‹ André Chénier, critique et critiquéChapitre 8 sur 89 · I. Revue de PariSf octobre-novembre · texte numérisé non relu

I. Revue de PariSf octobre-novembre

ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE 2']

Et c'est justice. Après plus d'un siècle écoulé, sa pensée demeure toujours jeune. Par l'idéalisme vertueux de ses opinions, par la candeur de ses doctrines littéraires, curieux mélange de témérité et d'attachement à la tradition, il est moins loin de notre âge que ne le sont déjà les Cénacles romantiques. S'il renaissait parmi nous, il se trouverait moins dépaysé, à coup sûr, |ue ne le serait Aloysius Bertrand ou le bon îlias Wilmandstadius. Daniel Jovard, après sa conversion, s'empresserait de crier haro sur lui. Peut-on, dès lors, s'étonner qu'une légende se soit formée sur le poète de V Hermès et des /am6e5? Faut-il sourire, si le « procès littéraire » touchant la signification de son œuvre, engagé il y a quatre-vingts ans, dès la première publication des Poésies, est resté pendant jusqu'à nos jours? L'édifice est là, sous nos yeux, interrompu par la cruauté des hommes et des choses. Les matériaux en chantier ressemblent vite à des ruines. C'est miracle si le temps, au lieu de les ronger, en a respecté les angles, épargné les moulures. La pierre tendre se fût efiritée. Le granit subsiste, intact. Le bloc témoigne de ce qu'aurait pu être la cité. — Certes, nous avons le droit de saluer en Chénier un (( maître du chœur ». Chaque génération, à tour de rôle, lui a prêté ses idées, supposé ses aspirations. Pour les hommes de i83o, il avait été le précurseur des théories romantiques,

a8 ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE

épris de nouveauté, dégoûté de la règle. Aux yeux des Classiques attardés, rien chez lui, ou presque rien, n'est en contradiction absolue avec les lois séculaires de VArt poétique. La Critique contemporaine le commente avec chaleur, comme on discute un auteur vivant. Les uns le relèguent parmi les imitateurs, troupeau sans hardiesse. Les autres lui attribuent une sorte de seconde vue, à tout le moins une prévision singulière de l'avenir, et aflBrment que, par delà le Romantisme, il a deviné des innovations plus audacieuses. Chénier, sans joie comme sans inquiétude, pressentait les gloses que susciteraient un jour ses poèmes. D'avance, il a fort malmené les grammairiens futurs :

Déployez pour mes vers vos balances critiques. Flétrissez-les du sceau des lettres italiques*...

Ne va-t-il pas jusqu'à les comparer au roi Midas? Mais les Critiques ont passé outre et secoué les oreilles.

Situé, pour ainsi parler, à la limite qui sépare deux siècles d'histoire, André Chénier comprit

I Poésies diverses et fragmentSy t i. (Nous renvoyons à Tédition Becq de Fouquières de 1872, et à celle de G. de Chénier, seulement pour les fragments nouveaux).

ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE ag

merveilleusement l'époque à laquelle il était né. On peut même soutenir qu'il l'aima sincèrement. A-t-il prévu de façon nette les révolutions imminentes? Il est permis d'hésiter sur ce point. Sans doute, quand ses poésies tronquées parurent, en 1819, la nouvelle école littéraire réclama en lui un ancêtre. La chose n'est pas surprenante, puisqu'il avait inauguré, en même temps qu'un rythme plus varié et une versification plus libre, une poésie moins raide et moins compassée. Les novateurs se recommandent volontiers d'un précurseur disparu et, par suite, peu compromettant. Ainsi des bourgeois fraîchement anobhs font parade d'une galerie d'aïeux acquise au hasard des ventes. Animés de cet esprit, des historiens subtils ont voulu découvrir le germe du Romantisme jusque chez les Classiques proprement dits. Pour la même raison, les imitateurs dégénérés de Quinault et de Voltaire partirent en guerre, scandaUsés de la réputation soudaine qu'on faisait à ce jeune homme mort depuis peu. La malignité s'en mêla. Baour-Lormian fulminait contre les sacrilèges :

Nous, nous datons d'Homère, et vous d'André Chénier!

Cependant, l'inspiration homérique apparaît plus pure dans vingt vers de V Aveugle que dans le xvii* siècle tout entier. Les Classiques n'aimèrent guère le vieux rhapsode et ne^ le

3o ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUE

comprirent pas davantage en dépit des infidélités de M""* Dacier.

Sainte-Beuve surtout est coupable de Terreur qui fit d'André Chénier un romantique avant le Romantisme. Il goûte chez lui le rêveur épris de mystère ; il lui suppose une nature tendre et inquiète : « Flûte de buis, archet d*or et lyre d'ivoire I » Au besoin, il verrait dans Tamant de Camille un prototype de René, un fi-ère aîné de Werther ; disons mieux : un Joseph Delorme égaré dans une société ifrivole. Tout cela pour quelques vers imités de J.-J. Rousseau. Il est aisé d'en découvrir, sans même aller chercher dans V Hermès le résumé du Contrat sociaV :

Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année* !

Ainsi les strophes à Versailles (El. III, 8). Ou, encore, cette élégie citée par Chateaubriand comme un modèle de plainte mélancolique :

Je souris à la mort volontaire et prochaine^ .

Quand André se lamente de la sorte, c'est qu'il gémit sous l'empire d'un (( sentiment » mal payé de retour. A ce compte, il faudrait considérer le Jeune malade comme la première peinture des passions anémiques, quoique ner-

Page 1