II
igO ANDRÉ GRENIER CRITIQUE
tout à gagner à ne point imiter Tesprit de cette nation, pratique, hélas I mais grossière, fourbe et brutale. Les bas-bleus, qui excitèrent puissamment de nos jours la verve de Barbey d'Aurevilly, font sourire le poète, qui leur rappelle que
... Le ciel a fait pour les mâles cerveaux L'infatigable étude et les doctes travaux.
Chénier n'était point féministe. Je ne saurais l'en blâmer.
De même, le fragment qu'on a intitulé les Cyclopes littéraires est bien une satire à la manière du (c sage Despréaux » . Il est amusant de remarquer, avec Sainte-Beuve, qu'en critiquant la satire, Chénier se révèle un excellent satirique, au sens où les Classiques emploient l'expression. — On trouverait encore çà et là, dans ses notes en prose, des morceaux de bonne satire : il n'y a pas loin de la critique à la satire littéraire. Je veux signaler, entre tous, le jugement fort complet qu'il a porté sur Voltaire. Ces pages étaient destinées à l'ouvrage Sur la perfection des arts. C'est de l'excellente critique, et c'est aussi du pamphlet, c'est-à-dire de la satire en prose. Or, parmi les griefs qu'il énonce contre Voltaire, l'un des principaux est celuici : « Chez lui, tous les genres de poésie deviennent la satire. »
Malgré tout, Chénier ne goûtait point la
satire, au sens classique du mot. Son tempérarament ne le portait pas vers ces mesquines querelles, « combats d'amour-propre que se livrent entre eux les auteurs* ». Il s'en est expliqué à fond, au début de la quatrième Épître (à Le Brun) . Tout ce morceau est à relire si Ton veut avoir l'expression complète de sa pensée sur le rôle de la satire :
Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire ;
Mais f ai fui la satire à leurs regards si chère...
J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent. . .
Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois ,
Que d'une débonnaire et généreuse argile
On ait pétri mon âme innocente et facile.
Soit...
Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume
D'un sel ingénieux la piquante amertume;
J'en profite à ma gloire...
Chénier n'estime point la satire des ridicules. Elle n'est pas assez méritoire. Le beau courage, que d'attaquer des sots trop sots pour se défendre! Le noble usage à faire de son talent, que de lancer des épigrammes contre des confrères peu favorisés par Apollon 1 Ah I s'il s'agissait de faire la leçon aux puissants, de leur crier aux oreilles leurs bassesses et leurs iniquités!
Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère Ce pays toutefois offre une ample matière :