, à cette époque, qui rêve de réformer le théâtre est, le plus souvent, un fervent admirateur de Shakespeare. On se rappelle le débat célèbre, inauguré par Voltaire lui-même, la traduction de Letourneur, la palinodie du <( patriarche de Ferney », quand il comprit que le poète anglais devenait pour lui un rival. Chénier, lisant Shakespeare, a dû rester perplexe. Tandis qu'il voyageait en Angleterre, écrivant ses impressions sur le coin d'une table de taverne à Covent-garden, et célébrant les beautés londonniennes, par la force même du milieu, Shakespeare trouvait grâce à ses yeux. Vers ce temps (1788), Marie- Joseph, son frère, le lui reproche, en rendant hommage à sa parfaite connaissance de la langue et de la littérature anglaises : « Vous me paraissez indulgent pour Shakespeare ; vous trouvez qu'il

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