‹ André Chénier, critique et critiquéChapitre 55 sur 89 · ANDRÉ GHÉNIER ET LA PASTORALE · texte numérisé non relu

ANDRÉ GHÉNIER ET LA PASTORALE

Il semble qa*on ne doive rien ajouter à ce que M. le Chevalier de Jaucourt et M. Marmontel ont dit de Téglogue dans le Dictionnaire encyclopédique; il faut, après les avoir lus, lire Théocrite et Virgile, et ne point faire d'églognes. Elles n'ont été jusqu'à présent parmi nous que des madrigaux amoureux^ qui auraient beaucoup mieux convenu aux filles d'honneur de la reine-mère qu'à des bergers.

Voltaire (Dictionnaire philosophiq ue) .

Fort heureusement, André Chénier n'a point suivi le conseil de Voltaire jusqu'au bout. Il a lu Théocrite et Virgile, et il a fait des Eglogues et des Idylles. Qui donc s'en plaindrait, ayant lu YOaristySj Pannychis ou la Jeune Tarentine? Mais il a quitté les sentiers battus par nos classiques, et, cette fois, c'est à l'antiquité même qu'il a puisé directement.

On sait quelle est, sur l'églogue et l'idylle, la doctrine de Y Art poétique. Les railleries n'ont pas manqué à cette idylle qui « éclate sans pompe )). Mais, pour bien entendre ce passage,

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il faut se rappeler queV Art poétique est presque partout une satire. Sous les couleurs d'un poème didactique, c'est en réalité une perpétuelle attaque contre les précieux et les burlesques, ennemis déclarés du Classicisme. Rien d'étonnant, si, glissant rapidement sur les lois du genre. Despréaux s'en va tout de suite attaquer Ménage et Charpentier, ces deux ce joueurs de trompette », sans négliger Ronsard, à qui il donne un fort croc-en-jambe, en passant. En effet, aux yeux des Classiques, les poètes bucoliques sont représentés par les Benserade, les Quinault, et tant d'autres de la même farine. Je sais bien qu'il y a Racan, pour qui Boileau ressent quelque tendresse. Mais on est alors encore si près de VAstrée, des fausses bergeries enfantées, dans le livre et au théâtre, par la vogue inimaginable de ce roman doucereux I Tout cela procède de la funeste influence des ItaUens. Le Fidèle Berger n'est pas mort. Et s'il n'était que fidèle I Mais on lui est fidèle 1 Mohère lui-même a écrit Mélicerte. Gardons -nous donc d'encourager les fabricants d'églogues. La pastorale a été, jusqu'à présent, la plus solide place de sûreté des précieux. Le burlesque Cyrano lui faisait la guerre et défendait contre l'obèse Montfleury le bon goût du parterre. Il eut du nez ce jour-là, ou jamais. — Ainsi raisonnaient les Classiques du xvii* siècle. L'idylle se mourait sans médecin.

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La mesure de proscription ne fut pas rapportée au siècle suivant. On continue, sur la foi des leçons reçues, et, il faut bien le dire, en présence des productions bucoliques contemporaines, à considérer la pastorale comme un genre où l'antiquité avait convenablement réussi ; mais que les modernes ne devaient pas essayer de ressusciter. L'opinion de Voltaire est, là-dessus, fort explicite. Fontenelle, quoicpie jadis auteur de pastorales, ne s'efforçait point de réhabiliter la « bergerie » . Il lui a consacré quelques lignes, amusantes par le défaut de sens critique dont elles font preuve. Il constate que (( la poésie pastorale est apparemment la plus ancienne de toutes les poésies, parce que la condition de berger est la plus ancienne de toutes les conditions ». M. Prudhomme ne se fût pas plus doctement exprimé. Il ajoute que « la poésie pastorale n'a pas de grands charmes, si elle est aussi grossière que le naturel, ou si elle ne roule précisément que sur les choses de la campagne ». Par malheur, cette dernière phrase renferme un aveu. Si la poésie pastorale fut si fort en décadence sous les lois classiques, c'est parce que le public, jugeant comme Fontenelle, estimait qu' (( entendre parler de brebis, de chèvres, cela n'a rien par soi-même qui puisse plaire » . Autre chose est nécessaire. Et quoi? L'amour, l'étemel amour, qui, dans un pareil milieu, s'alTadit forcément. Admirez ces bergers enru-

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bannés, ces houlettes fleuries, ces amants qui consultent l'Echo, écrivent sur les arbres, élèvent des temples ou des tombeaux de verdure, se mirent aux fontaines enchantées, vivent de rosée et de madrigaux, se noient ou se pendent sans se faire de mal, le tout pour la plus naïve joie des badauds et pour le plus grand dam du bon sens et du bon goût I Ainsi, la pastorale, au XVIII* siècle, s'écarte de plus en plus de l'observation vraie, et l'abbé Joannet recommande aux poètes bucoliques de choisir leurs personnages dans l'âge d'or. Car chercher les bergers « dans le sein de nos campagnes », c'est se heurter « aux passions les plus brutales » et ne rencontrer que (( des actions toujours basses », incapables d'inspirer de gracieuses peintures. Fatalement, on se condamnerait à écrire (( les Géorgiques de la crapule, » selon la spirituelle définition que M. Anatole France donnait, naguère, d'un roman pastoral (?) de M. Emile Zola. — Voilà un étrange abbé! Il lui faut, de plus, que les personnages de l'idylle soient paient et ce instruits des secrets les plus importants de la mythologie ». Et tout le monde raisonne de même à cette époque, sauf peut-être Diderot, qui censure, en bloc, Watteau, Boucher et Fontenelle, pour le même motif, parce qu'ils manquent de vérité. Il ajoute : « Peut-être les mœurs de Théocrite ou celles de Daphnis et Chhé, plus simples, plus naïves, m'auraient intéressé da-

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vantage*. » Il avait certes raison. Ghénier se chargera de prouver qu'il y a plus de charme dans la restauration des peintures antiques que dans les fantaisies conventionnelles de nos versificateurs prétendus idylliques .

C'est au chevalier de Jaucourt qu'échut la tâche ingrate de rédiger l'article Pastorale pour l'Encyclopédie. Le pauvre homme héritait en général des besognes fastidieuses, et il y déployait une énergie surprenante. André Ghénier, dans une de ses notes, le cite avec éloge parmi « les hommes d'une illustre naissance qui ont cultivé les lettres » . Je ne pense point qu'il eût en vue cet article, véritablement faible. De Jaucourt, partant de ce principe que la campagne est le séjour de la paix et « d'une douce gaieté », (ohl la douce gaieté des paysans!) interdit à l'églogue la peinture des passions vives, et lui permet seulement les passions modérées, susceptibles d'inspirer « des plaintes, des chansons, des combats poétiques, des récits intéressants ». D'ailleurs, il borne le domaine de la pastorale à l'imitation de la vie champêtre. S'il exige que les bergers soient « délicats » et « d'une riante douceur », parce que la campagne adoucit les mœurs (?), il ne veut pas que le poète bucolique se fasse subtil ou affecté. Que l'esprit

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