I . Becq de Fouquières
igS ANDRÉ CHÉNIER CRITIQUE
Soldats tyrans du peuple obscur et gémisssant. Et juges endormis aux cris de Vinnocent; Ministres oppresseurs, dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable.
Eh I bien, justement, ces puissants, les poètes les flattent ; tandis qu*ils réservent leur colère pour dénoncer tel vers mal bâti, ou telle page dont le style ne reluit pas comme il convient :
Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux Serait utile au moins s'il était dangereux ; Non d'aller, aiguisant une vaine satire.
Chercher sur quel poète on a droit de médire; Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé; Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.
Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, A mes goûts innocents, amis, je m'abandonne...
Ces soldats tyrans, ces juges sans conscience, ces ministres détestables, Chénier les épiait dans l'exercice de leurs oppressions et de leurs prévarications, sans toutefois daigner écrire contre eux. Aux abus de l'ancien régime succède, officiellement, Favènement de la liberté. Le jeune poète la salue avec enthousiasme.
Puis, l'horizon politique se gâte. Les sectaires font leur besogne ordinaire. Alors, Chénier n'hésite plus à sacrifier sa tranquilUté, et à se jeter dans la mêlée. La satire se fait dangereuse : elle cesse d'être un jeu d'esprit, et combat pour l'intérêt commun :
Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures : La Patrie allume ma voix !
ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE igS
Ghénier commence par le journalisme, et s'y révèle comme un polémiste de premier ordre.
Sainte-Beuve et M. Faguet ont étudié de près son œuvre en prose ; nous n'y reviendrons pas ici. Tout de suite, il se crée de nombreux ennemis, par l'âpreté de sa verve, par la rigueur de son bon sens. L'énergie qu'il déploie dans cette lutte l'entraîne pour la satire lyrique, à laquelle il va bientôt donner une forme des plus originales, en y adaptant, sous le nom d'iambe, ce distique qui fit fortune.
Maintenant, il conviendrait de relire ces ïambes, où Chénier s'est annoncé si généreux poète.
Théocrite en son cœur rencontre (PAubigné,
Victor Hugo a écrit ce vers sur lui-même. On peu l'appliquer à André avec plus de justesse encore. Et, toujours, le noble et délicat poète proteste qu'il est sans rancunes personnelles, que l'aspect seul de l'injustice a armé sa voix, jusqu'alors innocente :
Tai, douze ans^ en secret, dans les doctes vallées
Cueilli le poétique miel. Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;
Dans tous mes vers on pourra voir Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.
Que nous sommes loin de la satire latine, d'Horace ou de Boileau 1 Saluons le vrai lyrisme. Les modèles grecs sont dépassés. Or, Chénier
sait parfaitement ce qu'il risque. Il l'a prédit, avec un don de seconde vue qui ferait croire que le poète est prophète, comme les Orphées d'autrefois. Voyez le fragment célèbre, où il annonce qu'il aura le sort d'Eupolis, tué, diton, par les initiés dont il avait dévoilé les excès : (( L'auteur du poème qu'on va lire pourra bien subir le même sort, pour avoir... peint de fidèles couleurs les sanglantes orgies d'initiés plus nombreux, plus puissants, plus odieux... et les antiquaires observeront avec plaisir que les anciens ont servi en tout de guides aux modernes et ne leur ont que bien rarement permis d'être inventeurs, même en atrocités et en violences. » — Le péril double son courage, et ce courage, avec l'indignation, fait éclater dans les ïambes des accents lyriques inoubliables. D'Aubigné est ressuscité. Auguste Barbier n'aura qu'à reprendre la forme de l'iambe pour célébrer les événements, moins tragiques, de i83o. Je ne crois pas qu'on puisse affirmer sérieusement que Victor Hugo n'ait point songé à Chénier quand il se proposa d'écrire Les Châtiments.
La satire lyrique est donc retrouvée. En même temps, la satire s'épure par la noblesse de son efiTort. Elle renonce à la vengeance personnelle. Son amertume n'est plus que le cri énergique de la vertu assistant au triomphe du vice :
ANDRÉ CHÉNIER CRITIQUE IqS
Contre les noirs Pythons et les hydres fangeuses Le feu, le fer arment mes mains;
Extirper sans pitié les bêtes venimeuses^ C'est donner la vie aux humains.
Ainsi, celui qui signe Archiloque Mastigophore s'élève à Tintelligence de la Satire telle que Victor Hugo la définira lui-même à l'apogée de sa carrière poétique : attaquer, haïr, maudire^ mais par amour et par pitié : par amour pour les faibles, pour les opprimés, pour les victimes, pour la Patrie mutilée et déshonorée ; par pitié pour les dupés, pour les égarés, voire pour les méchants ; car c'est être malheureux qu'être ignorant, et c'est être ignorant qu'être coupable. Quand je compare les conditions dans lesquelles André Ghénier créa, le premier, ce genre de satire avec celles où se trouvait Victor Hugo quand il l'appliqua, je ne puis m' empêcher d'estimer que Ghénier eut plus de courage avec autant de mérite.