Grande Encyclopédie ^ article Critique
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d'amour : c'est l'œuvre de méchanceté. Il y a donc lieu de distinguer nettement la satire lyrique de l'autre, qui fut la satire classique.
Tout ce que nous venons de dire, en effet, de la satire ne conviendrait guère à la satire de Boileau, par exemple, de Voltaire ou de Gilbert. Celle-là n'est point lyrique ; elle n'est pas non plus l'expression d'une indignation débordante. Vous y chercherez en vain les élans de la passion ou de la colère*, la pitié pour les opprimés, l'amour de l'humanité. Mais vous y rencontrerez des traits aiguisés à loisir, des esquisses de ridicules, beaucoup plus que de vices ; des ricanements qui poursuivent un poète parce qu'il est crotté, un mauvais auteur parce qu'il hante les cabarets. Ajoutez-y la petite guerre contre les burlesques et les précieux (chez Boileau), contre les Encyclopédistes (chez Gilbert) et l'expression de mesquines rancunes personnelles (chez Voltaire). Pas un cri, pas un mouvement d'indignation qui ne soit tout de suite contenu et comme étouffé. Car la satire classique est une personne très calme, qui marche à pas comptés, et a toujours peur de déranger les plis de sa robe en se démenant avec trop de véhémence. Il est mal élevé de hausser le ton dans la bonne compagnie. De là ces sortes d'épîtres à
I. J'excepterais peut-être quelques passages de Gilbert, et encore I
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épigrammes, composées sur des sujets littéraires ou moraux, d'mi ton assez &milier, toujours très rassis, dont l'esprit consiste en des vers bien firappés et en d'heureuses plaisanteries , souvent amenées par la rime. Les Classiques auraient pu imiter Lucilius ou Juvénal. Ils se sont parfois flattés de l'avoir fait. En réalité, leur maître est Horace. Or, Horace n'a-t-il pas fortement opposé les Sermones aux Carmina?
Les Conversations, ce sont précisément les Epîtres et les Satires. Horace y a mis à la mode cette langue familière, propre à dire gentiment un peu de mal de son prochain. Quant aux Vers^ ce sont uniquement les vers lyriques. H n'y a point de cohabitation possible entre le lyrisme et la satire latine.
Lorsque Horace étabUssait cette distinction inattendue, oubUait-il que la satire, chez les Grecs, ses modèles, avait envahi toutes les œuvres lyriques ? Ignorait-il qu'il y a de la satire (et quelle satire !) chez Archiloque, chez Pindare lui-même, chez Aristophane I Assurément non. Mais il inaugurait un genre familier d'une espèce particulière, ce genre dont Quintilien pourra dire plus tard qu'il est tout d'invention latine (Satira tota nostra est). Est-ce sa faute, si les Classiques du xvii^ et du xviii' siècle, orientés vers une imitation souvent mal comprise, et d'ailleurs brouillés avec le lyrisme, se
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sont figuré qu'il n'existait pas d'autre forme de la satire et se sont confinés dans celle-là?
En efiet, Marmontel, dans l'Encyclopédie, ne cache pas ses préférences pour la satire latine. Il la définit d'abord une (( peinture du vice et du ridicule, en simple discours ou en action ». Ces derniers mots, si je les comprends bien, font allusion à la comédie satirique d'Aristophane. Je n'affirmerais pas que Marmontel ait jamais lu Aristophane. Fidèle aux préventions de son temps, il le déclare un (( farceur impudent, grossier et bas », tout en lui concédant de la véhémence dans la satire personnelle et, avant tout, dans la satire politique. Mais, par une contradiction inopinée, il déclare que, en supposant même la satire personnelle utile et juste, le métier n'en est pas moins odieux.
Ainsi, le bourreau qui marque un voleur au fer chaud fait œuvre utile à la société, mais il n'en est pas moins regardé comme infâme.
Etrange préjugé, que Mérimée n'avait pas encore mis en scène I II prouve à quel point le sens de la satire lyrique était oblitéré au fond des esprits classiques. Seule, la satire générale des défauts et des ridicules est jugée innocente. Horace et Boileau y sont passés maîtres. Marmontel leur rend hommage. Encore une fois, il pense là-dessus comme pensait Boileau luimême.
Est-ce à dire que la littérature française n'ait
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point connu la satire lyrique avant Chénier ? Si fait. Sans parier du moyen-âge, il serait inique de ne pas classer au nombre des satires lyriques les Discours de Ronsard, par exemple, et les Tragiques d' Agrippa d'Aubigné, cet admirable livre qu'un critique a appelé les Châtiments du règne de Henri III. Voilà des hommes qui se soucient peu de savoir si on leur reprochera d'avoir crié la vérité sur les toits, de l'avoir étalée toute nue, dût cette exhibition offenser certaines pudeurs ! Allez donc leur soutenir que le satirique ne doit pas faire d'attaque personnelle, qu'il lui faut envelopper la peinture des vices et ne l'accepter que lorsqu'elle est générale. Us sauraient vous répondre à la manière du rude Juvénal : a L'indignation est mal embouchée. Elle ne sait point user de détours ni tourner galamment les choses. Elle va droit au but et appelle les objets par leurs noms. Tant pis pour vous si les mots vous choquent plus que les réalités. Je n'écris pas pour les petites filles dont on coupe le pain en tartines*. » Le lyrisme permet donc à l'écrivain d'épancher sa bile : les considérations démesure, d'art même, ne l'arrêteront pas toujours. M. Stapfer, dans un ouvrage précédemment cité, s'est attaché à comparer, pour l'inspiration et le style. Agrippa
I . Le mot est amusant et plus moderne. Il est de Théophile Gautier.
d'Aubîgné et Victor Hugo. Je regrette qu'il n'ait pas établi le même rapprochement entre les Tragiques et les ïambes. Nous y aurions recueilli plus d'une leçon.
On sait comment, au mouvement lyrique qui avait animé la Pléiade, succéda, par l'intermédiaire de Desportes, de Malherbe, de Guez de Balzac, enfin, de Boileau, une littérature plus sage, plus pondérée, plus conforme à l'esprit de la société d'alors, et dont l'idéal fut de dompter l'imagination au profit de la raison. De ce moment, éclipse totale du lyrisme. Déjà, Mathurin Régnier et Vauquelin de la Fresnaye se montrent plus modérés en leurs attaques.
On commence à légiférer. Vauquelin écrit son Discours de la Satire. Après Boileau, le pli est pris. La satire lyrique est oubliée lusqu'à la fin du XVIII* siècle.
André Chénier la restaure et renoue ainsi la chaîne interrompue durant deux siècles. Cela n'est pas banal. Quelle réponse feront ceux qui continuent à nier l'action de Chénier sur notre littérature ? Impossible de contester le fait ; il fiit, par l'intermédiaire d'Auguste Barbier, le trait d'union entre Agrippa d'Aubigné et Victor Hugo.
Les circonstances, en cela, le servirent; les événements politiques furent compKces. Nul ne semblait plus mal préparé, par ses préférences
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et par son tempérament, à devenir un Archîloque français. Non qu'il méprise ce modèle. Il se fait de lui, au contraire, une image des plus favorables : « Archiloque ne fut pas seulement un satirique amer et ingénieux ; peut-être cette sorte d'esprit n est-elle pas incompatible avec une âme ignoble et dépravée * ; mais il fut de plus un poète d'un goût pur et austère, fécond et varié dans les pensées, fier et vrai dans l'expression, grave et élevé dans le style. Ainsi nous le montrent les témoignages des anciens*. » Toutefois, Chénier, dans ses premières années, ne se sent point né pour la satire, mais bien plutôt pour l'amour. (Nous avons expliqué plus haut comment ces deux termes ont coutume de se confondre, seulement dans la satire lyrique). Dans la première Epître à Le Brun, il concède qu'il y a une certaine joie à poursuivre, comme fait Horace, les méchants et les sots. Mais, tout de suite, il proclame que rien n'est tel que de chanter l'amour. En effet, pour André Chénier, la satire, telle que l'entend son siècle, est de trop faible envergure. Il s'y essaiera pourtant. A quoi ne s'est-il pas essayé? G. de Chénier, au tome II de son édition, a réuni sous le nom de Satires quelques fragments qui sont
I . Concession à l'opinion reçue, exprimée par Marmontel (Cf. supra).
a. Sar la Perfection des arts.
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dans le goût des înoffensives satires contemporaines*. Chénier y raille doucement la « risible grimace » d'une « antique Agnès », les
RimeurSy toujours amis de ceux chez qui Von dîne,
Jean Fréron, « digne héritier du grand Aliboron » ; (il fallait bien que celui-là fût dans la collection ;) et le sieur Bagnols, « le Boileau des catins » , en qui Ton a voulu reconnaître rhumoriste Rivarol. Il souhaite des oreilles d'ânes à ses critiques futurs ; j'espère que le vœu ne s'applique qu'aux critiques malveillants. Il se moque des obstinés lecteurs qui vous persécutent de leurs vers; des jeunes bourgeois beaux-esprits et esprits-forts, qui croient en Voltaire et en Jean-Jacques Rousseau mêmement, comme en un autre temps ils eussent cru au dogme et au pape : car ils ne sont « incrédules que par crédulité ». Ce sont là jeux de poète, exercices, peut-être. Chénier se divertit, n'est point trop méchant. Du moins sa malignité est-elle selon la formule. Elle s'aiguise un brin quand il s'attaque aux Anglais. André était agacé par l'anglomanie dominante. Qu'aurait-il pensé de nos jours I II croyait que nous avons
I . Becq de Fouquières juge cette division inutile (Cf. Documents nouveaux sur André Chénier). Je ne suis pas de son avis et j'aurais, au contraire, réuni sous ce titre tous les fragments dont l'inspiration se rapporte à celle des satires du xvii^ et du XTiii* siècle, c'est-à-dire de la satire latine,