‹ André Chénier, critique et critiquéChapitre 84 sur 89 · Chapitre XI. i4nrfr^ Chénier. Son procès, sa mort. (Même observation · texte numérisé non relu

Chapitre XI. i4nrfr^ Chénier. Son procès, sa mort. (Même observation

1881. — Histoire De la Terreur, par H. Wallon.

Le tome V de cet ouvrage contient une histoire du procès d'André Chénier, avec les documents que Becq de Fouquières a, par ailleurs, réunis.

1881. — André Chénier et les Jacobins, par Oscar de Vallée (in- 12 ; C. Lévy).

Par un incident de sa vie judiciaire, M. O. de

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Vallée fiit tenu de lire avec soin les œuvres politiques d'André Chénier. En effet, il eut à plaider au cours du célèbre procès entre les éditeurs Lemerre et Charpentier. Dès lors, il forma le projet de raconter comment le poète périt victime des Jacobins. S'il en faut croire sa préface, son dessein n'aurait pas non plus été exempt d'une certaine malignité à Tégard de ses contemporains, en qui il reconnaissait volontiers de modernes Jacobins.

C'est l'histoire de la lutte de Chénier contre « l'hydre jacobine », de son procès et de sa mort. Nous n'insisterons pas sur ce livre, tout historique, dans lequel la question littéraire n'est abordée qu'en passant.

i883. — La littérature française au XIX* SIECLE. Les origines du Romantisme, par Paul Albert (Hachette, in-i8); œuvre posthume, pubUée par M. Maurice Albert. (Paul Albert se proposait d'écrire trois volumes sur le xix*' siècle. Deux seulement ont pu être tirés des notes qu'il laissait.)

Dans son ouvrage La Poésie, études sur les chejs-d'œuvre des poètes de tous les temps et de tous les pays (Hachette, in-12. 1874), Paul Albert paraissait avoir ignoré André Chénier. 11 lui consacra, depuis, une étude que Ton trouvera dans ce volume posthume (pp. 75-95). — (( Ce n'est pas (dit-il) sans une certaine appré-

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hension que je me dispose à parler d'André Ghénier. C'est comme une terre sacrée où l'on n'ose mettre le pied. . . On l'aime, et l'amour est exigeant. » Tout de suite, le critique s'insurge contre l'opinion reçue, dont Sainte-Beuve est responsable, et qui fait d'André Chénier le précurseur de l'école romantique* Dès 1826, Baour-Lormian, dans un vers fameux, le déclarait l'ancêtre des Romantiques. Sainte- Beuve, en 1829, lui fait partager cet honneur avec Régnier. « Sainte-Beuve a toujours eu besoin d'ancêtres. j> C'est une illusion; et, pour la répandre, on transforma Chénier au goût du jour. De Latouche le traite de « jeune cygne ». Vigny le travestit en paria, victime de la société. Or, le jeune cygne était une manière d'athlète, le paria était reçu dans la société la plus choisie, et s'était volontairement mêlé aux luttes politiques. De plus, il est incrédule et philosophe, selon la formule du xviii" siècle, « avec la haine de la tyrannie et du fanatisme, l'amour passionné de la justice, du progrès, de l'humanité ». Il est donc, sur tous les points, en désaccord avec l'école romantique de 1820. — De même pour la forme. Paul Albert cite un long passage de l'Invention, et demande si les lois édictées par le poète ressemblent à celles du Romantisme. La conclusion est celle-ci :

André est un pur païen, (( Rendons-le donc au XVIII* siècle, mais isolons-le dans le xviii* siècle. »

— J'y consens, quoiqu'il ne fallût peut-être pas tant de détours pour en arriver là. La thèse de P. Albert sera reprise et exagérée par beaucoup de critiques postérieurs.

(Sans date\) — Anthologie des poètes français DU XIX* SIECLE. (4 volumes in-8, A. Lemerre.)

Cette anthologie s'ouvre sur le seul poète du XVIII® siècle, malgré son titre, en vertu de la tradition vivace d'après laquelle André Chénier serait le précurseur du Romantisme. A tout le le moins ne peut-on nier qu'il ait été l'ancêtre littéraire des Parnassiens. M. André Lemoyne, dans la notice liminaire, s'efforce d'excuser cet anachronisme apparent, par des raisons d'ordre chronologique et d'ordre esthétique. (Cf. Anatole France, la Vie littéraire, tome II, pp. 228- 229, infr. cit.)

1886. — De Jean-Baptiste Rousseau a Chénier, par Victor Fournel. (F. Didot, in-12.)

Série d'études sur certains originaux du XVIII" siècle, dont la dernière traite d'André Chénier. — Jusqu'à nos jours, on s'est représenté ce poète sous des couleurs fausses : un

I. Nous classons ce recueil à la date approximative de son apparitioYi. — h* Anthologie de Lemerre réunit les poètes nés de 1762 à 1866. Un cinquième volume est en préparation.

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rèTeor, croyail-on. <• on paslenr d'Arcadïe. à riDspîralïoD sonnante et à la destinée tragique t> . •dBd à le cooceroÎT aotrement, Doe on ■• màle et hardi séiiie.

années, fronl haut et pcÂtrine mtre ces bomTeam, barbouil- La complexité de la poéde de ème. Lai-mèmea pris soin de liller, en sasamBaDt à one «pies sont des créatîoDS. * S i5ard. parce que Ronsard, qui itiqoité, l'avait pourtant trahie.

Toat en gardant • one Iu»Tear logîsme / . Chénîer sait renonr " des alliances, des o^mbinai- ' an se nie des lacunes cLi^qnes îe Linme i . ■ C est le prttepte izi-'i .-.'j-:'Z.\ André Chéni'a- est ■ L'exprescion est deji cfaet P. Aliert- 1 A peine rtnccotreers UQ souvenir de li Piirle:

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nuance, la discrétion du style, lui qui usait si adroitement de la périphrase pour désigner, sans les nommer, une chemise, une veilleuse, un portier, il ne craint plus l'énergie, même la crudité des expressions, V. Fournel cite, en exemple, des strophes « où l'image sait, au besoin, se faire triviale et cynique » :

Hou! les vils scélérats , les monstres^ les infâmes.

De vol, de massacre nourris.

Noirs ivrognes de sang, lâches bourreaux de femmes!,..

Quel remords agite le flanc.

Tourmente le sommeil du dicastère impie Qui mange, boit, rote du sang ?. . .

Puis tu les enverras tous au fond des ténèbres Lécher le cul du bon Marat!

a Qui croirait entendre le poète de Néère et de Pannychis? »

Le jugement final de V. Fournel pèche, malheureusement, par originalité, et, ce qui est plus grave, par netteté : « Ghénier est à la fois le dernier Classique et le premier Romantique. » Solution qui court grand risque de ne satisfaire personne. — Si Chénier eût vécu jusque vers i83o, son génie élargi se serait a de plus en plus dégagé de tout lien d'imitation » . Son influence, d'ailleurs, est sensible, sur les Romantiques d'abord (?), ensuite, et surtout, sur les Parnassiens.

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1886. — Les Coî«temporains, par Jules Lemaître. Première série. (Lecène et Oudin, în- 18.)

Ce livre ne contient pas, et pour cause, de chapitre sur André Chénier. Mais l'article où, à propos de M"* Adam (Juliette Lamber), le cri tique définit et apprécie le néo-hellénisme contemporain, est applicable, sur bien des points, à la tentative analogue de Chénier au xviii' siècle. On le lira donc avec fruit. Le nom d'André Chénier y revient plusieurs fois.

1888. — Eléments d'histoire littéraire.

Littérature française, par René Doumic. (Delaplane, in- 12.)

(Pages 494-498.) André Chénier reçoit profondément l'empreinle de son temps, avant de songer à s'en séparer. Son imitation ressemble à celle d'Horace et de La Fontaine. Il entreprend de renouveler la poésie, 1° en retrouvant la sincérité de l'émotion; 2° en assouplissant le vers, monotone et raide, légué par Boileau.

1889. — Le mouvement littéraire au XIX* SIÈCLE, par G. Pellissier. (Hachette, in-i8.) — 1893, 3* édition, augmentée.

Première partie, chap. 11, Les Précurseurs du XIX* siècle (pp. 34-4 1). — M. Pellissier est amené à compter André Chénier parmi les précurseurs du xix* siècle, parce que les chefs de

la jeune école romantique l'ont considéré comme tel. Pourtant, Chénier est, au fond, un homme du xviii* siècle. Les preuves abondent. Chez lui, Tamour ne se rapporte qu'aux sens; il a, avant tout, le culte de la beauté plastique. Mais c'est là une idée essentiellement romantique, que tous ont admise, depuis Chateaubriand, ce (( païen d'imagination catholique, » jusqu'à Théophile Gautier. — Chénier est un artiste. Le souci de la forme se manifeste en ses vers d'une façon analogue à ce qu'il sera chez les Romantiques. Il <( remonta la lyre », (( rendit la vie, le mouvement, la variété, l'expression rythmique à ce flasque et monotone alexanchin » du xv!!!** siècle. On relève bien encore chez lui des vestiges du style noble, ce mais on peut en dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny. » En politique, en rehgion, en philosophie, il est de son temps. Mais son âme et son génie poétique semblent avoir eu l'intuition d'un nouveau siècle. Le premier, depuis Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. « La nature rayonne dans ses vers. » (Tout le passage est à lire : il est charmant.) Enfin Chénier restaure de toutes manières la poésie lyrique. Il est émU:, et cela suffit à lui mériter le titre de précurseur. Son Hermès même, qu'on lui a tant reproché comme une froide et irréaUsable tentative didactique, affecte des allures d'épopée. C'est la Muse devenue (( prêtresse de la science et de la civilisation » .

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Puis surviennent de graves événements politiques. André met son talent au service des grandes idées et des nobles sentiments. Il se lance dans la lutte, car le poète a le droit et le devoir de guider la conscience publique. N'estce point là déjà la doctrine romantique qui assure au poète le premier rôle dans l'État (Cf. V. Hugo, Lamartine ; et ceux-là n'allèrent point jusqu'au martyre).

Cette noble (( idée de la poésie et de la vocation poétique annonce une nouvelle ère ». Avec Tâme mal éteinte d'André Chénier, « la Muse alluma l'étincelle au cœur des jeunes poètes de l'âge qui s'ouvrait ».

1889. — Les Poètes du xix" siècle, par Barbey d'Aurevilly. Deuxième série de léCs Œuvres et les Hommes. (A. Lemerre, in-8.)

Ce morceau sur Chénier fut écrit à l'occasion de l'édition de 1874 ; Barbey d'Aurevilly, critique aisément mordant, commence par railler doucement M. Gabriel de Chénier d'avoir préféré sa particule à la tradition d'un nom consacré par la Gloire. Puis il lui reproche d'avoir donné une édition trop complète^ avec trop de détails. (( La Gloire (toujours avec un grand G), n*agit pas comme l'avide peseur d'or fin, qui en pèse jusqu'à la poussière. » Etrange objection, puisque l'intérêt de l'édition nouvelle consistait précisément à nous faire connaître ces poussières.

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(( Jamais l'admiration, au regard enflammé et à l'enthousiasme aux grandes ailes, n'a mis plus de lunettes et n'est devenue plus cul-de-plomb. »

Pour caractériser le poète lui-même, Barbey d'Aurevilly a imaginé, selon sa coutume, d'heureuses formules. Il admire « cette aurore de poète )) qui le fait « plus délicieux que s'il avait atteint la frénésie de son disque flamboyant à midi » . Il regrette qu'on nous ait conté la vie de Chénier, A part le coup de guillotine et le (( J'avais quelque chose /à », ce n'est plus qu'une (( existence de gratte-papier et de journahste ». Son (( niais girondinisme » ne nous importe guère. Il est navrant de le voir devenir « une fourmi d'érudit et de travailleur, tirant perpétuellement et péniblement son petit brin de paille ». Vous jugez combien le grand Barbey se montre ici romanesque. Il ne veut pas, ou ne voudrait pas savoir qu'un de ses poètes favoris ait manqué de spontanéité, ait dû s'attarder dans des corrections lentes et difficiles. Voilà pourquoi il cite avec admiration un mot de Goethe, qui n'est pourtant point juste : c'est à savoir qu'on ne sait pas plus comment les poètes s'y prenncEij; pour faire de beaux vers qu'on ne sait comment les femmes s'y prennent pour faire de beaux enfants.

Les ïambes constituent, dans l'œuvre d'André, la partie la meilleure, parce que « le plus grand sentiment de l'âme humaine, le sentiment

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religieux, y vibre d'une étrange puissance ». Cette doctrine est contraire à la donnée commune de la critique, mais d'Aurevilly la tient pour vraie. On a vu longtemps dans Ghénier uniquement le païen et le grec. C'est que les littératures anciennes, ces Sirènes, l'avaient charmé, au point de lui faire méconnaître son véritable génie. Il fallut les événements pour déchaîner le dieu qu'il portait dans son sein. Tel Auguste Barbier, en i83o. — Alors, brusquement, par l'emportement de quelques iambes, il se révéla le plus puissant poète lyrique qu'ait eu la France avant Lamartine et Hugo.

La conclusion de Barbey d'Aurevilly nous ramène au point de départ de l'article. Trop de notices, de notes et de notules. Cela peut plaire aux pédants, mais défigure et enlaidit Chénier. Le paradoxe semble fort, car, enfin, il s'agit d'une édition critique, Barbey d'Aurevilly s'aperçut, l'un des premiers, que Chénier, en se développant, devenait de moins en moins grec, de plus en plus moderne, a Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, qu'il sût du Grec comme Trissotin, et qu'il pût entrer à l'Académie des Inscriptions? André Chénier finit lui-même par sentir que tout ce travail de fourmi, engrangeant dans son cerveau tant de miettes de latin et de grec, finirait, de ses petits tas, par encombrer son génie : « Je donne trop à ma mémoire », disait-il dans les derniers temps de

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sa vie. Il sentait bien que, pour être Grec, il ne fallait pas tant de petites choses grecques prises chez les Grecs. »

Ailleurs (passim), Barbey d'Aurevilly a, par occasion, rappelé le nom de Chénier, toujours comme celui d'un poète inspiré, victime de la Révolution d'abord, de la Critique ensuite. Par exemple, dans cette phrase : « Le seul poète après Racine, André Chénier, avait poussé son mélodieux soupir païen ; mais les prosateurs de la Convention n'avaient pas voulu en écouter davantage, et le cou du cygne avait été brutalement coupé. »

1 889-1 897. — La Vie littéraire, par Anatole France. (4 vol. in-12, C. Lévy.)

Aux tomes I et II, lire : 1°, un très charmant article sur Becq de Fouquières et sur sa querelle avec G. de Chénier (tome I, pp. 3oi-3i4); 2°, à propos de Y Anthologie, publiée par Lemerre, une étude assez poussée sur Chénier luimême (tome II, pp. 228-286).

1°. — L'oraison funèbre de Becq de Fouquières est pleine d'esprit et de bonhomie. Nous y apprenons à connaître et à aimer cette sympathique figure de bibliophile intelUgent, épris d'un homme et d'une œuvre, et « constituant un texte, tâche délicate où les esprits les mieux exercés peuvent souvent faiblir » . Le récit est amusant des débats héroï-comiques qui mirent

ai

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aux prises l'éditeur d'André avec un éditeur concurrent, M. G. de Chénier, neveu du poète. M. A. France nous trace de ce dernier un portrait assez drôle. C'était <( un vieillard irascible », méfiant, facilement convaincu qu'on lui voulait voler la gloire de son oncle, le défendant de son mieux, avec des accès de pruderie réjouissante; incapable d'ailleurs d'établir luimême une édition critique, mais haïssant de tout son cœur Becq de Fouquières*, à qui il reprochait principalement de « sentir la pipe » . M. A. France conclut en espérant que, s'il y a des bibliothèques dans l'autre monde, Becq de Fouquières y aura découvert des fragments inédits de son cher poète, « pour une édition céleste » .

2°. — A propos de la publication, chez Lemerre, de V Anthologie des poètes du xix® siècle^ M. A. France se plaint qu'on ait rangé Chénier parmi les poètes du xix® siècle. (( Novateur 1 personne ne le fut moins. » Et le critique entreprend de démontrer que Chénier fut, non pas un initiateur, mais « la dernière expression d'un art expirant ». La thèse est paradoxale : elle a été reprise depuis, en réaction contre l'opinion romantique. M. A. France ne craint pas de la pousser jusqu'à ses dernières consé-

I . Cette situation fausse n'a pris fin que dix-neuf ans après la mort de G. de Chénier, douze ans après la mort de Becq de Fouquières, en mai 1899. (^^* supra.)

quences ; et telle est la séduction de son style qu'on est parfois tenté de penser comme lui.

Chénier (( résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique ». S'il a écrit V Hermès, ce fut afin d'imiter BufiFon et Diderot. S'il a aimé et transposé les Grecs, c'est en raison de ce retour à l'esprit antique qui avait inspiré les Antiquités de Caylus et le Voyage du jeune Anacharsis, de Barthélémy. Ses élégies procèdent de l'esprit du temps. La forme même du vers est, chez lui, (( la forme classique du xviii® siècle. C'est un vrai contemporain de Suard et de Morellet » . Il n'a rien prévu, rien soupçonné des idées de l'âge qui naissait. En résumé, son influence (( n'est sensible chez aucun des poètes de ce siècle )) .

— Encore une fois, il y a là un paradoxe, développé avec beaucoup de bonne grâce. J'estime que la vérité est, comme il arrive, entre les deux extrêmes. Quand on aura montré en quoi Chénier fut l'homme de son temps, il restera toujours à expliquer pourquoi il fut Chénier, et non Parny ou Delille.

1890. — L'Evolution des genres dans L'ms- ToiRE DE LA LITTÉRATURE, par F. Brunctièrc.

(Hachette in- 12.)

Tome I. L' Evolution de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos jours. 5" leçon : La Critique littéraire au xviii* siècle.

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Il faut lire tout le chapitre. Chénier n'y est cité qu'accidentellement, mais les citations sont choisies de telle sorte qu'il apparaisse comme un classique pur.

1890. — Le XVIII' SIECLE, par Emile Faguet.

(Lecène et Oudin, in- 18.)

Importante étude sur André Chénier. I. U Hellène. André Chénier apparaît tout d'abord comme un isolé dans le xviii® siècle. « Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr, c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade en retard. » Toutefois, il n'aime pas Ronsard, parce qu'il a plus de goût que Ronsard. Mais il admire nos classiques du xvii* et même du xvi' siècle. Recommencer Malherbe « avec moins de pédantisme et d'instincts proscripteurs », tel est son rêve. Ajoutons qu'il est plus grec que latin, a II est du pays», comme disait Voltaire de Dacier.

Mais il lui manque de l'esprit grec le sentiment religieux, le sens du mystère.

Aussi Platon, Eschyle, Sophocle l'inspireront-ils rarement. Ce qu'il aime, c'est la Grèce pittoresque et lumineuse. Voilà le secret de son horreur pour les poètes du Nord ; voilà aussi sa vraie originalité. Ses petites pièces font songer aux frises, aux <( groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux reUef. . . mais d'un dessin net, d'une précision élégante ».

Figurez-vous maintenant Fontenelle, Montesquieu, Crébillon, Marivaux, Diderot, face à face aivecV Aveugle, IdL Jeune Tarentine, oxiV Oaristys ! Chénier devait être incompris de son temps. Il le sentait, et quand il publia quelques vers, ce furent les Suisses de Châteauvieux et le Serment du Jeu de paume, qui renferment les pires défauts qu'aimait le public d'alors. Cette constation s'impose, quoi qu'on puisse dire d'ailleurs sur la petite renaissance des études antiques, contemporaine du poète. Son originalité, à lui, fut peut-être d'imiter ce dont personne ne se souciait.

II. — Le Français du xviii* siècle. Un autre Chénier nous attire à présent. S'il y a chez André de la vraie poésie, il existe aussi dans son œuvre de la poésie mondaine et de la poésie officielle. De ces deux dernières, la première est fort mêlée, et la seconde souvent détestable. Rhétorique laborieuse, fadeur, abus de l'esprit, tous défauts du temps, qu'on retrouve dans les Élégies (M. Faguet en cite des exemples). L'impression générale en est tiède. Et puis, l'on ne sait, souvent, si elles s'adressent à des grandes dames ou à des courtisanes. La Jeune Captive est charmante, et pleine de traits exquis, encore qu'on y sente le procédé, et même le madrigal. (( On n'est pas impunément du siècle de Boufflers. » — Quant aux poésies officielles, « on voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Ché-

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nier ». h' Hymne à la France « est d'un écolier de Le Brun ». (Exemples.) Le Jeu de Paume a du souffle, qui se perd en apostrophes et en interrogations, h' Hymne aux Suisses a un bon début, mais s'égare dans la mythologie. Quand Ghénier se donnait tant de mal pour écrire « dans le grand goût », il réussissait c( à se tourner le dos à lui-même ».

III. — Le poète philosophe. Aimant infiniment les sciences, Ghénier arrêtait, tant bien que mal, les principes d'une sorte de naturalisme dont Lucrèce et Buffon lui ofiraient les modèles. Il prétendait écrire en vers « ce poème du monde » que Buffon avait écrit en prose. Le plan de V Hermès est, sur ce point, très explicite. Beaucoup de Buffon, un peu de Lucrèce (pour la partie irréligieuse), un peu de Rousseau. Le poème prenait le chemin d'être un des grands poèmes de l'humanité. Peut-être eût-il été trop matérialiste pour un poème, car Ghénier péchait par défaut d'imagination et de sensibiUté. Il avait besoin d'être aidé par quelque beau vers antique. « Ge don de jeter une âme à travers les choses », grâce auquel Musset, par exemple, a trouvé de très beaux vers philosophiques, manquait à Ghénier. Et pourtant, il se fût renouvelé par ce poème. L'Invention, cette poétique qui n'est que la préface de V Hermès, a ceci de particulier qu'elle conseille et promet ce que Ghénier, jusqu'alors, n'avait jamais

essayé. Se faire ancien, latin, grec, « entretenir en soi une âme antique, telle avait été l'ambition du peintre de V Aveugle et de l'amant de Fanny » . Désormais, il ne songe plus qu'à être inventeur , à voir les choses avec des yeux modernes. Mais les anciens, qu'en ferons-nous ^ « Ils restent nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée. » Pratiquons-les, « non plus pour les contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose. » Cette nouvelle incarnation de l'esprit de Chénier est intéressante comme une promesse, comme une indication de tendances ; mais c'est aux deux autres qu'il faut en revenir pour apprécier son œuvre.

IV. — Œuvres en prose. La langue en est saine et pure, sans aucune trace de la déclamation révolutionnaire. Elle rappelle le style de Buffon et de Rousseau, et aussi celui de Mirabeau. Parfois même, ce style confine à la grande éloquence et renouvelle « la dialectique enflammée des Provinciales » . Très rarement Chénier rencontre le trait, et il ne le cherche jamais. Par là, il n'est point journaliste.

V. — L'écrivain. — Dans les questions de style, Chénier fiit « un véritable créateur » . Les Idylles et les fragments épiques sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal mérite de cette langue est la qualité du son, « L'heureux choix de mots harmonieux »

remplace les abstractions et les formules, les

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mots « lourds, sourds et secs » où se complaisait la langue française, depuis un siècle. 11 a le secret des « vers amis de la mémoire » , comme dit Sainte-Beuve, et (( si ces vers sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont amis de l'oreille ». Grâce à cette faculté poétique, il réussit surtout les descriptions et les développements épiques.

VI. — Le versificateur. On a beaucoup exagéré l'invention rythmique de Chénier. En réa Ûté, il tâtonnait encore; « il n'était encore qu'un insurgé » et non pas un conquérant.

Pour la liberté des coupes, il remontait à la Pléiade, Mais la liberté des coupes est dangereuse quand elle est arbitraire, imprudemment multipliée, ou insuffisante pour l'effet rythmique. Ces défauts se rencontrent souvent chez André, et parfois donnent à ses vers une couleur prosaïque. Le sentiment de la période, qu'il a toujours en prose, lui manqua longtemps en poésie. La strophe est longue et lourde dans le Jeu de paume. Plus tard, il trouvera la strophe pleine et nettement coupée. Sa véritable conquête est l'iambe. Cette combinaison existait déjà, mais en strophes, non en distiques. Chénier, par instinct, tourna longtemps autour de ce rythme, et finit par en faire « un admirable instrument de passion et d'éloquence ».

Conclusion : Chénier n'est pas le précurseur de la poésie moderne. Il est le dernier des poètes

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classiques. Malgré la légère influence qu'il a pu exercer sur quelques Romantiques et sur les Parnassiens, il demeure, au xix' siècle comme au xviii", un isolé. Et, pour compléter notre incertitude, il est à peu près certain que toutes les œuvres qu'il a laissées n'étaient pour lui que des études, des exercices. (( Il voulait faire autre chose, et il l'aurait fait. )) Et ce qu'il voulait devenir était à peu près le contraire de ce qu'il a été.

Cet article est fort remarquable, et garde un juste milieu entre les deux appréciations absolues et contradictoires que la Critique a coutume de formuler sur Chénier. Il fourmille d'expressions heureuses et de définitions neuves.

A consulter : un article de journal, paru en 1899, à l'occasion du buste de Sainte-Beuve, inauguré à Boulogne-sur-Mer. M. Em. Faguet y explique ingénieusement comment Sainte- Beuve a pu prendre Chénier pour un précurseur du Romantisme : (( Comment Sainte- Beuve a-t-il lauré le romantisme, comment l'a-t-il recommandé à la France et à l'Europe, de 1820 a 1 83o ? En le rattachant à Ronsard, en le rattachant à la Pléiade et en le rattachant à André Chénier, c'est-à-dire en le prenant pour une renaissance du classique vrai. A cet égard, la Poétique de Sainte-Beuve n'était point du tout celle de Chateaubriand et du Génie du Christianisme. Elle était précisément le con-

ai.

traire. Sainte-Beuve... disait : « Les ronsardistes, les fondateurs du classicisme français sont dans le vrai. Ghénier, dernier né de la Pléiade, a renoué leur tradition, et il est dans le vrai; seule, la poésie prosaïque du xviii* siècle a tort. Et c'est Ronsard et Ghénier que nous continuons. » — Dès lors, il se croyait romantique, mais il ne Tétait point du tout, et quand le romantisme en arriva à remplir toute sa définition et à se déclarer tout entier, il était tout naturel que Sainte-Beuve ne fût plus avec lui ; et en s'en détachant il resta parfaitement fidèle à ses propres origines . »

1890. — Madame de Staël, par A. Sorel (Collection des grands écrivains français, Hachette, in- 18).

Madame de Staël ne connut point le grand poète contemporain (( qui était appelé à régénérer la poésie française de son âge. La Terreur l'avait tué, jalouse d'anéantir tout ce qu'il y avait d'original et de fécond dans le génie du siècle. Dans l'élégie, dans l'ode, dans la satire, André Ghénier avait trouvé, pour chanter l'amour et défendre la liberté, des formes qui répondaient à l'âme de sa génération. Dans V Hermès, il esquisse le poème d'un siècle qui a réuni Montesquieu, Diderot, Buffbn, Lamarck, Lavoisier, Laplace , Geoffroy- Saint-Hilaire, A. -M. Ampère enfin. Sans l'ineptie envieuse de

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Robespierre, la France aurait eu son Goethe (?). La guillotine sauva la médiocrité. La littérature républicaine n'eut plus que des versificateurs. La poésie se préparait une revanche par des voies difiTérentes.

1890. — Grande Encyclopédie Berthelot; article sur André Chénier, par Maurice Tourneux, au tome X. (Lamirault, éd. in-i4.)

M. Tourneux, après un résumé des principaux événements de la vie du poète, et une liste, très nettement commentée, des éditions successives de ses œuvres, nous renvoie, pour l'appréciation littéraire, à l'étude de M. A. France, citée plus haut. Il en reproduit plusieurs passages et semble d'avis, lui aussi, que Chénier doit tout à l'esprit du xviii* siècle. L'article se ferme par une bibliographie peu étendue.

1891. — La littérature française sous la Révolution, l'Empire et la Restauration (i 789-1830), par Maurice Albert. (Lecène et Oudin, in-i2.)

Chapitre m. M. Maurice Albert y pose, après son père, la question de savoir si André Chénier se rattache au xviii* ou bien au xix* siècle. Mais cette question lui semble secondaire. En réahté, André ne ressemble (( ni aux Classiques, qui achèvent de mourir, ni aux Romantiques, qui vont naître ». L'éducation reçue l'expKque

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d'abord. Il a « le goût très vif et la sûre intelligence de l'antiquité hellénique » ; tandis que Ronsard et ses disciples copiaient l'antiquité, mais oubliaient d'en conserver l'âme, c'est-àdire ((la couleur, le sentiment, l'émotion».

Chénier envahit parfois les richesses des Anciens , mais, le plus souvent, il crée avec eux. Par l'emploi des noms grecs et des épithètes descriptives, il est vraiment nouveau. De même par la connaissance des idées, des mœurs, des costumes grecs. Enfin, par le style, Chénier Qst surtout original. Adjectifs choisis et pittoresques, alliances de mots inattendues : (( pas un (létail qui ne concoure à l'impression générale et qui ne fasse lever dans la mémoire une volée de souvenirs grecs. »

M. Maurice Albert, préoccupé de nous faire admirer dans Chénier (( le Grec exquis, l'artiste délicat», néglige trop, à mon sens, le poète scientifique et philosophique, ainsi que le poète satirique. (( La Révolution (dit-il seulement), le détourna de sa voie. »

— Et il en est toujours de même, avec la complexe figure de notre poète. Là où Barbey d'Aurevilly, par exemple, voyait la caractéristique du talent de Chénier, d'autres ne reconnaissent plus qu'une déformation de son naturel.

1892. — Petite msToiRE de la littérature

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FRANÇAISE, par A. Gazier. (A. Colin, in-i8.) Pp. 524-527. M. Gazier insiste sur la notable différence qui existe entre les pièces inspirées de l'antique et celles que dicta une verve généreuse et moderne. Chénier n'eut jamais l'ambition (( de se poser en réformateur de la poésie française ». (Ce n'est pas bien sûr!) (( Ses vers, qui n'ont jamais été destinés à la foule (?), ravissent le lecteur instruit; on goûte, en les lisant, un plaisir analogue à celui que l'on éprouverait si l'on pouvait contempler la Vénus de Milo restaurée par un sculpteur de génie. »

1892. — La poésie d'André Chénier, par Jules Haraszti, professeur à l'école-réale du VI" arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois par l'auteur. (Hachette, in-12.)

Sainte-Beuve, Villemain et Saint-Marc Girardin ont accrédité la légende qui fait de Chénier un isolé dans son époque. Ils ont cru que, pour mieux faire ressortir le talent du poète, il fallait décrier tous les versificateurs du xviii* siècle. Seul, il sut faire des statues de iriarbre, alors que les autres ne fabriquaient que des imitations en plâtre. Ainsi la critique, dévote à Chénier^ méprise, en son honneur, le xviii' siècle, et même un peu le xvii'. C'est aller trop loin. Un écrivain doit toujours quelque chose à ses contemporains. Psychologiquement, il est nécessaire de l'étudier « dans le cadre de son siècle ».

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C'est ce que M. Haraszti entreprend de faire, avec un peu de sévérité parfois, et une certaine disposition au paradoxe.

I. Idées et sentiments. Notons d'abord que le classicisme de Chénier n'est pas un fait isolé dans son temps. L'esprit, la littérature, la vie sociale de l'époque en sont imprégnés. Exemples. Orgueilleux de son origine grecque, André s'en faisait une véritable noblesse qu'il préférait à l'autre. Pourtant, (( ce poète tant vanté pour la pureté de son hellénisme, n'a imité que les poètes de la décadence grecque, ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine ». C'était à peu près le travail du XVII* siècle que Chénier continuait, en se plaçant (( sur le terrain des genres lyriques, si négligés par les grands génies de l'époque de Louis XIV )).

Mais, tout en imitant les antiques, Chénier transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps. Son classicisme n'est donc qu'une forme de sa modernité. Cf. l'Invention. Ainsi, nous trouverons chez lui un poète scientifique, le chantre de l'art pur et des plaisirs, enfin un poète naturaliste épris de l'astronomie et de toutes les sciences. De plus (et là, le paradoxe éclate), si Chénier est le contemporain de l'Encyclopédie, il est aussi celui de Rousseau. Il sera donc un poète, sinon déiste, du moins chrétien. M. Haraszti déploie beaucoup

d'ingéniosité pour nous faire accepter cette étonnante assertion.

Passant ensuite à Tétude des sentiments modernes ^ le critique distingue et analyse tour à tour chez André Chénier :

(a). Le Sensualisme, c'est-à-dire le caractère erotique de la poésie d'alors. Le goût antique ne l'atténue en rien; c'est l'ancien esprit dit gaulois qui repousse. L'élégie du xyiii"* siècle est trop souvent « la confidence palpable des mystères de l'alcôve ». Chénier, quoi qu'en ait dit Nisard, est élégiaque aussi de cette façon. Suivent des considérations variées sur cette question qui déplaisait si fort à Gabriel de Chénier : André aima-t-il autrement que par les sens ? Le sensualisme de Chénier diminue incontestablement à mesure que sa première jeunesse s'éloigne.

(b).La Sentimentalité. Autre trait essentiel du XVIII" siècle. Chénier la goûtait fort dans la poésie antique. Antique et tendre finissent par devenir, pour lui, synonymes. Exemples. C'est la sentimentalité qu'il aime encore chez Pétrarque*. J.-J. Rousseau, principalement dans la Nouvelle Héloïse, s'impose à son admiration, parce qu'il est sensible. Exemples, choisis dans les Idylles et dans les Elégies.

(c). La Mignardise. La mignardise est du faux

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