I. Sur la Perfection des arts
tion est peu poétique. » Soit dit en passant, cette idée lui tient à cœur. Il Texprime sous plusieurs formes. En voici une, où Fantithèse l'a bien servi : (( La langue française a peur de la poésie ; et la poésie a peur de la langue anglaise *. »
Gomment faire pour guérir cette insu£Bsance, en ce qui concerne la tragédie ? Il faut lui appliquer la panacée universelle ; revenir directement aux modèles anciens, mieux connus, mieux compris et plus largement interprétés. Il ne convient pas d'appliquer étroitement à nos idées nouvelles, comme on l'a fait jusqu'à ce jour, deprétendues lois aristotéliciennes, contre lesquelles déjà Corneille protestait en vain, ce Les écrits d'Aristote eussent été très utiles si on en eût retiré les vérités qui s'y trouvent en soumettant tous ses ouvrages à la raison et à V expérience) mais ils ont été nuisibles... ils ont retardé... Nous y avons porté notre esprit décisif ^i tranchant*. » Vous voyez bien que Chénier réclamait pour l'auteur dramatique une plus réelle et entière indépendance. Qu'eût pensé l'auteur de Y Art poétique s'il se fût vu trahi ainsi par l'auteur de V Invention ? — Partant de ce principe, André soutient qu'on doit laisser les jeunes talents se produire, au lieu de les écraser, comm« l'on ne manque pas de le faire, sous la gloire de leurs devanciers : « Quand
I et a. Sur la Perfection des Arts.
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Racine parut, on ne cessait de Taccabler sous la réputation du grand Corneille qui, en effet, a des scènes dont il semble que Racine n'atteignit jamais la hauteur, mais qui lui cède sur d'autres points. Voltaire ne se fut pas plus tôt montré ce qu'il était, que les uns, pour le rabaisser, affectaient d'élever Crébillon; les autres feignaient de regarder Rousseau le poète comme un génie supérieur à lui*. . . » Ne sont-ce pas des impressions vécues que je glane ça et là dans les notes du poète? « Que jamais on n'encourage un jeune homme... qu'on n'applaudit qu^aux ouvrages parfaits... mais que jamais on ne daigne même regarder des essais... Ainsi, il faut que le jeune homme ne compte que sur lui. )) — Et cette jolie esquisse de la psychologie de l'auteur arrivé! N'a-t-elle pas toutes les allures d'un souvenir personnel ? « J'allai chez un tel, je lui fis voir mon ouvrage ; mais, par malheur, il avait écrit sur la même matière et dans le même genre. Car c'est à quoi il faut bien prendre garde . Ménandre est poète comique et vous allez le consulter sur les comédies que vous voulez faire. « Eh I mon ami (s'écrie-t-il en vous arrêtant au premier mot), ne faites
I. Sur la Perfection des arts. — Les citations qui suivent en sont également extraites. — Rapprocher ce passage de celui où Ghénier se plaint de l'injustice des Critiques, lesquels écrasent tout essai d'épopée en le comparant avec la Henriade. (Cf. plus haut, André Chénier et le poème épico-didactiquej
point de comédie : c'est dommage, vous êtes plein de talent pour tout, mais vous n*êtes point propre à la comédie... » Chaque auteur s'empare exclusivement, non seulement du sujet qu'il traite, mais encore de tout ce qui peut y tenir de près ou de loin. . . ISi dans sa tragédie. . . il a peint Tibère, Auguste, Livie, ne touchez plus à aucun de ces personnages. Gardez-vous même de nommer Drusus, ou Germanicus, ou la vertueuse Agrippine. C'est un vol que vous lui faites. Tout cela est à lui. Toute la famille des Césars lui appartient. » Le portrait n'est-il pas charmant? Nous regrettons de l'abréger.
On pense lire une page inédite de La Bruyère, n'était-ce qu'on la peut croire écrite d'hier !
De ces citations il est permis d'inférer que Chénier, bien qu'il refuse d'emprunter sa règle dramatique à Shakespeare, n'est point fanatique cependant du régime établi; et qu'il songe sérieusement à renouveler les formules du théâtre français, au nom d'une loi générale.
Cette loi est la même qu'il croit pouvoir appliquer à tous les genres et qu'il a baptisée loi d'imitation inventrice. Plus clairement, c'est l'expression des idées modernes par les formes antiques\ sans que cette limitation nuise aucu-
I. Nous avons fait ailleurs les réserves qu'il convient de faire sur le principe même de cette théorie. Elle n'est applicable, et Chénier lui-même ne Ta appliquée, qu'avec beaucoup de restrictions. Peut-être, d'ailleurs, ne s'en est-il pas rendu compte.
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nement à la liberté de T écrivain, mais sans que cette liberté toutefois dégénère en licence. Voilà pourquoi Chénier n'est pas allé jusqu'à la thèse révolutionnaire du Romantisme ; pourquoi, à dire plus vrai, franchissant et esquivant cette période de transition, il prétendait arriver tout de suite à une formule d'art que l'école parnassienne a entrevue, beaucoup plus tard, mais n'a pas réalisée de tous points.
En efifet, quand Chénier, l'esprit bercé de ces vastes projets, jetait un coup d'oeil sur le théâtre de son temps, il ne pouvait assurément se contenter de ce qu'il apercevait autour de lui.
Plates et uniformes imitations, non pas même de Racine, mais de Quinault et de Voltaire :
voilà ce qu'ofiraient les conservateurs, et Marie- Joseph lui-même, malgré quelques qualités d'énergie, ne fait pas exception. Le mot de Mercier dans son Tableaude Paris est irhs juste . La tragédie n'était plus, à cette époque, qu'un « cadavre gréco-romain. » Rhapsodies déplorables, dans lesquelles un art soi-disant nouveau célébrait l'avènement des « lumières )) ou, plus tard, les conquêtes révolutionnaires, voilà ce que fournissaient les novateurs. Il suffit de parcourir les nombreuses comédies larmoyantes ou d'ouvrir le recueil des pièces du théâtre de ' la Révolution pour se convaincre de la faiblesse de ces essais. André Chénier condamne les deux
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écoles. A la première il reproche rimitation servilequi lui interdit de rajeunir ses productions : (( Les hommes ont toujours les mêmes passions; mais chaque siècle a ses mœurs, et dans chaque siècle les mêmes passions ont une nouvelle manière de se montrer. » Alors, comment essayer de fixer la tragédie et la comédie, qui peignent précisément ces formes multiples et successives des passions ? — « Fais revivre la tragédie (écrit-il à son frère, en 1788), ne VamoUis jamais. Vois quels applaudissements, et combien tous les gens de bien se réjouissent d'entendre parler les derniers des Romains. » C'est la <( naïveté sublime » qui touche le spectateur ; il ne faut pas craindre de sacrifier pour elle les « beaux discours » ou les « vers enflés » . Laissons cette naïveté s'exprimer librement.
Elle crée le Qu'il mourût! d'Horace, le Je suis chrétien ! de Polyeucte. « Et Boxane, et Andromaque, Hermione, Agrippine, Esther, Athalie, Phèdre, n'est-ce pas leur exquise naïveté à exprimer tous les sentiments dont elles sont occupées qui fait leur sublime perfection. » Pour cela, allons chercher les Grecs chez eux; caries plus excellentes traductions « ressemblent à ce vin qu'Ulysse donne au Cyclope, dont une mesure mêlée dans vingt mesures d'eau parfumait encore la bouche ; mais ceux qui lisent les originaux boivent le vin pur. )>
Quant à ceux qui, sous prétexte de renou-
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vêler le théâtre, ne sont en réalité que les flatteurs du peuple, Chénier les méprise et les déteste cordialement. « J*ai visité tous nos spectacles, et, dans la plupart des nouveaux chefsd'œuvre qui nous inondent, drames, chansons, pots-pourris, facéties, atrocités souterraines et monacales (?), j'ai reconnu, sinon le style et les talents, au moins l'esprit de flagornerie qui remplissait les comédies, opéras, ballets, dont Louis XIV, dit le Grand, s'enivrait sur ses théâtres de Versailles et dç Marly... Les Naïades... ne feraient aujourd'hui que changer de costume et donner à leurs adulations un ton plus sentencieux et plus philosophique. »
Il est donc temps, et grand temps, d'inspirer une autre âme à ce théâtre stérilement stationnaire ou maladroitement et platement réformateur. C'est ce que Chénier voulait tenter.
Inutile de reproduire ici le très net et très instructif chapitre que Becq de Fouquières, dans ses Documents nouveaux sur André Chénier, consacra au théâtre de notre poète. Aujourd'hui que nous tenons les manuscrits, il sera bon de coUationner soigneusement le texte. Chénier distinguait trois genres d'ouvrages dramatiques . Des tragédies ou drames, en vers alexandrins, dont plusieurs devaient^ comporter une partie lyrique. C'était remonter à l'art grec, en s'inspirant de la Pléiade. Ces œuvres en projet
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étaient dénommées Thespiaques, du nom du légendaire Thespis, qui créa, dit-on, le dialogue. Les comédies devaient être écrites en vers de dix syllabes, sans chœurs. On sait ce qu'en a dit Chénier dans une note, demeurée célèbre, sur Molière : « Il n'y a guère eu que Molière, chez les modernes, qui eut un véritable génie comique. . . Il faut refaire des comédies à la manière antique. Plusieurs personnes s'imagineraient que je veux dire par là qu'il faut y peindre les mœurs antiques. Je veux dire précisément le contraire. »
Sur les Thespiaques et" sur les Comédies, l'édition de Gabriel de Chénier donne de précieux détails. Je crois que plusieurs erreurs ou omissions pourront y être signalées. Becq de Fouquières dénonce déjà la confusion en vertu de laquelle deux fragments de tragédie se trouvent mêlés au prétendu poème De la Superstition. L'un de ces fragments est une assez longue tirade contre le pape Alexandre VI; ce qui explique l'erreur, sans l'excuser, puisque Chénier avait marqué ce morceau du mot grec abrégé dont il désigne les Thespiaques.
Le plan de La Bataille d'Arminius, complet, de belle ordonnance, est assurément la page qui nous offre l'idée la plus exacte, la plus grandiose, en même temps, du talent dramatique d'André. On a dit que cela rappelait, pour la puissance de l'expression, la manière d'Es-
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chyle, et, en particulier, Les Sept devant Thèbes, Le peuple est intimement mêlé à l'action. Estce un souvenir de Tart shakespearien? Je verrais là volontiers quelque chose du souffle qui, plus tard, animera Chateaubriand, quand il écrira Les Martyrs, et le récit fameux de la bataille contre les Francs : « Pharamond I Pharamond I nous avons combattu avec Fépée I » Si la tragédie de Ghénier eût vu le jour, c'est peutêtre en l'écoutant qu'Augustin Thierry se fût révélé historien.
Quant aux Comédies « à la manière de Ménandre », comme l'explique le poète, il n'en reste, pour ainsi dire, rien que des indications insignifiantes. Rien n'avait encore mûri : l'avenir allait tout faire éclore.
Mais où se dévoile le tempérament créateur de Chénier, c'est dans la conception d'un genre mixte, en vers de dix syllabes, avec chœurs, qu'il appelle les Satyres. Il ne faut voir là rien de ce que fut le drame satyrique des tétralogies grecques. La Satyre n'est, en réaUté, autre chose que la comédie aristophanesque, adaptée aux besoins de l'esprit français. Idée neuve, qui, depuis, ne fut jamais méthodiquement reprise. C'est dommage. On sait combien Chénier était épris de l'antiquité grecque, comme il la connaissait et l'étudiait minutieusement. Il fut frappé de l'oubli, du discrédit même où la littérature française avait laissé tomber le plus
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original des Comiques athéniens. Il se demanda si Ton ne pouvait pas lui emprunter son lyrisme brûlant et sa verve inlassable, pour exprimer des pensées modernes et françaises. La tentative lui souriait d'autant plus qu'à l'époque troublée qu'il traversait, il était bon d'élire un genre littéraire pour en faire une arme de combat. Jamais Aristophane ne fut, chez nous, à la mode. La Renaissance l'a presque ignoré. Le XVII" siècle se voile la face devant ses obscénités, qui sont pourtant de l'atticisme. On ne consent à le lire (et encore I) qu'en latin, parce que le latin brave l'honnêteté. Racine, qui savait du grec autant qu'homme de France, ne lui prend presque rien qu'une idée. Peut-on soutenir que la comédie des Plaideurs ait reproduit Les Guêpes? C'était une comédie de caractères, au lieu d'une comédie sociale. Racine s'excuse, en sa préface, d'avoir été quérir la Muse dans un aussi mauvais lieu : « Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. » De la portée poU tique de la pièce athénienne, il n'est pas question, et pour cause. Le grave défaut d'Aristophane, au goût des Classiques, est d'être un irrégulier, quelque chose comme un fauteur du burlesque, a Quelque esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon inclination ne me portait pas à le prendre pour mo-
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dèle . . . j'aimerais beaucoup mieux imiter la régularité de Ménandre et de Térence. » Molière se contente aussi de prendre son bien dans la comédie nouvelle imitée par les Latins. Il est remarquable que Moreri, dans son Dictionnaire historique (Cf. l'édition de 1694), semble considérer Aristophane, en dépit du classement traditionnel, comme un comique de second ordre. Il consent à l'appeler « le prince des poètes comiques grecs ». Naturellement, il ne dit pas un mot du lyrique. L'article a tout juste quinze lignes, ce qui est peu pour un prince, et se termine par cette constatation, que Plutarque, comparant Aristophane et Ménandre, a donne tout l'avantage à ce dernier »*.
Le X y III'' siècle, moins hellénisant au fond que le XVII', malgré le courant d'opinion créé par les vulgarisateurs, confond Aristophane et Pindare dans une même défiance hostUe. Cette défiance provient, d'abord, de ce que ces textes sont ardus entre tous, et surtout de ce que le sens du lyrisme, à plus forte raison du lyrisme comique, le plus délicat de tous, est complètement oblitéré à cette époque. Il ne paraît pas que le Romantisme l'ait retrouvé plus tard en
I. Cf. Egger, V Hellénisme en France, 3o® leçon : Aristophane méconnu. A. Albalat, Ouvriers et procédés, p. 3ii. — Becq de Fouquières, préface des Lettres critiques sur André Chénier,
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suivant la même veine. Parmi les modèles antiques sur lesquels notre littérature s'est alors appuyée, il n'y a point de place pour l'inimitable auteur des Grenouilles et des Oiseaux.
Chénier, lui, n'était pas arrêté par de tels scrupules. La pièce qu'en lui-même il intitulait déjà Les Charlatans n'était pas autre chose qu'une reconstitution adroitement modernisée de la comédie satirique grecque, telle que la comprenaient Cratinus, Eupolis et Aristophane. Nous en: avons conservé le prologue, morceau achevé, d'une finesse extrême et d'une gaîté endiablée :
Bonjour, salut. Paix/ Je suis l'orateur Ou le Prologue envoyé de V auteur,,,
, . . Notre scène Va vous offrir toute la vie humaine : Vous, vos amis, miracles et jongleurs.
Songes, esprits, prophètes, bateleurs.
Contes sacrés, sottises qu'il faut croire.
Dupes, fripons. Bref, toute votre histoire!...
Quel alléchant programme enferme ce boniment de génie I Gomme on se prend, en regrettant que tout cela soit demeuré interrompu, à examiner plus attentivement, à mieux saisir la doctrine de l'imitation grecque, qui permet à Chénier de rester si personnel, tout en suivant de près ses modèles! Et, si cette doctrine nous surprend ou nous choque, théoriquement, de-
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vant l'application, la Critique ne désarme-t-elle pas?
L'allégorie aristophanesque est plus transparente encore dans le projet de Satyre intitulée La Liberté. Le bonhomme Démos (une vieille connaissance) en est le héros principal. Berné, battu, trompé par ses guides, il finit, envers et contre tous, par délivrer et posséder la belle fille qui a nom Eleuthéria. Et le chœur applaudit La France, qui vient hâter le dénouement en exprimant la morale de l'aventure :
Salât, déesse France, idole de nos âmes!
Ici, le poète de Y Hymne à la France se souvient qu'il est patriote, et l'auteur de Y Avertissement au peuple français laisse passer le bout de l'oreille.
Mais il ne suffit pas que le naïf Démos se soit affranchi. Il faut encore qu'on lemette en garde contre ceux qui, sous couleur de le diriger et de l'instruire, l'exploitent et le conduisent à sa perte. Ceux-là sont les hommes des clubs, les démagogues, les enragés, qui rêvent une Révolution sanglante et pèchent en eau trouble. On voit combien Chénier est ici de son temps. Il nous confie quelque part* qu'il aime à Ure notre histoire dans Tacite. Mais il sait l'étudier aussi
I. Apologie f œuvre inédite publiée par M. Abel Lefranc dans la Revue bleue du 5 mai 1900.
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dans Aristophane. Ces énergumènesdontil sera la victime, il s'apprêtait à les démasquer dans une Satyre intitulée Les Initiés, où il s'inspirait du sujet de la comédie perdue d'Eupolis : Les Baptes. a Un poète comique (dit-il dans une note prophétique) paya de sa tête le courage qu'il avait eu de traduire en plein théâtre les turpitudes que de nombreuses assemblées de frères et amis cachaient sous un appareil d'initiations et de cérémonies saintes. » L'allusion était claire. Le temps seul a manqué au poète, et non pas le courage. Les Initiés prirent les devants, et la violence étouffa la voix de la raison*.
En résumé, Chénier n'admet la tragédie de Voltaire que comme un pis-aller. Il ne partage pas l'admiration de ses contemporains pour Shakespeare. Quinault lui semble froid. Les règles d'Aristote, d'après lui, ont été mal comprises et ininteUigemment appliquées. Racine
I. Dans la Revue de Paris du i5 octobre 1899, M. A. Lefranc annonçait que les papiers inédits de Chénier contenaient un important commentaire sur Aristophane. Ces notes ont été publiées par le même éditeur, dans la Revue d'Histoire littéraire de la France (n° d*avril-juin 1901). A propos de VAssemblée des femmes, des Grenouilles, de Lysisirala, des Guêpes, des AcharnienSy Chénier consigne quelques remarques qu'il a faites sur le texte, selon son système de commentaire des auteurs anciens. Il insiste surtout sur ce fait, que la comédie aristophanesque est très souvent une parodie de tragédies célèbres; il faut donc, pour la comprendre, préciser les allusions qui y abondent.
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est admirable quand même, en dépit des règles, et non à catwe d'elles. — L'influence de Boileau n'est donc pas ici très sensible. Celui qui projetait de ressusciter Aristophane n'eût pas accepté les restrictions plus que sévères que l'auteur de Y Art poétique apportait à son jugement sur l'œuvre de Molière. Chénier, qui méditait d'écrire la Bataille d'Arminius et d'acclimater en France l'héroïque vigueur d'Eschyle, n'eût pas consenti non plus à se plier à la règle racinienne, qui fait de l'amour le sujet obUgé de toute tragédie. Sur tous ces points, il se sépare franchement du Classicisme.
Mais que dut-il à l'Encyclopédie?
L'Encyclopédie, par la plume de Marmontel et de De Jaucourt, reprochait à Racine l'abus de l'amour dans la tragédie (cf. l'article Tragédie, tome xiv). Suivant l'opinion de Diderot, elle recommandait la tragédie bourgeoise, mais affirmait, contre le même Diderot, la supériorité du dialogue en vers {Art. Tragédie, au tome iv du Supplément)] et cela, même pour la tragédie bourgeoise. C'était tenter de rajeunir la forme usée des imitateurs de Corneille et de Racine, au lieu de la remplacer. Pour la comédie, même hésitation. L'Encyclopédie maintient la condamnation portée par Boileau contre la farce et acceptée par tout le xviii" siècle ( Art. Farce, tome vi). Elle sanctionne les théories de Diderot sur la comédie sérieuse, ou drame; mais
Sulzer, en plusieurs endroits, en signale les dangers et les faiblesses.
Ghénier n'a pas eu le temps de fixer avec rigueur son programme dramatique. Mais on peut supposer, d'après ses notes et ses projets, qu'il eût élargi encore les concessions consenties par TEncyclopédie. De la tragédie bourgeoise il ne s'inquiéta guère, préoccupé qu'il était par une vision plus haute. Il eût tâté du drame historique, d'après l'imitation directe d'Eschyle, ce qui valait bien les leçons de Marmontel. De la comédie sérieuse, il voulait conserver le ton moderne, mais il y prétendait mettre plus de naturel. Marmontel (Art. Comédie, tome m), rapproche la comédie de Diderot et celle de Térence. Chénier connaissait un comique plus original. La jeunesse toujours fraîche de la comédie aristophanesque l'engageait à choisir une route non encore fréquentée. Comme le vieux maître, il y eût chanté de bon cœur, et la passion politique lui eût servi de Muse. Très loin de Boileau, très différent de Diderot, il nous eût donné la comédie lyrique, à laquelle l'Encyclopédie ne songea pas un instant; l'esprit du siècle, qu'elle représente, ne savait pas ce qu'était la poésie lyrique. Là encore, le tempérament subjectif (nous dirions volontiers impressionniste) d'André, et son éducation grecque, le portaient à tempérer la rigueur du Classicisme pur, comme à modifier et à pro-
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longer les idées, déjà plus libérales, de l'Encyclopédie.
J'en ai, je pense, assez dit pour montrer à quel point il serait intéressant, dans une édition nouvelle, de grouper avec soin les notes et les indications relatives aux théories d'André Chénier sur le théâtre, ainsi que les ébauches qui survivent de ces curieuses tentatives. La destinée n'a pas permis que nous eussions un Aristophane français. Mais, si une école poétique doit rendre hommage à André Chénier, c'est bien l'école parnassienne. Sans doute, les Parnassiens, maîtres du domaine lyrique, n'ont pas fait grand chose pour le théâtre. Le drame romantique, un peu plus raffiné de forme, leur a suffi le plus souvent. Toutefois, parmi ceux qui ont entrepris d'innover en ce genre, le funambulesque Banville est, par bien des côtés, lui aussi, un élève d'Aristophane*.
Et r*âme grecque de Chénier n'a-t-elle pas revécu, par une heureuse métempsy chose, chez l'auteur des Erinnyes et de YApollonide? « Une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat inattendu )) : voilà comment, dès i84o, Leconte de Lisle définissait la langue de Chénier*. Depuis,
I. Cf. le Feuilleton d* Aristophane et toutes les comédies lyriques.
a. Article sur André Chénier, dans La Variété , revue qui parut à Rennes, i84o-i84i. Cf. la Bibliographie.
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il ne changea pas d'avis, et son légitime enthousiasme s'est communiqué aux disciples du Parnasse. 11 est temps que les dramaturges contemporains reconnaissent en Chénier un ancêtre, et, par la pensée, reconstruisent l'édifice inachevé, d'après les plans et les matériaux qui subsistent.