‹ André ChénierChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

bF.KMÈRES ANNÉES. — TROISIÈME MANIÈRE 1790-1794.

André Chénier faisait partie, dès 1789, de ce qu'on appelait alors la Société Trqdaine, qui n'était qu'un cercle d'amis, mais .très vivant, très actif, et qui accueillit la Révolution avec transport, les frères Trudaine étant membres du Parlement de Paris et les parlementaires d'alors, comme les nobles, avant provoqué avec ardeur et salue avec enthousiasme le mouvement qui devait les détruire. De la société Trudaine naquit en 1780 la Société de 17s0, qui prit plus tard le nom de Société des amis de la Constitution. Chénier en fut tout naturellement, entre ses amis Trudaine et ses amis de Pange. Cette société comprenait à peu près tous les hommes qui devaient marquer dans la Révolution, qui devaient plus tard prendre des directions différentes et se proscrire les uns les autres, mais qui alors étaient unis, ou croyaient l'être. On y rencontrait, se coudoyant,

Ghamfort, Rulhière, Rœderer, Suard, les deux Chén nier, Narbonne, Montmorency, La Trémouille, La Rochefoucauld, La Fayette, Broglie , le docteui Guillotin, Monge, Lavoisier, Lacépède, Duponl de Nemours, Gondorcet, Cabanis, Garât, Mirabeau L'aîné, David, Sieyès, Barcre, Beauharnais, Brissot. André Ghénier prit feu très vite au milieu de celte réunion ardente el savante et entra dans la politique active pour la première lois par son Avis au peuple. français sur ses véritables ennemis inséré dans H Journal de la Société de 1789 le 28 août 171)0. - C'était une manière de manifeste général de la Sue/été, déjà inquiète sur la tournure que prenaient les événements. Il en fut fait, le jour même de la publication, un tirage très considérable. Dans cet écrit, daté de « Passy, 24 août 1790 » et qui est d'une quarantaine de pages semblables à celles-ci, André Chénicr dénonce énergiquement les dangers qui menacent et la France et l'œuvre de la Révolution elle-même. Ces dangers c'est l'esprit de parti el l'agitation de la rue se substituant à la délibération passionnée mais méthodique des représentations de la nation tout entière : « ... Si, loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément; si l'on voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement et presque avec

Suite dans la plus nombreuse classe de citoyens; si l'on voit en lace aux mêmes instants, dans tous les coins de l'empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière, Fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes; si l'on voil paraître souvenl en armes ei dans des occasions semblables cette dernière classe du peuple qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne saii «pie se vendre à qui veut la payer; alors ces symptômes doivent paraître effrayants ».

Il proteste avec une indignât ion qu'il regrette jl' être presque seul à exprimer, contre les exécutions sommaires par lesquelles se déclare la justice du peuple : « Certes, dit-il, avec une éloquente ironie, il est incontestable que tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que ce soit le seul qui ne veuille pas s'exercer par ses représentants ; et c'est ici une des choses où les gens de bien ont le plus à se reprocher de n'avoir pas manifesté assez hautement leur indignation... ». Il en appelle magnifiquement à la conscience même de la nation en lui faisant observer qu'elle est responsable non seulement de ses destinées, mais véritablement de celles du monde : « La France n'est point dans ce moment chargée de ses seuls intérêts; la cause de l'Europe entière est déposée dans ses mains. La révolution qui s'achève

110 ANIUIK CHÉNIER.

parmi nous csl pour ainsi dire grosse des destinées du inonde. Les nations qui nous environnent ont l'œil lixé sur nous et attendent l'événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée cl une curieuse inquiétude, cl l'on peut dire que la race humaine esl maintenant occupée à faire sur nos télés une grande expérience. Si nous réussissons le sort de l'Europe esl changé : les hommes rentrent dans leurs droits; les peuples rentrent dans leur souveraineté usurpée; les rois, frappés du succès de nos travaux et séduits par l'exemple du roi des Français, transigeront peut-être avec les nations qu'ils seront appelés à gouverner, et peut-être, bien instruits par nous, des peuples plus humains que nous parviendront à une constitution équitable et libre sans passer par les troubles et les malheurs qui nous au nuit

conduits à ce premier de tous les biens Mais s'il

arrivait que nos dissensions, nos inconséquences, notre indocilité à la loi lissent crouler cet édifice naissant et parvinssent à nous abîmer dans cette dissolution de l'empire; alors, perdus pour jamais, nous perdons pour longtemps le reste de 1 Europe, nous la reculons de plusieurs siècles, nous appesantissons ses chaînes; nous relevons l'orgueil des tyrans ».

Enfin il traçait une sorte de code de la liberté qui est un des programmes les plus lumineux et les plus précis et en même temps les plus élevés qui aient

jamais été écrits pendant ou depuis la Révolution : « Tous doivent savoir : qu'il ne peul y avoir de Société libre sans gouvernemenl el sans ordre public ; — que, >i dans les états despotiques on appelle ordre public l'obéissance aveugle aux caprices des despotes, sons une constitution libre el fondée sur la souveraineté nationale, l'ordre public est l'unique sauvegarde «les biens et de personnes, I unique soutien de la constitution ; — qu'il n'est point de constitution, si ions les citoyens, affranchis de toute espèce de joug illégitime, ne sont unis de cœur à porter le joug de la loi, toujours léger quand ions le portent également, — qu'il n'esl point de liberté sans loi; — qu'il n'est point de loi si une partie de la société, fût-ce la plus nombreuse, peut attaquer par violence et essayer de renverser l'ancienne volonté générale qui a fait la loi, sans attendre les époques et observer les formes indiquées par la Constitution; — <pie, lorsque la Constitution donne un moyen légal de réformer une loi, l'insurrection contre une loi est le plus grand des crimes dont un citoyen puisse être coupable, puisque, par ce crime, il dissout la société jutant qu'il est en lui cl commet le crime de lèsenation; — que la loi ne peut s'appliquer qu'aux actions et que les inquisitions sur les opinions et les pensées ne sont pas moins attentatoires à la liberté lorsqu'elles s'exercent au nom de la nation que lorsqu elles s'exercent au nom des tyrans ».

i i& ANDRÉ CBÉNIER.

Ces principes, ces idées, qui étaient cilles de Montesquieu, de Gondorcet et de la Déclaration des droits \ de 1 homme, il les soutient avec une verve et une éloquence toujours prêtes pendant toute l'année 171)1 et pendant toute L'année 1792. Il les reprend et les développe magistralement dans sa brochure d'avril 1791, Y Esprit de parti, où il dénonce cet honneur de corps qui se transforme et qui fait qu'un parti poli-B tique pratique une sorte de solidarité tyrannique et J criminelle, comme faisait autrefois une caste, une M classe ou une corporation; où il proteste aussi contre i cette subtilité éristique par laquelle « les querelles j politiques, succédant aux querelles scolasliques et J aux querelles théologiques, mais traitées de la même manière, dans le même esprit et avec les mêmes sophismes (car le caractère de l'espèce humaine ne change pas , aigrissent aujourd'hui les sociétés, divisent les familles, et jettent de telles semences de haine et de calomnies que les plus absurdes accusations de vols, d empoisonnements, d'assassinats secrets sont familières à tous les partis et n'étonnent plus personne ».

11 mettait ainsi à la même époque pour la première fois sa muse au service de ses opinions politiques. Il faisait un grand poème lyrique sur les débuts de la Révolution ou plutôt sur la Révolution tout entière; car on n'a pas assez dit que le Jeu de Paume est d'abord l'histoire rapide et par grandes fresques,

l'histoire pindarîque, de la naissance de l'Assemblée nationale; mais ensuite un programme de politique intérieure el extérieure, lyrique encore du reste el d'une admirable éloquence, qui exprime toutes les idées chères aux « amis de la Constitution » h ans amis de Chéiiier en ÎT'.K), les Sieyès, les Condorcet, les lîaillv et les La Fayette.

La première partie raconte les élections de 178'.), la réunion des députés à Paris, la séance «le la salle du Jeu de Paume, l'adhésion des deux hauts ordres au Tiers État, la prise de la Bastille. La seconde esl un discours et n'est plus un récit. Le poète y prend la parole; il y recommande au peuple la modération dans la victoire et le respect des Droits de l'homme que ses représentants ont proclamés.

O peuple deux fois né ï Peuple vieux et nouveau;

Tronc rajeuni par les années!

Phénix sorti vivant des cendres du tombeau ! Et vous aussi, salut, vous porteurs du flambeau

Qui nous montra nos destinées '.

Paris vous tend les bras, enfants de notre choix !

Pères d'un peuple, architectes des luis! Vous qui savez fonder d'une main ferme et sûre

Pour l'homme un code solennel, Sur tous ses premiers droits, sa charte antique etpure, Ses droits sacrés, nés avec la nature,

Contemporains de l'Eternel.

Vous avez tout dompté; nul joug ne vous arrête;

Tout obstacle est mort sous vos coups.

Vous voilà moulés sur le faîte :

ANDRE r.in nui:.

Soyez prompts à fléchir sous vos devoirs jaloux. Bieofaiteurs.il vous reste un graud compte à nous rendre 11 vous reste à borner et les autres et vous. Il vous reste à savoir descendre.

Il leur reste à oe pas armer pour soutenir leurs droits « la torche incendiaire et le fer assassin »; il leur reste à ne pas « venger la raison par des crimes > ; il leur reste à être libres, el c'est-à-dire à n'être pas oppresseurs; car» l'oppresseur n'est jamais libre »; il leur l'esté encore à enseigner la liberté au momie. à donner aux peuples el aux rois la leçon et l'exemple d'un peuple libre, sage, généreux et humain ; et alors les sceptres d'airain

Disparaîtront, réduits en poudre.

(] était la première œuvre poétique «pi André Cher nier livrai an public, COnsidéranl encore tontes les autres comme des essais on comme des ébauches. Elle ne donnait an public lettré aucune idée île ce qu'était Ghénier. A la lire, il devait se représente? Chénier comme un poète de l'école de Lebrun le poète et de David le peintre. Encombré de mythologie, «le périphrases toujours pénibles et quelques fois ridicules, de périodes oratoires quelquefois très belles, surtoul dans la seconde partie, souvent horriblement pénibles et mêmes confuses, elle ressortis-

~iil a celle école ult ra-rlassitpie, guindée Cl pom-

peuse du xviii' siècle, qui est représentée par les

11 Lefranc de Pompignan, les Lebrun e1 les Marie-

! .I(isc|)li Chénier. Parlanl pour la première fois au

[public, Chénier, comme il est arrivé à beaucoup

■ p'autres, avail changé s;i voix ci avail pris un style

<|ui n'était pas «lu loul le sien. Il esl à remarquer, du

«reste, que Chénier n'a pas vraiment le même tour

de plume quand il écrit pour mi lecteur ou quand il

mil pour lui. Ses articles eu prose sonl aussi, comme

on l'a vu, oratoires, périodiques ci un peu tendus,

ce (pie ses œuvres intimes, si je puis ainsi les appelée,

ne sonl jamais. — Le Jeu de Paume n'appartient pas

à la troisième manière d'André Chénier, ni à aucune

de ses manières.

J'en dirai presque autanl de deux autres pièces politiques, lune publiée, connue le Jeu de Paume, l'autre répandue, à peu près dans le même temps, c'est à savoir l'Hymne sur Ventrée triomphale des Suisses révoltés du régiment de Chdteauvieux (15 avril 1792) ci À Charlotte Cordai/ i juillet 17!<.'i:. Le commencement de l'Hymne esl d'un beau mouvement d'ironie oratoire; mais ne faut-il pas, ensuite, que les Suisses du fégimenl de Chatcauvieux deviennent, à l'imitation de la chevelure de Bérénice, nue constellation nouvelle dans les cieux ?

O vous, eofanfs d'Eudoxe etd'Hipparqueet d'Euclide ;

C'esl par vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d'une reine limide

Sont tressés en célestes feux...

Faites gémir l'Atlas sous de plus nobles hôtes... Que la nuit de leur nom embellisse ses voiles,

Et que le rocher aux abois Invoque en leur galère, ornement des étoiles,

Les Suisses de Collot d Herbois!

A Charlotte Cordai/ contient quelques beaux traits, comme celui-ci :

Ta douceur, ton langage et simple et magnanime Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime, Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

Mais en général c'est une pièce un peu lourde et, sinon sans énergie, du moins sans éclat.

Ce n'est pas que Chénier ne fût pas cloué, et nous verrons assez combien il 1 était, pour la poésie politique; mais aux premiers pas qu'il faisait dans cette nouvelle carrière, sa marche sentait l'inexpérience, l'étude, la gaucherie, et surtout l'effort.

Il continuait en prose, et plus heureusement, le bon combat qu'il s'était juré de livrer pour la cause de la liberté et delà justice. Il dénonçait, en avril 1701, le vrai crime, qui était à celte époque celui de tous, le crime de la peur. Il se montrait fermement attaché aux principes de 1789 en protestant contre la lettre célèbre (31 mai 1791) où l'abbé Raynal avait attaqué la Déclaration îles droits de l'homme et paru renier toutes les idées qu il avait soutenues jadis avec tant

l'éclat. .Mais il dénonçait vaillamment, en un écrit qui es! certainement la vraie cause de sa mort, la société (les Jacobins, cette société que dans ses unies inliines il assimile à une société aussi célèbre « Aux talents et à la rapacité près ils ressemblent à la société des Jésuites ». Il écrivait sans ambages, le 2(> février 1792 : « Il existe au milieu de Paris une association nombreuse... toujours gouvernée pardes chefs visibles ou invisibles qui changent souvent et se détruisent mutuellement ; mais qui ont tous le même but : de régner, et le même esprit : de régner par tous les moyens. Celte société s'étant formée dans un moment où la liberté n était pas encore affermie... attira nécessairement un grand nombre de citoyens alarmés et pleins d'un ardent amour pour la bonne cause. Plusieurs avaient plus de zèle que de lumières. Beaucoup d'hypocrites s'y glissèrent avec eux, ainsi que beaucoup de personnages endettés, pauvres par fainéantise et qui voyaient de quoi espérer dans un changement quelconque. Plusieurs hommes justes et sages... s'en sont retirés depuis; d'où il suit que cette association doit être en grande partie composée de quelques joueurs adroits qui préparent les hasards et qui en profitent, d intrigants subalternes à qui l'avidité et l'habitude du mal faire tiennent lieu desprit; et d'un grand nombre d'oisifs honnêtes, mais ignorants et bornés, incapables d'aucune mauvaise action, mais très capables

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de servir, sans le savoir, 1rs mauvaises intention! d'autrui. Cette société en a produil une inimité d'autres. Presque toutes sont soumises aux ordre* de la société-mère el entretiennent avec elle une cora re'spondance très active. Cette dernière esl un cor-pi dans Paris et elle est la tête d'un corps plus va>te <|iii s'étend sur la France. C'est ainsi que l'Eglise de Rome plantait la foi et gouvernait le monde par des congrégations de moines. »

Il montrait du doigt Robespierre lui-même, le 27 avril 1792, et ce geste indiscret ne lui fut sans doute point pardonné : « De deux factions qui » régnaient à Carthage, dit un grand homme peu « estimédans les clubs, l'une voulait toujours la paix « et l'autre toujours la guerre, de façon qu'il était « impossible d'y jouir de l'une et d'y bien l'aire « l'autre ». Un parleur connu par sa féroce démence Cl par une inexplicable haine contre \\n général dont on ne saurait le soupçonner d'être jaloux, a lait depuis quelque temps de beaux sermons sur la Providence et assure qu il compte beaucoup sur sou secours. Il faut qu'il la prie de nous conduire de manière qu'on ne puisse nous appliquer ce passage de Montesquieu ».

Il protestait, en prose comme en vers, contre 1 entrée triomphale des Suisses et avait à relie occa-: sion une polémique avec sou frère Marie-Joseph; il protestait contre le 10 août; lors du procès du roi il

réclamait L'honneur de le défendre. Cette mission lui avant été disputée par Malesherbes el «lu reste rayant été accordée à personne, il écrivit du moins quatre plaidoyers pour le roi sous différentes formes ;

c'est à savoir le Projet d un discours du roi h V Assemblée nationale, L'appel A tous les citoyens français, le Projet de pétition ou de discours à la Convention, le Projet d'une lettre de Louis XVI aux députés de la Convention.

Après la mort du Roi, soit qu il eût reconnu l'inutilité de ses efforts, soit, comme il est plus probable et comme certains textes l'indiquent, qu'il ait été 1res souffrant, André Ghénier se tut. Il se retira à Versailles, rue de Satory, pour jouir de la tranquillité île la vieille ville délaissée et de l'air pur de ses environs et « si/vas inlerreptare salubres », comme il devait dire.

C'est là qu'il se remit à ses travaux purement littéraires et probablement à cet Hermès qu il avait toujours rêvé , souvent ébauché , qu'il n'écrivit jamais.

Je place les dernières rédactions des fragments de Y Hermès mon pas du plan, qui peut être de n importe quelle époque) soit à l'époque du séjour à Londres, soit à l'époque du séjour à Versailles, sans aucune raison précisément documentaire, mais parce que les idées soulevées dans ces écrits indiquent la maturité et marquent comme faites toutes les lectures

IJi'> ANDRÉ CHÉNIER.

que Chénier a pu faire pendant toute sa vie; parce que les vers qu ils contiennent sont, non seulement parmi les plus beaux, mais parmi les plus pleins, les plus solides, les plus vastes, les moins appuyés, aussi, sur des souvenirs antiques, et les plus personnels, d'André Chénier; parce que tels vers de Chénier qui sont dates, étant dans une lettre de lui à lîailly en 1791, sont tellement du même ton et de la même manière que ceux de l'Hermès qu'on pourrait les prendre pour un fragment de V Hermès : « Heureux mille lois le sage qui, s élevant au-dessus de la fange des passions humaines, habite le sommet des montagnes, étudiant l'histoire du ciel, qui est si douce et si pure, jusqu'au jour où il exhalera et rejoindra à l'àme universelle cette portion qui lui était en partage et que son corps emprisonnait.

Salut, ù belle nuit, étiucelante et pure... Muse, muse nocturne, en ton brûlant délire, Lance-toi dans l'espace et, pour franchir les airs, Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs, Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme, Veulent parler aux Dieux et volent où reluit L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit... Terre, fuis sous mes pas ! L'éther, où le ciel nage, M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage Plus de nuit. Je n'ai plus d un globe opaque et dur Entre le jour et moi l'impénétrable mur. Plus de nuit; et mon œil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle.

Féconde immensité, les esprits magnanimes

Ainu'iit à so plonger dans les \i\;mis abîmes; Abîmes de clartés, où, libre de ses fers, L'homme siège au conseil qui créa 1 univers; Où l'âme remontant à sa grande origine, Sent qu'elle est une part de l'essence divine.

Oui, ces vers sont de 1791, et ils sont évidemment contemporains de VHermès. Et enfin un fragmenl de 1 Hermès lui-même est daté aussi. C'esl le morceau qui devait le clore h que Ghénier aintitulé Epilogue. Lisons attentivement.

O mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance, O fruit des longs travaux de ma persévérance, Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans...

Ce premier mot indiquerait : écrit en 1792; mais ne nous y arrêtons pas; car Ghénier aurait pu mettre ce mot « dix ans », bien à l'avance, en prévision du temps qu'il s'accordait pour écrire son poème; et aussi bien, en 1702, dans létal où était son poème, l'auteur en avait bien pour au moins cinq ans encore ; il en eût été quitte pour écrire « quinze ans » en 1707; mais c'est la suite qui est datée très précisément :

Dans la France pour toi que faut -il que j'espère ? Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père Qui te regardait vivre et grandir sous ses yeux, Tu pouvais sans péril, disciple curieux,

Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive,

Donner un libre essor à ta langue naïve.

Plus de père aujourd'hui! le mensonge est puissant:

II règne: dans ses mains luit un fer menaçant.

De la vérité sainte il déteste l'approche;

Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,

Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,

Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir —

Ces vers ont été évidemment écrits en 1793, à Versailles ou à Paris.

Ce n'est pas une raison pour que tous les fragmenta d Hermès aient été écrits au même temps; mais c esl une raison qui s'ajoute aux autres pour faire supposer que le poète a travaillé à Y Hermès surtout à cette, époque.

L'Hermès eût été très probablement la plus belle œuvre de Cbénier, comme il a été sa « plus belle espérance ». C'est là que Cbénier est tout à fait lui-même, comme dans ses autres productions de 1789-1794. C'est là qu'il applique ses théories nouvelles, si nettement formulées dans son poème de l'Invention; c'est là que, généralement sans imiter, il revêt de couleurs antiques des idées toutes modernes, qui sont de lui, qui sont sa pensée et son système, cpii sont le résumé de ses études et surtout de ses réflexions de philosophe, d'historien, de paléographe, de sociologue, de psychologue et de moraliste; c'est là (pie ses études littéraires ne lui servent qu'à écrire à la façon des anciens et aussi bien

DEUNIÈRES ANNÉES. — TROISIÈME MANIÈRE. I^'.t

qu'eux; c'est là que « sur des pensers nouveaux » il fail précisément « «les vers ailleurs. »

Le poème, selon Sainte-Beuve eût été divisé en .trois chants. Selon moi, il en eûl au moins compté cinq, étant données l'étendue cl la diversité des natières, peut-être six, qui est un chiffre consacré et qui est celui de Lucrèce.

Le premier est intangible, ayanl été ( i x « '■ et délimité par Chénier lui-même dans son plan. C'est dans le reste de ce plan, non sectionné par Chénier, que Sainte-Beuve voyait deux chants et que j'en verrais plutôt quatre.

Le premier eût parlé de la Terre, de sa constitution et de son histoire. La Terre y eût été considérée comme un grand animal pourvue d'une ànie qui la meut [mens agitât molem...). Les « cellules », connue nous disons maintenant, de ce grand organisme sont les atomes sans cesse tourbillonnant, passant, par la composition et la décomposition, de corps en corps

Océan éternel où bouillonne la vie.

Après la constitution de la Terre, serait venue son histoire, les révolutions physiques, les soulèvements de l'écorce terrestre, les déluges, les grands animaux primitifs, enfin l'apparition des espèces végétales et animales que nous connaissons. Le chant se serait terminé, c'est Chénier qui le dit, par un

tableau de \ Amour présidant à la continuité univers selle de la vie : >< Il faut linir le chant I par une magnifique description de toutes les espèces végq taies et animales naissantes et, au printemps, la terre prœgnans... alors

Que la terre est nubile et brûle d'être mère.

— Au chant II, d'après ma supposition, apparition de l'homme, sa physiologie, sa psychologie, les différents âge de sa vie, la formation des langues humaines. Les passions humaines auraient été étudiées dans cette partie. En philosophe du xvme siècle, Chénier aurait montré qu'en dernière analyse elles vont et mènent plutôt au bien qu'au mal. L'esprl général de ce chant, comme de tout le poème, du reste, aurait été optimiste, et c'est peut être en cette partie que Chénier eût placé ce beau vers isolé, destiné à Y Hermès :

Et si le bien existe, il doit seul exister.

— Au chant III, toujours d'après ma manière de voir, eût été introduit un personnage fabuleux, un « sage magicien » cpii, autant qu'on le peut conjecturer, à la fois aurait représenté en lui l'histoire de l'humanité et l'aurait racontée ; à la lois aurait « passé par plusieurs métamorphoses propres à montrer allégoriquement l'histoire de l'espèce humaine » et aurait exposé et expliqué celte histoire même. L'humanité aurait paru vivant d'abord sous la ter

leur ci dans la terreur, au milieu des redoutables forces naturelles el encore énigmatiques qui l'entouraient. De cette terreur sonl nées les premières religions et superstitions :

Partout sur les autels j'entends mugir Apis, Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.

Puis aux époques de superstition, d'égarement et de terreur, auraient succédé les époques d'anarchie, de guerres sanglantes pour la domination d'un peuple sur un autre ou pour la domination d'une classe sur une autre classe. Le chant se serait terminé par un tableau des auditeurs l'oreille suspendue aux lèvres du « sage magicien ». Ainsi

Aux héros de la Grèce à Colchos appelés Orphée expédiait les mystères sacres Dont sa mère immortelle avait daigne l'instruire. Près de la poupe assis, appuyé sur sa lyre, Il chantait quelles lois à ce vaste univers Impriment à la fois des mouvements divers, Quelle puissance entraîne ou lixe les étoiles; D'où le souffle des vents vient animer les voiles: Dans l'ombre de la nuit quels célestes flambeaux Sur l'aveugle Amphitrite éclairent les vaisseaux. Ardents à recueillir ces merveilles utiles, Autour du demi-dieu les princes, immobiles, Aux accents de sa voix demeuraient suspendus; Et l'écoutaieut encor quand il ne chantait plus.

— Le quatrième chant eût été l'histoire de la civilisation scientifique. Dans un prologue qu'il a écrit à

peu de chose près, ce semble, tel qu'il devait rester, Chénier eût chanté la grandeur de la nature vue par l'artiste el interprétée par le savant.

Vue par l'artiste : le poète

Cherche loin de nos murs, l<s temples, les palais

Où la divinité lui révèle ses traits,

Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre,

Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la Terre.

Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris ;

D'un feu religieux le saint poète épris

Cherche leur pur éther et plane sur leur cime...

Interprétée par le savant :

Souvent mon vol, armé des ailes de Buffou,

Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,

La ceinture d'azur sur le globe étendue.

Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,

Dans les fleuves d éther tous les mondes roulants ;

Je poursuis la comète aux crins éliucelants,

Les astres et leurs poids, leur forme, leurs distances,

Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses,

Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux;

Dans l'éternel concert je me place avec eux.

En moi leurs doubles lois agissent et respirent;

Je sens tendre vers eux mon globe qu ils attirent.

Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour...

Chénier aurait montré dans cette partie de son œuvre que les inventeurs de religions, qu'il n'airne point, n'en ont pas moins été les initiateurs de la civilisation, qu'ils ont mis la Divinité dans leurs

préceptes pour les faire accepter des peuples; que la foule a cru adorer le ciel en n'adoranl qu'eux;

qu ils out ainsi introduit la vérité sons les voiles de la fable :

Mensonge généreux, glorieuse imposture,

Quand au peuple trompé ce piège généreux,

Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux.

La période religieuse qui a suivi la période félichique, prépare ainsi la période philosophique; et l'état théologique qui a suivi l'état anarchique prépare de loin l'état rationnel. Je n'ai pas besoin de dire que toute la « philosophie de l'histoire » d Auguste Comte est contenue connue en germe, et plus qu'en germe, dans ce chant de l'Hermès.

Chénicr aurait montré ensuite l'humanité moderne, ou plutôt l'humanité future sortant de cette lente élaboration. Il aurait fait, comme il l'écrit dans ses notes, « l'exposé du Contrat social et des principes des gouvernements ». Il aurait expliqué la différence essentielle qui existe entre l'homme à L'état sauvage ou anarchique et l'homme à l'état rationnel et que cette différence c'est le progrés de la solidarité : « Chaque individu dans l'état sauvage est un tout indépendant; dans l'état de société il est partie du tout; il vit de la vie commune. Ainsi dans le chaos des poètes, chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son poids ; mais quand tout cela est

arrangé, chacun rsi un tout à pari et, en même temps, une partie du grand tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. Tous ont leurs lois à part et toutes ces lois diverses tendent à une loi commune et forment l'Univers »

- Le chant V eùi été consacré à la civilisation considérée sous sou aspect artistique. Le premier des arts est celui de l'écriture ou plutôt de la représentation des idées par des figures. Ce chant eût évidemment commencé par le long morceau, très brillant, que Chénier avait écrit déjà entier, ou presque entier, sur cette question. On croit voir, à le lire que ce fragment est un morceau de début :

Avant que des états la base fût constante, Avant que de pouvoir, à pas mieux assures, Des sciences, des arts monter quelques degrés, Du temps cl du besoin l'inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné Tari d'écrire. D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier. Lui seul, du vrais succès put ouvrir le sentier. Sur la feuille d'Egypte ou sur la peau ductile, Même, un jour, sur le dos d'un albâtre docile, Au fond des eaux formé îles dépouilles du lin, Une main éloquente, avec cet art divin, Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée, L'abstraite intelligence et palpable et tracée, Peint des sons à nos yeux; et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.

L'écriture a dû naître du besoin qu'onl eu les hommes d'inscrire d'une façon permanente, par des signes précis, sur quelque chose de durable, leurs traités de paix ou d'alliances. Ils peignaienl ou graraient à ce propos leurs propres images,

Ou colle du témoin, homme, plante ou rocher,

Qui vil jurer leur bouche ou leur main se toucher.

De là ces monuments Qgurés qui remontenl à une antiquité ténébreuse,

De là, dans l'Orient ces colonnes savantes, Rois, prêtres, animaux, peints en scènes vivantes. De la religion ténébreux monuments, Pour les sages futurs laborieux tourments, Archives de l'Etat, ou des mains politiques Traçaient en longs tableaux les annales publiques.

Cette écriture synthétique a suffi longtemps, tant que les objets extérieurs et les faits extérieurs étaient la seule préoccupation essentielle et nécessaire des hommes « et que tout noire esprit était clans nos regards » ; mais quand la pensée s'est repliée sur la pensée, quand l'homme s'est étudié lui-même, et ses sentiments et ses passions et ses idées, il a fallu imaginer une écriture analytique :

Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre, Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre Du cœur, des passions les plus secrets détours, Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts

Quel cercle étroit bornait celte antique écriture. Plus on y mit de soin, plus incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots l'héréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est invente Et la main qui l'entend du livre répété, Se souvient d'en tracer cette image fidèle : Et, sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, t n nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.

Le cinquième chant et le poème se seraient terminés par Y Epilogue que j'ai eu à citer plus haut.

On voit assez que ce poème eut été très vraisemblablement le plus beau poème philosophique de toute la littérature française. Je ne vois pas ce qui lui eut manqué. L'érudition de Chénier était complète, son sentiment de la nature, son sentiment de l'art, ses connaissances psychologiques et morales étaient poussées aussi loin qu'ils pouvaient l'être de son temps et du nôtre; on a vu qu il était penseur assez vigoureux pour devancer et annoncer très clairement Auguste Comte; et le poème eût été écrit par un vrai poète. II me semble qu'il eût résumé le xviuc siècle et ouvert magnifiquement le xixe. Chénier ne se trompait point en considérant Y Hermès comme sa grande œuvre et celle où il devait mettre toute sa mesure. Quatre poètes de la fin du xvme siècle

ont eu cette idée, si naturelle à cette époque, difficile à réaliser à toute époque, d'un de Naturel rerum français : Lebrun, Fontanes, Chénier, Delille. Aucun ne l'a exécutée. Seul Delille a écrit les Trois règnes de la nature, ruais avec un génie peut-être trop inlerieur au sujet.

11 me semble que ce qui eût quelquefois fait un peu défaut à l'Hermès, c'esl encore la puissance poétique, ou plutôt l'éclat poétique nécessaire en un sujet aussi magnifique que celui-ci . Malgré tout le génie de Chénier, malgré les vers puissants ou brillants qui ne sont pas en petit nombre dans le projet de Y Hermès laissé par Chénier, cependant encore on peut dire qu il y a à supposer que le poème eût été plus solide qu'entraînant et éblouissant. L'art de parler par images, de transformer les vérités scientifiques en « visions » vivantes qui ébranlent l'imagination tout en instruisant l'esprit, n'était peut-être pas encore complètement découvert. Que l'on compare, par exemple ce fragment de Y Hermès et ce morceau de Musset sur le même sujet :

Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant, Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, Ne gardent point eux-même une immobile place. Chacun avec son monde emporté dans l'espace, Ils cheminent eux-même ; un invincible poids, Les courbe sous le joug d'infatigables lois, Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible, Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.

Voilà sans doute des vers exacts el «1 un vigoureux relief. Seulement Musset est poétique. Il jette une âme dans les choses et il fait d'une loi physique un sentiment cl une passion, tout eu étant, scientifiquement, presque aussi exact :

J'aime — voilà le mot que la nature entière

Crie au veut qui 1 emporte, à 1 oiseau qui le suit ;

Sombre el dernier soupir que jettera la terre

Quand elle tombera dans l'éternelle nuit !

Oli ! vous le murmurez dans vos spbères sacrées,

Etoiles du malin, ce mot trisle el charmant!

La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées.

A voulu traverser les plaines éthérées

Pour chercher le soleil, sou immortel amant;

Elle s est élancée au sein des nuits profondes;

Mais une autre l'aimait elle-même; — et les mondes

Se sont mis en voyage autour du firmament.

Il n'en reste pas moins que 1 Hermès en son ensemble cùl été un poème que Musset, Lamartine ou Hugo, ou "\ igny lui-même eussent été parfaitement incapables d'écrire, eût été le grand poème philosophique synthétique qui manque à la France, eût été quelque chose comme les Epoques delà nature avec le Discours sur l'Histoire universelle, le tout en beaux vers, et que sa peiir est irréparable. — Si quelqu'un a besoin d être consolé, je dirai ma pensée de derrière la tète, qui est que Chénier lui-même ne l'eût jamais achevé. Tout en y songeant cl y travaillant, Chénier laissail couler sa veine nouvelle, son génie poétique enfin

personnel cl tout à fait conforme à ce qu'il en avait dit en son poème de l'Invention, dans quelques pièces exquises en même temps que fortes, d'une délicatesse ci d une profondeur qu'il n'avait |>as connues encore. Il fréquentait, près de Versailles, à a Luciennes » <• est-à-dire Louveciennes), Mme Pourrai ci ses Mlles, Mme Hoequarl et Mme Lecoulteux. Celte dernière lui inspira un sentiment respectueux ci tendre qu'il exprima en vers charmants. Les vers et particulièrement les vers lyriques naissaient pour Ghénier du sourire aimable et souffrant de celte jeune femme.

Mai de moins do roses, l'automne

De moins de pourpres se couronne,/ /tf«**»pf*>

Moins d'épis flottent en moissons,

Que sur nies lèvres, sur ma lyre,

Fanny, tes regards, Ion sourire

Ne font éclore de chansons.

II trouvait pour elle de ces vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de vol d'oiseau, qu'on ne connaissait plus depuis La Fontaine :

Fanny, 1 heureux mortel qui près de toi respire, Sait, à le voir parler et rougir et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habile. La grâce, la candeur, la naïve innocence

Ont, depuis ton enfance, De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté.

[belle! .»

Je pense : Elle était là. Tous disaient : « Qu'elle est Tels furent ses regards, sa démarche fut telle,

140 ANDRE CHBNIER.

Et tels ses vêtements, sa voix et ses discours. Sur ce gazon assise et dominant la plaine,

Des méandres de Seine Rêveuse elle suivait les obliques détours.

Et Musset n'a pas mieux dit quand il murmurait en songeant à la femme aimée :

De mille souvenirs en jaloux je m'empare...

J'ouvre comme un trésor mou cœur tout plein de vous.

Il parcourait les jardins merveilleux et le parc magnifique et mélancolique de Versailles, qui étaient, en ce moment, singulièrement conformes à sa triste pensée. Il les saluait d'un sourire grave et doux qui fait songer à la grande manière, nonchalante et noble, de Lamartine :

Tout a fui. Des grandeurs tu n'es plus le séjour.

Ah! malheureux! A ma jeunesse,

Une oisive et morne paresse Ne laisse plus goûter les studieux loisirs.

Mou âme, d ennuis consumée, S'endort dans les langueurs ; louange et renommée

N inquiètent plus mes désirs.

L abandon, 1 obscurité, 1 ombre,

Une paix taciturne et sombre ; \ oilà tous mes souhaits; cache mes tristes jours,

Et nourris, s'il faut que je vive, De mon pâle flambeau la clarté fugitive

Aux douces chimères d'amours.

Puis sa pensée s'élargissait, malgré qu'il en eût, se reportait à la patrie déchirée, opprimée et désho-

non V, à toutes les folies el à i< >us les crimes qui se; fléchaînaienl sur cette terre qu il avait tanl chérie, pi il écrivail celle hymme .1 la France qui esl un des (morceaux les plus aisés, les plus vastes el les mieux Boulants à pleines rives qu'il» nous ;iii laissés. ('. e^i là, après nu tableau des beautés el (les richesses du sol français, <pi il jette \u\ regard douloureux sur les dernières années de la monarchie, qu'il déteste les abus et les injustices de l'ancien régime, qu'il rend hommage aux elforts restés vains des Malesberbes et des Turgot,

Ministres dont le cœur a connu la pitié ;

qu'il jette I'anathème à tout ce qui est oppression, délation, arbitraire et injustice; et qu'il termine par cette magnifique apostrophe à l'Equité :

Toi donc, Equité sainte, ô toi, vierge adorée, De nos tristes climats pour longtemps ignorée, Daigne du haut des cieux goûter le libre encens D'une lyre au cœur chaste, aux transports innocents, Qui ne saura jamais par des vœux mercenaires. Flatter à prix d'argent des faveurs arbitraires; Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. De vœux pour les humains tousses chants retentissent; La vérité l'enflamme et ses cordes frémissent Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté Les doux noms des vertus et de la liberté.

Jamais le talent d'André Ghénier n'avait été plus plein, plus riche, ni plus libre ; jamais il n'avait

été plus original et personnel; jamais il n'avait été plus conforme à la devise que Chénier avait énoncée quelques années auparavant : « L'art ne fait que des vers; le cœur seul est poète ». Après avoir donné à la France un Ronsard plus discret et plus fin; après lui avoir donne un Tibulle; voici qu'il lui promettait un Lucrèce et qu'il lui donnait un Lamartine naissant et qui aurait grandi. — Si qua fala aspcra rumpas. Mais il devait mourir à l'âge même où Lamartine, après, lui aussi, s'être longtemps cherché, donnait au monde les Méditations.

CIIAPITRK VII

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