CONCLUSION
« Nous voyons plus loin que nos pères, parce que nous sommes montés sur leurs épaules. »
FONTENELLB.
Des considérations qui précèdent il serait, je crois, malaisé de tirer des conclusions absolues. Comment, en effet, constituer en corps de doctrine des tendances encore vagues, des intentions encore mal définies? Il n'en est pas moins vrai que nous sommes amenés à concevoir d'André Chénier une idée assez différente de celle (ou de celles) qu'on se forme de lui généralement.
Il voulut être, en littérature, nn vulgarisateur d'idées qui, sans douie, étaient dans l'air, mais auxquelles il a donné corps, et qu'il a développées en les précisant. Travail d'ensemble, demeuré malheureusement inédit, en cette
la.
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trouble fin de siècle, mais qui aurait eu pour résultat immédiat de modifier le Classicisme. Reste à savoir si ces réformes eussent rétréci l'idéal classique, comme on Ta affirmé. Il me paraît qu'elles l'eussent élargi, bien au contraire, jusqu'à le faire éclater. La tentative était séduisante. Elle eût d'ailleurs très certainement écboué, en face du Romantisme envahissant.
Cette propagande en faveur d'idées fécondes, Chénier l'entreprenait avec des forces inconnues du XVIII* siècle. Comme Voltaire, comme Montesquieu, comme les Encyclopédistes, il n'eût point dédaigné la polémique. Ses œuvres en prose attestent qu'il maniait l'ironie en maître. Il est sans rival dans le pamphlet. Mais il se sert aussi d'une arme plus sûre et de plus longue portée. Par son tempérament de poète lyrique, il se distingue de tous ses contemporains. Dans le domaine de la critique, ce lyrisme lui a permis, sinon de créer, du moins de développer ce qu'on peut appeler, de différents noms, la critique historique, la critique subjective, la critique d'appréciation personnelle, ou, si l'on veut encore, V impressionnisme. Tant il est vrai que le génie poétique est conci- Uable avec le sens critique I — Grâce à cette disposition de son esprit, il a su, quand il le voulait, s'afiTranchir des entraves de la tradition. Et, là où il respectait les traditions, on peut
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croire qu'il les jugeait utiles. Sa réelle originalité consista donc à laisser éclore en lui la personnalité, que les classiques aimaient à contrarier et à contenir.
Ainsi émancipée, sa fantaisie se donne libre carrière, et prétend re viser la constitution de la République des Lettres.
Il aborde Texamen des genres littéraires anciennement catalogués, et s'efforce de faire entrer un peu d'air dans l'étroit cachot Rhétorique.
Les questions générales relatives à l'art et à la nature sollicitent également son attention. A la suite de Montesquieu, « ce mortel qu'eût adoré la Grèce », il étudie, dans V Hermès, « la différence des hommes sous les divers climats, comparée à celle des plantes' » . Dans l'ouvrage, récemment mis au jour, Sur la Perfection des arts y il rêvait d'appliquer les doctrines de Y Esprit des lois à l'histoire des arts et de la littérature. Quand il parle (c des causes et des effets de la perfection et de la décadence des lettres », n'a-t-il pas, présent à la mémoire, le titre
I . Cf. aussi les Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, de Tabbé Dubos, 17 19. Montesquieu doit beaucoup à ce livre très moderne, en dépit de la fameuse épigraphe : « Prolem sine matre creatam. » Il y a là une théorie sur les « causes métaphysiques dans le progrès des arts et des lettres », et plusieurs chapitres sur l'influence du climat, qui devancent de trente ans VEsprit des lois.
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Mais, à ce compte, Técole soi-disant romane de M. Moréas entretient avec la mythologie grecque des relations autrement intimes. N'ou blions pas non plus que Chénier demande qu'on imite les Anciens, en faisant ce qu'ils auraient fait s'ils avaient vécu de nos jours. Et c'est le parti qu'il prend résolument, en contradiction avec l'Ecole classique, dans la célèbre et éternelle Question des Anciens et des Modernes*.
Sur ce point, l'Encyclopédie l'avait devancé : (( Tâchons (y était-il dit à l'article Déclamation), tâchons de nous préserver également de l'ingratitude et de la superstition littéraire. » Comment comprendre que cette solution modérée n'ait point prévalu? Mais, loin de là, la bataille ne tardera pas à recommencer, au moment des orgies romantiques. Il se trouvera encore un Nisard pour reprendre à son compte l'étroite doctrine de Boileau. . . et, bien heureusement, aussi, un Michiels pour lui répondre de verte façon *.
I . Le roi Pausole et son page, citant Théocrite et cherchant du pittoresque, pénètrent dans une ferme modèle et, devant les raffinements d'hygiène qu'il y découvre, le bon roi de s'écrier : « Cette ferme est exactement celle que les Grecs auraient construite, s'ils avaient su ce que nous savons I » — Chénier n'eût pas souhaité de plus bel éloge pour son Hermès, Car « ce qu'on appelle progrès n'est jamais qu'un retour aux Hellènes, ou un développement de leurs principes ». (P. Louys, Le Roi Pausole, p. i49).
3. Cf. Michiels, Histoire des idées littéraires en France au xix® siècle, livre iv, chap. v. — Pages énergiques et fort éloquentes.
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Sur une autre question générale, Chénier se sépare ouvertement de T Ecole classique. Il n'admet pas, contrairement à l'assertion de Boileau (Art poétique ^ IV), que la vertu soit forcément unie avec le talent. L'antique définition (( vir bonus, dicendi peritus )> lui semble erronée. L'illusion était belle, mais il faut convenir qu'elle dénotait seulement de la part des Classiques une forte dose d'optimisme naïf.
Chénier s'en est expliqué dans les vers intitulés Les Cyclopes littéraires :
Ah! j'atteste les deux que j'ai voulu le croire; J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire. Mais non! Il n'est pas vrai que des cœurs excellents Soient les seuls, en effet, oà germent les talents...
La chose lui tient à cœur. Il revient, en prose, à plusieurs reprises, sur la même idée, dans la Perfection des arts. Sans nul doute, il a chèrement acheté son expérience, et s'est heurté, avant de se former une conviction, à bien des trahisons, à bien des bassesses.
Victor Hugo aussi commença par professer, d'accord avec Boileau, que la poésie cohabite toujours avec la vertu, ce qui donnerait à penser que les poètes sont tous honnêtes gens. Deux des Lettres à la fiancée présentent ce postulat comme une vérité démontrée et incontestable'.
I. i8aa. — (( Poésie et vertu sont synonymes dans ma tète... » etc.
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Je me demande si Victor Hugo, pins lard, ne changea pas d'avis.
n serait &cile de recueillir ainsi, dans l'œuvre si variée du poëte-critiqne, de précieuses indications, notées au jour le jour, sur les questions générales d'art, d'histoire, de Uttérature, qui préoccupaient l'éUte intellectuelle de son temps, n y faudrait joindre une étude de ses innovations métriques et rythmiques, travail que nous avons laissé systématiquement de côté, parce qu'il a été fait ailleurs \ On se convaincrait aisément que, là aussi, la part d'invention est appréciable, encore qu'elle ait été, à une époque antérieure, notablement exagérée. — Mais, en parcourant ces pages inachevées, un regret nous vient surtout que Chénier n'ait pas eu le temps de noter, avec la netteté qui le caractérise, toutes les impressions que lui suggérait la lecture des écrivains anciens et modernes. Quel beau cours de littérature c'eût été; et combien différent des Lycées d'alors I Je n'en veux pour exemples, avec les fragments qui traitent d'Homère, d'Aristophane, d'Archiloque, que les pages, plus importantes, qu'il a laissées sur Voltaire et sur Gicéron. Ce sont des portraits tracés de main d'ouvrier*. Et comme les faits et les hommes y sont jugés de haut!
I, Cf. en particulier E. Faguet, Rébelliau et Morillot (op. cit.)
a. Sur la Perfection des arts»
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Ainsi, par révolution que nous avons essayé de décrire, André Chénier s'acheminait tout doucement vers cette doctrine que, faute d'un mot plus clair qui ne fut point prononcé, nous avons appelée le néo-classicisme. J'entends par là la transformation des règles classiques par l'esprit encyclopédique, par une nouvelle théorie de l'imitation, et par l'affirmation des droits du poète à la liberté, c'est-à-dire à l'invention. Le néo-classicisme, n'a donc rien de commun avec ce qu'on a assez justement dénommé \e pseudoclassicisme, imitation plate et servile, dont se contentèrent des esprits sans essor, Delille, La Harpe, Baour-Lormian, et, peut-être, Ponsard. Les écrivains du xviii* siècle, demeurés officiellement fidèles aux lois de VArt poétique, ne craignent point de les violer, sournoisement, pour ainsi dire. Ils n'osent se révolter, mais ils sentent, néanmoins, que la littérature ne peut vivre sans se renouveler. Je ne parle ici que des littérateurs purs, négligeant à dessein le vigoureux éldji philosophique et scientifique du siècle. Avec plus d'esprit de suite, André Chénier, une fois en possession de son instrument poétique, entreprenait d'affi:anchir l'art, voulait
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contraindre la règle du xvii* siècle à se plier aux nouveaux besoins du génie français, à accepter les récentes conquêtes de l'esprit scientifique et critique. Mieux qu'aucun autre il était désigné pour cette tâche, puisque, doué d'un tempérament franchement lyrique, il luttait pour la revanche de l'Imagination. Or, depuis Ronsard, le lyrisme était bien mort.
Ce que j'admire donc, chez André, ce n'est pas qu'il ait, patiemment et savamment, emprunté aux Anciens leurs expressions et leurs images^ afin de les tourner en beautés propres. Ce n'est pas qu'il ait résumé l'esprit encyclopédique de son temps et chanté en une langue savoureuse les gains faits par son siècle. C'est qu'il ait restauré l'inspiration lyrique et renoué ainsi la chaîne interrompue de l'influence grecque lyrique à travers notre littérature. Tous les poètes grecs furent lyriques, au sens large du terme. Homère lui-même, Hésiode, les Tragiques, Aristophane, Ménandre, Alcée, Sapho, Pindare... j'allais dire a et Platon ». Pour le comprendre, il fallait une dose suffisante d'hellénisme et de lyrisme, qui ne manqua pas à Ronsard, mais que ne possédèrent point nos Classiques du xvii* siècle, spécialement doués du génie oratoire et dramatique, et, d'ailleurs, moins Grecs que Latins.
Voilà pourquoi je ne saurais penser que Ché-
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nier ait trop sacrifié à Tamour de la langue grecque, a sans laquelle c'est honte que personne se dise savant' » ; pourquoi je vois avec peine des esprits arriérés et superficiels menacer tous les jours l'avenir des études grecques et latines; pourquoi je plains d'avance les nonhumanistes de l'avenir, pour qui les vers de Chénier seront lettre morte, à l'époque, peutêtre proche, où tous les Critiques, émules des journalistes d'aujourd'hui, traduiront couramment Porfitor Orci par « le portier d'Orcus* » et Magnum incrementum par « le grand Crémant ».