‹ André Chénier, critique et critiquéChapitre 58 sur 89 · ANDRÉ CHÉNIER ET L'ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER ET L'ÉLÉGIE

(( L'Élégie est la principale ville de la province des Pensées fausses ; on n'y entend que des gens plaintifs, mais on dirait qu'ils se jouent en se plaignant. »

FoNTEMELLE (Descriptioti de l'empire de la Poésie).

(( Venit odoralos Elegia nexa capillos ..

Forma decens, vestis tennissima, cuUus amantis.

. . . Limis sttbrisit ocellis.

Fallor, an in dextra myrtea virgafuit. »

Ovide.

(L'Élégie vint à moi, les cheveux noués et parfumés. Son air était décent ; sa robe, des plus légères; sa parure, celle d'une amante. Elle me regarda d'un œil oblique, en souriant. Si je ne me trompe, elle tenait à la main une branche de myrte.)

Dans certaines contrées, le myrte est la fleur du mariage, et le symbole de la pureté, comme chez nous la fleur d'oranger. A ce titre, la branche de myrte décorerait mal les vers élégiaques d'André Chénier. Il semblerait plutôt avoir pris au sérieux la devise de Boileau :

Cest peu d'être poète , il faut être amoureux.

Amoureux, il le fut. Ceux mêmes qui ont le

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plus sévèrement critiqué la forme des Élégies n'ont pu nier la chaleur de passion sensuelle qui s'en dégage en maint endroit. Les élégies de Chénier sont, avant tout, œuvre de jeunesse. Nulle part il ne fut plus classique, moins soucieux de modifier une tradition dont il accepte toutes les règles. En sorte qu'on a pu avec raison prétendre qu'il n'y a point de différence fondamentale entre cette partie de son œuvre et les poèmes de Bertin ou de Parny. 11 est franchement classique aussi dans la définition qu'il donne de ce genre» où les disciples de Boileau laissaient au poète une entière Uberté métrique, l'élégie étant plutôt affaire de ton :

Mais la tendre élégie et sa grâce touchante M'ont séduit, Vélégie à la voix gémissante.

Aux ris mêlés de pleurs, aux longs cheveux épars, Belle, levant au ciel ses humides regards.

Ces regards se lèvent d'ailleurs souvent vers des beautés qui, pour être célestes, n'en ont pas moins deux pieds sur la terre.

Le XVII* siècle n'a pas toujours été tendre pour l'élégie. Fontenelle la situait dans la province des Pensées fausses. La faute en est aux nombreux versificateurs qui l'ont traitée à l'italienne. Deux conditions sont nécessaires pour y exceller : la sincérité et la simplicité. Les (( Iris en l'air » et les concetti l'ont trop fréquemment compromise. Au reste, l'élégie n'est,

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pour les classiques, qu'une forme accessoire du genre lyrique. Beaucoup l'ont dédaignée comme un amusement inférieur. On demandait à Malherbe pourquoi il ne composait pas d'élégies. (( C'est, répondit-il, que je fais des odes ; et on doit croire que qui saute bien pourra bien marcher. » Malherbe ne fut point trop sensé quand il fit cette réponse. Il ne connaissait pas les kangurous ; mais il n'avait point réfléchi qu'il existe des sauterelles.

L'Encyclopédie a parlé de l'Elégie surtout au point de vue des Anciens. L'article de Marmontel renferme de bonnes choses. Chénier y a-t-il recouru? Pour Marmontel, l'élégie réunit (( l'imagination et le sentiment ». C'est pourtant, ajoute-t-il, a l'un des genres de poésie qu'on a le plus négligés » . On y a même attaché l'idée de fadeur, peut-être parce que les poètes ont souvent confondu le style doucereux avec le style tendre. L'élégie est devenue fade, parce qu'on a donné à un sentiment faible le ton du sentiment passionné. Vient ensuite une revue des principaux élégiaques antiques, dans laquelle Ovide est assez malmené, parce qu'il eut trop d'esprit, et peu d'âme. Marmontel le compare spirituellement à un peintre affligé qui voudrait faire son propre portrait, dans un miroir. L'intérêt qu'il prend à représenter l'expression de sa douleur modifie bientôt cette

expression même. A mesure qu'il trace les premiers traits, la joie de réussir transformera tout à fait à son air de tristesse. Enfin, « de nuance en nuance, il se trouve avoir fait le portrait d'un homme content, au lieu du portrait d'un homme affligé ». L'analyse est aimable. Elle n'est peut-être pas très concluante. Car nous voilà ramenés à une vieille question; un artiste peut-il peindre la passion de souvenir, sans que la ressemblance^ soit gâtée par ce seul fait qu'il peint de sens rassis?

On a tout dit $ur les Elégies de Chénier.

Gomme elles forment la partie la plus contestable et la plus jfettAie de son recueil, les Critiques mal intentionnés ont eu beau jeu pour se divertir aux dépens de certaines périphrases étranges ou de certains tableaux d'un goût douteux. Nulle part André Chénier n'a plus subi l'influence de son temps. Mais, encore une fois, la question a déjà été traitée à fond, et nous n'y reviendrons pas. Le lecteur se reportera aux nombreuses études dont l'analyse constitue la deuxième partie de ce livre. M. Potez a particulièrement insisté là-dessus dans sa thèse sur V Elégie en France, de Parny à Lamartine. Il fut dur parfois, mais non pas injuste. On eut plus d'indulgence en 181 9, quand parurent les œuvres de Chénier. Népomucène Lemercier reconnaissait, dans les Elégies, de V abandon, un

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naturel exquis ^ et V impétuosité des mouvements de l'âme. Ce qui prouve que la Critique doit être modeste. Lemercier prétend même que, si le style de ces pièces fléchit par instants, la faute en est aux « ornements d'emprunt » tirés de l'antiquité. Enfin, par un équitable retour des choses, il reproche sévèrement à Chénier ce que Chénier lui-même avait blâmé chez Malherbe, à savoir (( la peinture erotique des jouissances corporelles », incompatible avec la pureté du genre élégiaque.

En résumé, André Chénier n'a point fait œuvre de critique en ce qui concerne le genre élégiaque. Il en a accepté la convention, telle qu'il la trouvait chez ses prédécesseurs et chez ses contemporains. Tout au plus peut-on soutenir qu'il a pris soin d'y exprimer toujours un sentiment personnel, une sensualité ou une passion réellement éprouvée, vécue, comme l'on dit aujourd'hui. De plus, les Élégies sont des juvenilia. Chénier les eût-il recommencées plus tard? C'est peu probable. Il aurait au moins, fidèle à sa haine pour l'afifectation , banni du genre cette mièvrerie que l'amant de Fanny n'avait pas su éviter. De cela je trouve une indication formelle dans l'une de ses notes : a Les élégiaques anciens, simples, naturels, passionnés, d'une nudité décente... comparés à ces fades et énigmatiques subtilités appelées

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galanteries, qui rendent la plupart de nos écrivains erotiques si fastidieux pour tous les lec* teurs qui joignent à un esprit droit et juste une sensibilité vraie et une âme ouverte à tout ce que les passions ont de doux ou d'orageux'. » Relisez la Lampe, et dites-moi si ces lignes ne sont point proprement une palinodie \

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