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Sur la lin de l'année 1793, on ne sait pourquoi et peut-être seulement parce qu'on étail en automne, ou peut-être seulement parce qu il étail moins souffrant, Chénier revient à Paris, chez ses parents, pue de Cléry. C'était le plus effroyable moment de la Terreur. Chénier ne semble pas s'en être inquiété. Depuis près d'un an, il n'écrivait plus. Je crois, il est vrai, qu'il se préparait à reprendre la plume. Il écrivait pour lui-même et en taisant son propre portrait l'admirable page suivante : « 77 est las de partager la honte de cette foule immense qui en secret abhorre autant que lui; mais qui approuve et encourage, au moins par son silence, des hommes atroces et des actions abominables. La vie ne vaut pas tant d'opprobre. Quand les tréteaux, les tavernes et les lieux de débauche vomissent par milliers des législateurs, des magistrats et des généraux d'armée qui sortent de la boue pour le bien de la patrie; il a, lui,
une autre ambition, et il ne croit pas démériter de sa patrie en faisant dire un jour : ce pays qui produisit alors tant de prodiges d'imbécillité et de bassesse, produisit aussi un petit nombre d'hommes qui ne renoncèrent ni à leur raison ni à leur conscience. Témoins des triomphes du vice, ils restèrent amis de la vertu et ne rougirent pas d être gens de bien. Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice ; dans ces temps de démence, ils osèrent examiner; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée. Ils ne cachèrent point leur haine à des bourreaux qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, n'épargnaient rien; car il ne leur en coûtait que des crimes; — et un nommé A. G. fut un des cinq ou six que, ni la frénésie générale, ni l'avidité ni la crainte ne purent engager à ployer le genou devant des assassins couronnés, à toucher des mains sordides* de meurtre et à s'asseoir à la table où l'on boit le sang des hommes ».
Le 14 ventôse de l'an II (7 mars 1704), il y cul un ordre du Comité de sûreté générale décrétant l'arrestation de Mme Pastoret, née Piscatory. Les commissaires chargés de l'exécution de cet ordre, s'étant rendus au domicile de Mme Pastoret, à Auteuil, ne l'y trouvèrent pas. Elle avait fui. Ils ne trouvèrent que M. Piscatory , M. Pastoret et
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André Chénier. Ils soupçonnèrent celui-ci d'avoir
tverti M Pastorel el d'avoir favorise sa fuite.
C'était probable. Il y a une histoire de daim: venue de Versailles, repartanl pour Versailles et accompagnée au coche par André Chénier, que Ghénier lui-même a racontée aux commissaires dans un premier interrogatoire el qui est restée obscure. Il ne déplairait pas de penser qu'un acte de dévouement envers une femme eût été la première cause occasionnelle de la mort d'André Chénier. Mais tomme cet incident, d'abord est demeuré indistinct et ensuite n'a pas été relevé contre Chénier dans l'acte l'accusation, nous n'y insisterons pas davantage.
Toujours est-il que Chénier fut arrêté comme suspect, et emprisonné préventivement. Le 18 ventôse (11 mars) il fut interrogé à fond et minutieusement sur ses moyens d'existence, sur sa famille et ses relations, sur ses correspondances avec l'Angleterre, sur ses rapports avec la famille Picastory» Pastorel, sur sa conduite au 10 août 1792, sur sa saule, dont il donnait le mauvais état comme excuse de son abstention au 10 août. Le lendemain, son écrou à la prison de Saint-Lazare était officiellement enregistré. Il devait y rester quatre mois et treize jours.
II s'y trouva, connue il était trop naturel, au milieu d'amis et de personnes avec qui il avait été en relations aux jours heureux : M, de Montalcnibert, M. de Montmorency, M. de Noailles, le prince
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de Rohan, le prince de Broglie, M. de Vergennesj M. d'Usson, M. de Montrond, Ginguené, Roueher le poète, les frères Trudaine, Mme de Saint- Aignan, Mlle de Coigny (ou plutôt Mme la duchesse de Flcurv, née de Coigny, divorcée alors d'avec le duc de Fleurv et qui devait, échappée aux prisons de la Terreur, épouser M. de Montrond, divorcer encore et mourir en 1820). Mme de Bonneuil, arrêtée aussi, était dans une autre prison.
C'est à l'honneur de Marie-Joseph Chénier si André resta si longtemps en prison et fut, à deux jours près, sur le point d'échapper à la mort. Il s'agissait de gagner du temps, de passer le plus tard possible devant le Tribunal révolutionnaire, étant à espérer que la Terreur et son tribunal ne dureraient pas toujours. Marie-Joseph se garda bien de faire une démarche au Comité de salut public, où il savait n être pas aimé. Il en fit une, ou plusieurs, auprès du Comité de sûreté générale et obtint que le dossier d'André serait dessous, c'est-à-dire placé audessous des autres, de manière à arriver tardivement ou à ne pas arriver. — André attendit quatre mois et demi la mort ou la délivrance, probablement sans désirer ni craindre ni l'une ni 1 autre.
Il fut ému, comme l'univers le sait, mais comme c'est notre devoir de le rappeler, des grâces touchantes de Mme de Coigny, alors âgée de vingt-trois ans, et que Mme Vigée-Lebrun, qui s'entendait en
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bOrtraitS, nous dépeinl :iinsi (huis ses souvenirs :
« comblée de ions les dons de la nature, douée d'un visage enchanteur, d'une taille comme celle qu'on Bonne à Vénus, d'un esprit supérieur, d'une âme ardente et passionnée pour les ails ». Elle inspira à Chénier le pur chef-d'œuvre intitulé la Jeune Captive que nous ne citerons point, puisqu'il esl dans toutes les mémoires. Nous en dirons seulement (pie jamais Chénier ne poussa plus loin l'art délicat et caché de la composition et de L'ordonnance harmonieuse, ni celui de faire naître, en quelque sorte, les images des images, comme par une végétation cl une floraison naturelles; et la Jeune Captive est bien à cet égard, sans parler de la douce et tendre sensibilité qui y règne, le triomphe même du naturel dans l'élégance.
Comme on le pense bien, sa colère et son indignation contre les hommes cpii tenaient la France asservie sous leur sanglant despotisme ne désarmaient pas. A les avoir bravés avant d'être menacé de mort par eux il avait gagné le droit de les insulter et de les maudire du fond du cachot qu'ils avaient fermé sur lui. Ses ïambes vengeurs s évadaient de sa prison pour parvenir aux siens, qui les ont conservés pour la postérité et pour l'immortalité. C'était un genre de poésie tout nouveau en France et même partout et qui ne rappelle bien précisément que les invectives brûlantes des prophètes
hébreux. C'esl l'union intime de la satire el du lyrisme, c'est proprement la satire lyrique. Ni nous ne pouvons savoir si la Grèce l'avait connue, Archiloque étant perdu; ni les Latins ni les peuples
modernes ne l'ont possédée. Ils ont eu la satire oratoire, la satire qui est un discours, qui est un discours éloquent , en vers , avec Juvénal , avec Perse, avec d'Aubigné; ils n'ont pas connu la satire lyrique avant les ïambes d'André Chénier et les Châtiments de Victor Hugo. — Chénier avait comme tourné autour de ce genre et autour de celte forme 1 et en avait comme tenté l'accès, avant d'y entrer en vainqueur et de s'y rendre maître. Dans son ode « à Byzance », malencontreusement encombrée et alourdie de prétendues strophes pindariques, il avait essayé, vers la fin, d'une strophe où trois alexandrins encadrent et embrassent deux octosvllabes :
Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres;
Il nie, il jure sur 1 autel; Mais nous, grands, libres, tiers, à nos exploits funèbres,
A nos turpitudes célèbres Nous voulons attacher un éclat immortel.
C'était l'iambe, mais arrêté dans son élan, dans sa course rapide, tous les cinq vers, par la chute et le repos de la strophe. Aussi, se débarrassant de cette entrave, tout à fait à la fin de la pièce, il avait comme lâche la bride à l'iambe et lui avait permis de courir,
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aussi loin qu'il le voulait, à travers une période prolongée et indéfinie.
J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,
Cueilli le poétique miel.
Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;
Dans tous mes vers on pourra voir Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.
Frustré d'un amoureux espoir Archiloque aux fureurs d'un belliqueux iambe
Immole un beau-père menteur; Moi ce n'est pas au col d'un perfide Lycambe
Que j'apprête un lacet vengeur.
Et, maître cette (ois de son rythme, dont on voit qu'il a même trouvé le nom, pour son Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses du régiment de Châteauvieux, il n'en avait pas cherché d'autre, ayant bien vu que ce rythme à la fois très net comme rythme et très indéterminé comme longueur du développement de la période poétique, est excellent pour un discours en vers tantôt périodique, tantôt coupé de cris, de gestes brusques et comme de sursauts. Je coupe ce morceau, selon les mouvements successifs, par des blancs.
Salut, divin Triomphe, entre dans nos murailles!
Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille et par les funérailles De tant de Français massacrés.
Jamais rien de si grand n'embellit ton entrée :
Ni quand l'ombre de Mirabeau S achemina jadis vers la voûte sacrée
Où la gloire donne un tombeau; Ni quand Voltaire morl et sa cendre bannie
Rentrèrent aux murs «le Paris Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie,
Prosternés devant ses écrits.
Un seul jour peut atteindre à tant de renommée Et ce beau jour luira bientôt,
C'est quand tu conduiras Jourdain à notre armée Et La Fayette à 1 éehafaud.
C'est dans ce même rythme qu'il versa ses éloquentes colères de Saint-Lazare. Elles sont impéris] sables comme la gloire, comme la justice et commis la beauté. Je ne considère pas ces quatre-vingtquinze derniers vers à proprement parler comme des . fragments, c'est-à-dire comme des morceaux; détachés; dont L'un aurait trouvé sa place dans une pièce et l'autre dans une autre. Je les tiens pour des pièces d'un même poème, dont le plan avait été trace'' soit sur le papier, soit dans l'esprit de l'auteur, qui sont disposés dans l'ordre qui aurait été celui du poème. et qui forment par conséquent un poème suivi et très ordonné, dans lequel seulement il reste dest lacunes qui auraient été comblées.
Le poète d'abord peint l'état où il est. Il attend