‹ André ChénierChapitre 12 sur 18 · LES DERNIERS JOURS · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS

la mort. Elle peut venir dans cet instant même <>ù il écril ce vers.

Comme un dernier rayon, comme an dernier zcphyre

Anime la fin d'an beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre;

Peut-être est-ce bientôt mou tour.

Puis il y a un grand couplet sur ses amis qui 1 ont trahi, ou négligé, ou oublié; et qui se termine par le souhait, moitié d'ironie, moitié de pitié : « "\ ivez,

amis; vivez contents Vivez, amis; vivez en paix ».

— Puis, en contre-partie et en réplique, il y a le grand couplet contre ses ennemis, sur son impuissance à les vaincre, avec appel à la vérité et à la juslicc.

Justice, vérité, si ma bouche sincère,

Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère.

Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou, plus atroce injure,

L'encens de hideux scélérats Ont pénétré vos cœurs d'une longue blessure;

Sauvez-moi! Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.

Mourir sans vider mon carquois, Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de bois, Ces tyrans effrontés do la France asservie

Egorgée!... O mon cher trésor, O ma plume! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie,

Par vous seuls je respire encor.

I 52 ANDRÉ CnÉNIER.

El enfin serait venu le couplel qui eût été plus long qu'il n'esl sous nos yeux, sur la perte que fait la justice ei la liberté par la disparition de celui qui leur était un appui, un apôtre et un vengeur, et sur la résignation stoîque en face de la mort imminente et acceptée. Il avait écrit en prose, quelques mois auparavant, sans doute, dans ses papiers intimes : <( 11 est beau, il est même doux, d'être opprimé pour la vertu. » Il écrit maintenant :

Quoi! Xul ne restera pour attendrir l'histoire

Sur tant de justes massacrés ; Pour consoler leurs tils, leurs veuves, leur mémoire ;

Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance?

Allons! étouffe tes clameurs; Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice! Toi, Vertu, pleure si je meurs!

Je ne songe pas à affaiblir de tels accents par un commentaire.

A la fin de floréal, c'est-à-dire en mai 1793, survint ce qu'on a appelé la Conspiration des prisons; c està-dire que le Comité de sûreté générale découvrit ou supposa un vaste complot avec ramifications de prisons en prisons et des prisons avec le dehors, ayant pour but l'évasion des prisonniers ou la conquête des prisons par l'émeute. Il y eut des enquêtes dans les différentes geôles et des listes dressées de sus-

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peots parmi les prisonniers, c'est-à-dire de suspects parmi les suspects. Il y en eut une à Saint-Lazare et le nom de Ghénier y fut inscrit. Fuis intervinl la loi du 22 prairial, supprimant les formalités au Tribunal révolutionnaire. La Terreur devenait folle furieuse. Selon le vœu de la loi de Prairial, on commença à « vider les prisons », pins activement encore qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour. On commença par vider Bicêtre; puis on vida le Luxembourg. La mort approchait de Chénier à pas rapide-. M. Louis Chénier lit des démarches, peut-être imprudentes. Il supplia, entre autres, Barrère. Barrère s'attendrit, promit et ne lit rien. Le jour u'était pas venu où il devait trouver qu'il y avait de la prudence dans l'audace. — Au commencement de thermidor on vida les Garnies. EnOn le 5, le G, le 7 thermidor, on vida Saint-Lazare. André ne fut pas du 5, il ne fut pas du G. Pendant ce temps-là une vraie conspiration préparait la chute de Robespierre. Marie-Joseph, M. Louis Ghénier, André luimême, peut-être, purent espérer jusqu'au dernier moment. André fut du 7. Le 7, au matin, il comparut devant le tribunal révolutionnaire, avec vingt-six autres victimes, dont était Antoine Roucher, le poète.

André Chénier était accuse « de s'être déclaré ennemi du peuple, en participant à tous les crimes commis par le tyran, sa femme et sa famille dans les

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journées du 28 février 1791, des 20 juin et 10 août 1702, en insultant les patriotes, en approuvant le massacre du Champ de Mars et les tyrannies exercées sur les patriotes qui avaient échappé au massacre; en écrivant contre la fête de C/uîtcauvieu.r, contre la liberté et en faveur de la tyrannie; en entretenant des corrcsj)ondanccs avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la République, en discréditant les assignats; enûn en conspirant dans la maison d'arrêt de Saint-Lazarre à l'effet de s'évader et de dissoudre, par le meurtre et l'assassinat des représentants du peuple, notamment des membres du Comité de Salut Public et de Sûreté générale, le gouvernement républicain et rétablir la royauté en France ».

La précipitation et l'incurie était telles dans l'administration de la prétendue justice révolutionnaire qu'André Chénier était même accusé d'avoir pris part à la trahison de Dumouriez et d'avoir jeté la perturbation dans la commune de Breteuil-sur-Noye. Ces chefs d'accusation concernaient son frère, Sauveur, interné dans une autre prison et que le 0 thermidor devait sauver. On s'aperçut de celte confusion et l'on se contenta de rayer dans l'acte d'accusation d'André ce qui étail relatif à Sauveur. André Chénier fut condamné sans être entendu, comme tous les autres, le 7, dans la matinée.

Le soir même, 7 thermidor, à six heures, il était exécuté, non pas sur la place de la Révolution,

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