I. Oavr ier s et procédés (HAyArd
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l'autre, M. de Heredia et les poètes actuels. Des Idylles aux Trophées^ il existe à travers notre littérature un courant ininterrompu. Chénier ébaucha T œuvre réalisée par Leconte de Lisle. Les sonnets retentissants de M. de Heredia ne sont que la mise en œuvre, sous une forme plus compréhensive , des traductions de Leconte de Lisle et de ses adaptations du théâtre grec. Ainsi ces fioles de verre décoré où les Orientaux enferment de quintuples essences de rose ou de géranium, et qui, vides depuis des années, exhalent une senteur pénétrante. M. Albalat a cent fois raison, encore qu'il soit trop tendre pour les traductions de Leconte de Lisle. J'ai beau me faire une raison ; je ne puis oublier qu'elles perdent à être lues en présence du texte; et, au risque de passer pour pédant, je ne saurais accepter les contre-sens dont elles fourmillent.
Pour ces motifs et pour d'autres encore, M. de Heredia peut nous donner de l'œuvre de Chénier une version définitive. Car il n'est pas vraisemblable qu'on retrouve maintenant de l'André Chénier inédit (à moins, peut-être, qu'on ne finisse par remettre la main sur les mss. de De Latouche ; mais la chose devient cha-
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que jour moins probable)*. Sans parler de rétablissement du texte, bien des questions controversées pourront être résolues. Plus on étudie André, plus on reste confondu devant la multiplicité de ses projets. Il fut de ceux qui tracent sans relâche les plans d'oeuvres grandioses, au risque de ne les exécuter jamais. Esprit de flamme, tempérament créateur, qui concevait en se jouant et enfantait dans la douleur!
Je connais peu de situations aussi palpitantes, aussi cruelles, que celle dans laquelle se trouva Becq de Fouquières, quand parut l'édition de 1874. Figurez-vous un homme qui a dépensé vingt ans de sa vie, et plus, à étudier l'œuvre et la biographie d'un écrivain aimé. Il a tout vu, tout lu, compulsé les littératures grecque, latine, française, pour noter, vers par vers, les imitations et les souvenirs de son auteur. Avec une science encyclopédique et un goût sûr, il a rangé, catalogué, soudé, interprété, deviné, prolongé la pensée, les fragments de pensée du poète. Il sait, cependant, que les manuscrits sont là, vivants, conservant l'œuvre exacte et prêts à trahir leur secret. Mais ces manuscrits, on refuse de les lui communiquer, et l'on met des années à en extraire quelque chose. Enfin, l'édition annoncée paraît. Quelle joie 1 C'est sur
I . Cf. Revue d'Histoire littéraire de la France , avril-juin 1 901 , pp. 179-182.
un rythme lyrique qu'il se précipite « dans cet atelier dont le désordre trahit le travail incessant et les longues veilles* ». Il y va voir enfin « la statue de la Poésie, debout sur son piédestal, dans une nudité antique... Bien des parties sont frustes encore... mais les seins se soulèvent, la tête vit et respire* ». Hélas I la statue sourit encore, mais comme souriait Timage de Flore que M. Bergeret, visitant une vieille maison, admira dans une cour aux pavés herbeux ; elle est décapitée, et sa tête gît à ses pieds I
Becq de Fouquières s'était attelé à ce travail délicat et merveilleux; réfuter les doctrines aventurées, corriger les erreurs de l'édition nouvelle, tout en profitant des découvertes qu'il y faisait, rétablir le texte d'après des manuscrits qu'il n'avait pas eu le droit de consulter, en devinant au besoin, ou bâtissant des conjectures d'après les rares fac-similé que contenait le Uvre imprimé.
Il fit comme Cendrillon, qui recueillait les grains de mil dans la cendre, et seule la fée Patience l'aida à mener sa tâche à bonne fin. Quand M. de Heredia contrôlera ce travail, ayant en mains les manuscrits, il rendra hommage, j'en suis sûr, à son studieux précurseur, et s'inclinera plus d'une fois devant sa subtilité.
I et a. Préface des Documents nouveaux sur André Chénier-