TROISIÈME MANIÈRE
La famille do Chénier souffrait de le voir inoccupé et le pressait de prendre un emploi. On lui trouva une place de secrétaire d ambassade à Londres, auprès de M. de la Luzerne. Il obéit sans empressement et même évidemment avec désespoir. Paris le retenait, de mille chaînes, et en tous cas ce n'eût pas été le Nord qui l'eut attiré. Il partit de Paris dans les premiers jours de décembre 1787 et fit la traversée de Calais à Douvres le 6 décembre, comme le prouve cette date qu'il met à une très courte pièce : « Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres, le 6, couché et souffrant. Ecrit à Londres le 10 décembre 1787 ». — La traversée fut pénible et douloureuse comme l'indique cette note et aussi la pièce :
Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant Le passager languit malade et chancelant....
Stapide, il a perdu sa force et smi courage Il ne retrouve plus ses membres engourdis. Il ne peut secourir ses amis ni son fils, Ni soutenir son père, et sa main faible et lente Ne peut serrer la main de sa femme expirante.
Il semble d'abord s'être ]>lu à Londres. Son frère, Marie-Joseph, lui écrit en effet au 13 février 1788, c'est-à-dire quand André Ghénier était à Londres
depuis deux mois : « Vous vous plaisez à Londres et je m'y attendais ». Mais cette satisfaction, si tant est qu'elle ait été bien réelle, ne fut pas longue. Car on le voit dés le mois de décembre 1787, plus sincère sans doute en ne parlant qu à lui-même qu'en écrivant à sa famille, regretter amèrement Paris et pleurer sur son exil :
Sans parents, sans amis et sans concitoyens, Oublié sur la terre et loin de tous les miens, Par les vagues jeté sur cet île farouche, Le doux nom de la France est souvent dans ma bouche, Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. Je compte les moments, je souhaite la mort. El pas un seul ami dont la voix m'encourage, Qui près de moi s'asseye et, voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein, Me dise : « Qu'as-tu donc? » et me prenne la main. (Londres, décembre 1787.)
Ce n'étaient pas seulement l'exil el le délaissement qui le torturaient et lui arrachaient des larmes. Le fond du caractère d'André, comme nous l'avons dit, étaii l'indépendance et la fierté. L'une et l'autre souf-
SEJOUR A LONDRES. '.Ci
fraient dans sa nouvelle situation. Kul-il a essuyer quelques hauteurs, même protectrices, île sou chel ? Eut-il à subir — et c'est |>lus probable — quelques dédains mal dissimulés d'une aristocratie très infatuée, que ses fonctions l'obligeaient à coudoyer? Toujours est-il que nous avons les confidences de ses douleurs et de leur caractère, sinon tout à fait de leur source. 11 a été conservé, ce chiffon de papier date et localisé, qui nous lait assister comme si nous y étions réellement à une nuit de Chéniei', à une scène de solitude, de révolte et de désespérance. André est seul, un soir, dans une taverne écartée. L'amertume emplit son cœur d'exilé et de subordonné, et il écrit : « London, Covent-Garden , HooiVs Tavern, vendredi, 3 avril 1789. — Que l'indépendance est bonne! Heureux celui que le désir d'être utile à ses vieux parents ne force pas à renoncer à son honnête et indépendante pauvreté! Peut-être un jour je serai riche : puisse alors le fruit de nies peines, de nies chagrins, de mon ennui, épargner à mes proches le même ennui, les mêmes chagrins, les mêmes peines! Puissent-ils me devoir d échapper à l'humiliation. Oui, sans doute, l'humiliation. Il est dur de se voir négligé; il est dur de recevoir, sinon des dédains, au moins des politesses hautaines. Il est dur de sentir, quoi? qu'on est au-dessous de quelqu'un? Non, mais qu'il y a quelqu'un qui s'imagine que vous êtes au-dessous de lui. »
Et comme il arrive souvent avec Chénier, cette page de prose devient, évidemment à la même époque, une éloquente page de vers, une élégie aussi profonde et aussi sincère el déchirante d'accent que toutes celles de Chateaubriand el de Musset :
Oh! nécessité dure, o pesant esclavage !
O sort! Je dois donc voir et dans mon plus bel âge
Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs
Dans ce flux et reflux d espoir el de douleurs !
Souvent las d'être esclave el de boire la lie
De ce calice amer qu'on appelle la vie,
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité;
Je souris à la mort volontaire et prochaine;
Le fer libérateur qui percerait mon sein
Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main;
Et puis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse :
Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
Mes écrits imparfaits Car à ses propres yeux
L'homme sait se cacher d'un voile spécieux.
A quelque noir dessein qu'elle soit asservie,
D'une étreinte invincible il embrasse la vie,
Il a souffert, il souffre; aveuglé d'espérance,
Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.
Enfin voici l'accent personnel! Certes il y en avait déjà dans quelques-unes des élégies de Chénier que nous avons citées plus haut ; mais il était mêlé, souvent agréablement, quelquefois avec un certain excès, de réminiscences et d'allusions qui n'allaient pas
ans le refroidir. Voici raaintenanl I acceni profondément personnel en toute sa pureté el en toute sa orce. Voici le commencement de la troisième minière de Ghénier. 11 ne la quittera plus guère, aul, nue ou deux fois, pour écrire des poèmes iflicicls el de circonstance, h là encore il aura quelque Étase de plus franc el de plus direct qu'autrefois, niand enfin on s'est trouve, on ne se désaccoutume )as aisément d'être soi-même.
Ce qui l'assombrissait autant sans doute que cerains déboires, c'était le caractère anglais. Il l'oblervait, sans bienveillance, et par conséquent il le jeignait sans justice.
Laissons là les Anglais
Laissons là leur jeunesse... mélancolique Au sortir du gymnase ignorante et rustique, De contrée en contrée aller au inonde entier Offrir sa joie ignoble et son faste grossier; Promener son ennui, ses travers, ses caprices, A ses vices partout ajouter d'autres vices, Et présenter au ris du public indulgent Son insolent orgueil fondé sur quelque argent.
El nous avons ici l'aveu même de la secrète blessure qui faisait saigner le cœur d'André. Il souffrait le ([isolement, de quelques hauteurs, de certaines roideurs, mais surtout du manque d'argent qui ne ui permettait pas de tenir son rang à Londres. A Paris, au milieu d'amis riches, mais dévoués, et dans ;ette charmante société de Paris au xvin' siècle, qui
oe faisait aucune attention à la fortune pourvu qu'on eût de l'esprit, il ae s'étail jamais aperçu qu'il étal pauvre. A Londres, il avait toutes les raisons «lu monde de s'en apercevoir. Il le «lit bien dans cet] vers qu'il laui rapprocher : « Son insolent orgues fonde sur quelque argent... Las du mépris des sots qui suit la pauvreté. » — « Faille d'argent e'est douj leur non pareille », du moins auprès de ceux qui en ont et qui vous font apercevoir qu'ils sentent «pie vous n'en avez pas.
La consolation d'un lettré isolé et dépaysé c'esj d'étudier la littérature du lieu où le sort l'a jetéj Chénier le fit, comme Voltaire. Mais il était trop de la Grèce pour goûter la littérature anglaise. A la 1 vérité il aimait Shakespeare et, de Londres, il en écrivait à son frère avec admiration ou au moins avec faveur, puisque son frère lui répond : « Vous me paraissez indulgent pour Shakespeare, vous trouvez qu'il a des scènes admirables. J'avoue que dans tous ses drames je n'en trouve qu'une qui mérite à nfon gré ce nom : c'est l'entretien d'Henri IV mourant avecson fils.... a M, lis en généra] les écrivains anglais sont infiniment loin de lui plaire. A qui songe-t-il quand il les traite si durement ? Sans doute à Young, 1res en laveur à cette époque. Que ne lisait-il Sterne? Tant y a qu'il ne peut s'accommoder de la littérature anglaise :
Les poètes anglais, trop tiers pour être esclaves, Ont même du bous sens rejeté les entraves.
SÉJOUR A LONDHES. 99
Dans leur ton uniforme, en leur vainc Bplendeur, Haletants puni- atteindre une fausse grandeur, Tristes comme leur ciel toujours Leinl de nuages, Enflés comme la mer qui blanchit leurs rivages, El sombres et pesants comme I air nébuleux Que leur de farouche épaissit autour d'eux; Du génie étranger détracteurs ridicules, D'eux-mêmes et d'eux seuls admirateurs crédules, Et pourtant, quelquefois, dans leurs écrits nombreux, Dignes d'être admirés par d'autres que par eux.
Comme on pouvait s'y attendre, André Chénier les oppose aux Grecs et leur oppose les Grecs, non sans quelque perfidie, car on peut écraser tout le monde avec les Grecs. Il a été puni de cette mauvaise façon de faire la guerre par la platitude, bien rare chez lui, des vers (pie celle idée lui inspire :
Voyez rajeunir d'âge eu âge L'antique et naïve beauté De ces Muses dont le langage Est brillant comme leur visage, De force, de douceur, de grâce el de lierté.
De ce cortège de la Grèce
Suivez les banquets séducteurs; Mais fuyez la pesante ivresse De ce faux et bruyant Pcrmesse Que du nord nébuleux, boivent les durs chanteurs.
Il se divertissait du reste de ses ennuis par le travail. Il est assez probable qu'il a écrit beaucoup à Londres. Je croirais volontiers que son grand ouvrage en prose sur la Perfection des Arts, dont j'ai cité
beaucoup quand je m'occupais des tendances ci goûts littéraires de Chénier, est surtout de celle époque, je dis surtout, car il n'est pas douteux, non plus, que Chénier y ait travaillé tantôt à un moment tantôt à un autre, comme à tous ses ouvrages. (Je qui me tait croire que le recueil de notes ci réflexions sur mille sujets intitulé après coup Perfection des Arts date surtout du séjour de Chénier à Londres, c'est que dans sa correspondance avec Palissot il s occupe des mêmes sujets qui le sollicitent principalement dans la Perfection des Arts. Dans la lettre de Palissot à Chénier 17SS qui nous a été conservée, il est question de Voltaire, de Montesquieu, de Fontenelle, de Diderot, de tous les hommes que Palissot a plus ou moins attaqués, dont Chénier avait écrit à Palissot et dont Chénier s'occupe à son tour dans la Perfection des Arts. Correspondance avec Palissot et prin- ; cipaux passages de la Perfection des Arts doivent être du même temps.
Il faisait aussi des vers et les envoyait à son frère, comme le prouve ce mot d'une lettre de Marie-Joseph : « Un des grands plaisirs que je puisse avoir est de recevoir de temps en temps de ces beaux vers que vous savez faire ».
Quels étaient ces beaux vers laits à Londres de 17.X7 a 1789? Il ne faut plus retomber dans l'erreur de Sainte-lieu ve (qu'il a reconnue, du reste \<.\v laquelle il rattache l'Idylle La Liberté au séjour à
Londres el aux déboires que Ghénier y ressentit, la Liberté étant datée de mars 17S7 el Ghénier étant encore à Paris à celle époque. J'en suis presque heureux d'ailleurs; car si Chénier eûl exprimé les tristesses el les révoltes de sou indépendant <• un peu farouche sous le voile de l'allégorie du a Berger « et du « Chevrier », j'aurais à lui reprocher de n'avoir pas déclaré une pensée el un sentiment personnels sous une forme personnelle aussi. Non, la Liberté esi du commencement de 1787; elle ne révèle pas un état d'âme de Chénier lui-même; elle appartient encore à la « seconde manière » avec un ressouvenir de la première; et, du reste, elle esl admirable .
Mais il est probable que le beau poème de 1 Invention date du séjour à Londres. "L'Invention est la préface de l'Hermès. Chénier a toujours songé à Y Hernies ; mais il est évident qu'il s'en est peu occupé à travers son voyage rapide et douloureux en Italie, à travers sa vie parisienne et à travers ses Idylles, ses Poèmes antiques et Elégies. 11 est évident aussi qu'il ne s'en esl pas occupé du tout de 1790 à 1794, dans la fièvre de la vie politique et de ses travaux de journaliste. Resle qu'il y a songé beaucoup, sans y avoir infiniment travaillé, pendant son séjour à Londres. Ce n'est que probable, mais c'est vraisemblable extrêmement. Or, Y Invention est la préface de Y Hermès d'une part, à n'en pas douter, et d'autre part est la
définition même tic la troisième manière de Chériier.
Vers 17853 comme nous l'avons vu, Chénier voulait « qu'on imitai les anciens », qu'on fit des poèmes antiques sous une forme accommodée au goût moderne, et en un mol qu'on recommençât l'œuvre 1 de la Pléiade en la faisant mieux, avec à la fois plus de connaissance de L'antiquité et plus d'aisance et de grâce. A la veille d'écrire décidément 1 Hennis, en écrivant déjà des fragments considérables, surtout I sachant ce qu'il y mettrait et ayant accumulé les 1 notions scientifiques, historiques et philosophiques 1 qui en devaient être la base et la matière, en un mot 1 vers 1788, il pense et il va dire sur la mission du 1 poète l'inverse et presque le contraire de ce qu'il ! écrivait vers 1785, il rédige un art poétique qui est I l'inverse et presque le contraire de celui qu il avait écrit vers 1785; et c'est le poème de Y Invention.
Dans ce poème il y a une condamnation de Vimitation; une définition de linvention originale; un programme de ce qui doit être désormais « la fonction du poète » comme a dit Hugo; une réfutation des objections que l'on peut faire à ce programme; une définition de la mesure clans laquelle on peut encore, cependant, imiter les anciens.
Il ne faut plus d'imitation, il ne faut plus imiter le fond que nous tenons des anciens, leurs sentiments, leurs passions, leurs idées, leur philosophie] leur science. Il ne faut pas imiter les anciens, il faut
faire comme eux et c'est-à-dire précisément ne pas les imiter, puisqu'ils n'imitaient personne.
I. \iiiqiie et l'onde Egée et la belle lonie Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté
Des mœurs simples, des lois, la p;ii\ (?), la liberté,
Un langage sonore aux douceurs souveraines
Le plus beau qui soil né sur les lèvres humaines-!
Nul âge ne verra pâlir vos s;iinl> lauriers;
Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers,
Et du temple des arts que la gloire environne
\ os mains out élevé la première colonne,
A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons
Votre exemple a dicté d'importantes leçons,
11 nous dit que nos mains, pour vous être fidèles,
Y doivent élever des colonnes nouvelles;
L'esclave imitateur naît et s'évanouit,
La nuit vient, le corps reste et son ombre s'enfuit.
La meilleure manière d'honorer les anciens, de « leur être fidèles » et de suivre exactement leur exemple, c'est donc précisément de ne pas les imiter :
Oh ! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs, Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple Et, sans suivre leurs pas, imiter leur exemple, Faire, en s' éloignant d'eux avec un soin jaloux. Ce qu'eux-mêmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous.
Imiter les anciens c'est impuissance chez les uns et timidité chez les autres. A L'impuissance il n'y a
rien à dire, sinon qu'elle se taise; mais à la timidité il faut persuader qu'elle se renonce el qu'elle cesse. de paralyser le génie.
Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles. N'avoir que ces grands noms pourNord et pour éluiles, Los côtoyer sans cesse et n'oser un instant, Seul et loin «le tout bord, intrépide et flottant
Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée. Et du premier sillon fendre une onde ignorée?... Tout a changé pour nous, mœurs, sciences, coutumes. Pourquoi nous faut-il donc par un pénible soin Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, A ivant dans le passé, laissant ceux qui commencent, Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent, Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?
Il faut donc inventer ; mais qu'est-ce que c'est bien que l'invention ? Boileau l'a dit, en une ligne de prose dont Ghénier ne se souvient pas et que peut-être il n'a jamais lue, mais qu'il réédile en très beaux vers : « Une pensée neuve est une pensée qui a dû venir à tout le monde el que quelqu'un s'avise le premier d exprimer ». Le poète est l'homme qui exprime mieux que les autres la pensée de tous, parce qu'il la conçoit plus nettement, et le sentiment de tous parce qu il l'éprouve plus profondément :
Dans les arts l'inventeur est celui
Qui peint ce que chacun put sentir comme lui,
Qui rouillant «les objets les plus smiihics retraites, Etale et fait briller leurs richesses secrètes, Qui, par des nœuds certains, imprévus el nouveaux Unissant «les objets qui paraissent rivaux, .Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu'elle n'a point l'ait ; niais ce qu'elle a pu faire ; (irst le fécond pinceau qui, sûr de ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épais, Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
Et celle invention, elle a continuellement, de civilisation en civilisation, de siècle en siècle, de génération en génération, une nouvelle matière, une matière née d'hier et encore absolument intacte. . Celte matière, ce sont les nouveaux sentiments, les nouvelles passions, les nouvelles philosophies (Chénier ne pouvait pas dire les nouvelles religions) et les nouvelles connaissances du monde et d'eux-mêmes acquises par les hommes. Depuis les Anciens le monde s'est agrandi. L'Amérique et- le ciel ont été découverts. N'est-ce rien que cela, et dans un univers tout nouveau, dont les Anciens n'avaient pas même le soupçon, est-ce dans les bornes nécessairement circonscrites de leur pensée qu'il faut rester obstinément? N'y a-t-il rien à tirer, au profit de 1 imagination, de tant de découvertes d'une part, de tant d inventions de l'autre, et d'un monde extérieur — toute pensée nous vient par les sens, selon Chénicr — qui est tellement différent de celui des anciens
100 ANDRÉ CUÉNIER.
que c'est comme si l'homme avait passé d'une planète dans une autre ?
De la Grèce naissante, héroïque H sauvage.
Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image,
Démocritc, Plalon, Epicure, Thaïes
Ont de loin à Virgile indique les secrets
D'une nature encore à leurs yeux trop voilée.
Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,
Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,
A tout nouveau Virgile ont ouv(rîe,t des trésors.
Tous les arts sont unis: les sciences humaines
N'ont pu de leur empire étendre les domaines,
Sans agrandir aussi la carrière des vers.
L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes, Une Cybèle neuve et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers ! Quel amas de tableaux, de sublimes images Naît de ces grands objets réservés à nos âges! Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, Si chers à la fortune et plus chers au génie, Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.
Voilà tout le nouveau champ de labour et de bataille qui est ouvert aux poètes nouveaux. Voilà où ils doivent porter leurs regards, leurs pas et leurs efforts.
Il y a des objections. Les anciens avaient la grâce comme leur privilège. Leurs muses, leurs Dieux, leur Olympe ont en eux le charme qu il ne semble pas que contienne le monde nouveau. Les sciences
si .mi r, a LONDRES. 10"
modernes, 1rs découvertes et inventions modernes
Boni austères, pour ne |>as dire rébarbatives -
Parce que les poètes ne les onl |>;is touchées! Tout nous vient de la nature. Or si la nature connue des anciens, petite, bornée et mesquine, les a si merveilleusement inspirés, comment nous inspirera la nature nouvelle, immense, magnifique, infinie, si nous savons non seulement la connaître, niais la sentir, comme ils savaient et connaître et sentir la leur!
Mais enfin dites-moi, si d'une œuvre immortelle La nature est en nous la source et le modèle, Pouvez-vous le penser que tout cet univers Et cet ordre éternel, ces mouvements divers, L'immense vérité, la nature elle-même.
Soit moins grande en effet que ce brillant système Qu'ils nommaient la nature et dont d'heureux efforts Disposaient avec art les fragiles ressorts ?
— Oui, peut-être; mais ces vérités de la science nouvelle sont très pénibles à déchiffrer; elles sont enfermées dans des volumes lourds à soulever et pénibles à comprendre ! — Nous voilà au point ! Ce qui arrête les poètes modernes à l'entrée de cette voie nouvelle, ce n'est pas la timidité, c'est la paresse. Eh bien, la difficulté de la science nouvelle devrait être un excitant au lieu d'être tenue pour un obstacle.
Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées Dans un langage obscur saintement recelées.
108 ANDRÉ CHÉNIEft.
— C est là, c est là sans doute un aiguillon de plus! L'auguste poésie, éclatante interprète,
Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
Cette reine des cœurs à la touchante voix,
A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix....
Elle porte à travers les nuages plus sombres,
Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres,
Et rit quand dans son vide un auteur oppressé
Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé
Aux lieux les plus déserts ses pas, ses jeunes pas, Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas. Sur l'aride buisson que son regard se pose, Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.
On dit encore : « Mais la langue française est-elle capable de cet éclat, de cette grâce, de cette harmonie des langues anciennes ; et par conséquent peut-elle faire ce qu'elles ont fait; peut-on, avec elle, faire ce que les Anciens ont fait avec les leurs, transformer la science en poésie, transfigurer la pensée en image, en symbole et en mythe, et faire jaillir la rose du buisson? » — C'est ce qu'on disait déjà à Du Bellay et Ronsard ; et Ronsard et Du Bellay ont répondu d'abord par des raisons et ensuite par des exemples. Chénier, qui compte bien répondre aussi par le fait et prouver le mouvement en marchant, s'appuie sur les exemples fournis par un passé récent. Le « langage français » est certainement rebelle entre les mains des sots;
Mais serait-ce Lebrun, Racine, Despréaux Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux?
Est-ce à Rousseau, Buiron qu'il résiste, infidèle? Est-ce pour Montesquieu qu'impuissant et rebelle
Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sttr eux. Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les détours de ces âmes profondes S \ teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?
11 faut donc être inventeurs, hardiment, el bardinieiii exploiter l'immense matière poétique, encore intacte, qui est sous nos yeux et qui semble s'offrir à nos mains et les réclamer.
Ne praticjuera-t-on donc plus [es anciens.' — Il faut les pratiquer plus que jamais. Mais pourquoi ? non plus pour les imiter, mais pour apprendre leur art, ce qui est tout différent; non plus pour emprunter leurs idées, mais pour emprunter leurs couleurs ; non plus pour les prendre comme maîtres de pensée, mais pour les prendre comme éducateurs de l'imagination. Allons les voir pour être émus et pour saisir le secret d'émouvoir, non pour apprendre leurs pensées el les répéter.
Volons, volons clicz eux retrouver leurs modèles. Voyageons dans leur âge, où libre et sans détour, [jour... Chaque homme ose être un homme et penser au grand Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide D'une sainte folie un peuple furieux Chanter : « Amour, tyran des hommes et des Dieux ». Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, Parmi nous, dans nos vers revenons les répandre;
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques : Sur des pensers nouveaux f'nisons des vers antiques.
Le chemin est parcouru; l'évolution esl accomplie. Ghénier avait commencé par dire, à très peu près : « Sur des pensers anciens, faisons des vers nouveaux » et il n'avait pas songé à autre chose pendant plusieurs années. Plus instruit, jilus muni de réflexions, et sollicité par de nouveaux objets, devenu moderne, devenu personnel, devenu luimême en ce sens qu'il a pris conscience de soi, il dit maintenant : « Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques », c'est-à-dire faisons des vers tout nouveaux, tout modernes, tout personnels, en leur
fond; du reste, ayant, grâce à l'étude que 1 s
aurons faite de 1 antiquité, le tour, la couleur, la grâce, la force, la beauté des vers anciens, et qui si lient antiques en ce sens qu'ils seront dignes de L'antiquité.
A un autre point de vue, il était devenu moderne, comme il arrive toujours, parce qu'il l'avait toujours été. Ce n'était pas, si l'on veut, être moderne que de recommencer Ronsard; niais c 'était être novateur. Depuis quelque temps déjà, et ce fut plus vrai encore après Ghénier, mais c'était déjà vrai avant lui, les Français s imitaient eux-mêmes. Ils imitaient le xviie siècle, bien entendu en l'affaiblissant. Us étaient
sur ce chemin qui conduit aux imitations d'imitations. Avani même qu'on en arrivai là, Chénier avail compris qu'il ne fallait pas imiter les modernes, ni les anciens à travers les modernes, qu'il fallait imiter les anciens directement. C'était déjà une innovation e1 C'était déjà un affranchissement. C'était une imitation de moins, donc un joug de secoué sur deux. Plus tard, et suivant son chemin très directement et très naturellement, Chénier en vint à se dire qu'il ne fallait pas imiter les anciens non plus; qu'il fallait seulement les connaître, les sentir, les adorer et laisser leur influence produire en nous ses elfels spontanés, qu'il fallait en un mot, ce qui est la vérité même en celle affaire, étudier tout le monde et n imiter personne.
Ainsi Chénier, à Londres, comme ce Voltaire <pi il n'aimait pas et avec qui il n'a guère d'autre rapport, réfléchissait sur son art, concevait une troisième manière e( déjà commençait à la pratiquer.
Du reste, il ne faut déjà plus parler de séjour à Londres. Pendant les années 17.S8, 1789, 1790, ses voyages à Paris sont si fréquents qu'il réside d'abord presque autant, puis autant, puis plus à Paris qu'à son poste. C'est pour cela que, quoiqu'il n'ait résigné ses fonctions qu'au commencement de 1791, nous arrêtons à 1790 la période de son séjour réel à Londres. — Pendant ces voyages à Paris il continuait à fréquenter assidûment les Trudaine, la duchesse
ANDHK CHKNIEK.
d'Albany, le peintre David en son atelier du Louvre. •Il faisait la connaissance de Mine Nccker, de M. et de Mme de Montmorin, de la toute jeune Mme de Staël, qui venait de publier sou premier ouvrage, les Lettres sur Jean-Jacques. — A partir de 1790 nous pouvons le considérer comme redevenu parisien^/