LES DERNIERS JOURS
comme l'ont cru plusieurs écrivains, notamment Vigny, mais sur la place do la Barrière Renversée place du Trône) où l'on exécutail depuis quelques semaines. On ne saii rien absolument sur les derniers moments de Chénier. Une légende, «gui est peu vraisemblable, puisque Chénier avait été pendanl plusieurs mois le compagnon de doucher à Saint- Lazare, voulait qu'André, rencontrant Roucher sur la charrette lui eùl dit :
Oui, puisque je retrouve un ami si Gdèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle, Et <léjà son courroux semble s être adouci Puisqu'elle a pris le soin de nous rejoindre ici.
Une autre veut (pie Chénier regardant 1 échafaud et près d'y monter se soit écrié en touchant son front : « J'avais pourtant quelque chose là! » — Il
avait parlé, dans ses Ré/lejùons sur l'esprit de parti, de « ces hommes vaguement accusés qui, suivant l'expression de ce sage et vertueux Tacite, condamnés sans être entendus, meurent comme meurt un innocent ». — Il avait dit de Cicéron : « Sa mort fut d'un citoyen, comme sa vie ».
Quarante-cinq heures après, Robespierre (lait renversé .Pendant la réaction thermidorienne, Marie- Joseph Chénier fut mille fois accusé d'avoir contribué à la mort de sou frère; Rivarol, dit-on, appela Marie-Joseph : « Le frère d'Abel Chénier », ce qui
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étail une incrimination aussi injuste que la mort même d'André Chénier. La vérité, parfaitement prouvée, est que Marie-Joseph avait fait tout ce <|u il avait pu en faveur de son frère et un peu plus que la prudence n'eut conseillé de faire. Il se défendit éloquemment dans sa belle Epitre sur la Calomnie, qui se termine par le vers célèbre :
Et ton jeune laurier grandira sous nos pleurs.
Et Mme Chénier protesta fermement par une lettre publique qui fut insérée dans les journeaux du temps, et qui, sans doute, ne laisse pas d'être dictée par la passion cjue Mme Chénier avait pour Marie- Joseph, mais qui a tout à fait l'accent de la sincérité absolue. — Tout ce qu'on connaît, du reste, de Marie-Joseph, homme désordonné et de mœurs relâchées, mais homme de cœur, plaide plutôt pour lui.
CHAIMTRK VIII
ANDKÉ tMlENIEU APRES SA M0R1
André Chénier, quand il est mort, était célèbre e1 inconnu. Tout le inonde savait son nom et qu'il Taisait de beaux vers dans la manière de Lebrun-Pindarc. On ignorait totalement sa vraie manière et son génie. 11 n'avait publié exactement que le Jeu de Paume, l' Hymne pour l'Entrée triomphale des Suisses révoltés du régiment de Cliâteauvieux, \ Avis aux Français sur leurs véritables ennemis et ses articles du Moniteur et du Journal de Paris, dont nous avons donné des extraits. Il avait gardé en portefeuille tous ses autres écrits, même les poèmes parfaitement achevés, dans tous les sens du mot, comme \ Aveugle, la Liberté, le Jeune malade, etc. Il considérait sans doute ces œuvres mêmes comme devant être remaniées ou corrigées. Remarquons, du reste, qu'il les tenait peut-être pour des j'uvcnilia, pour des œuvres d'apprentissage, et qu'il ne les aurait peut-être pas publiées, puisque sa poétique a changé, et puisqu'il
ne croyait plus, vers 17tt<S, < j i ■ i 1 fallût faire des vers modernes sur des sujets antiques. Toujours est-il qu'en 1704 le véritable André Chénier était, par sa faute ou par son dessein, complètement inconnu des hommes.
Il ne le fut pas très longtemps. Il se révéla de 1794 à 181!) par morceaux, par fragments, par apparitions successives et fugitives. Six mois après sa mort, le 20 nivôse an III (décembre 1794), la Jeune Captive fut publiée par la Décade philosophique. Elle fut reproduite plus tard, et par XAlmanach des Muses de Lan IV et par le Magasin Encyclopédique de l'an VIII. — La Jeune Tarentine fut publiée dans le Mercure du 1"'' germinal an IX (1801).
En 1802, Chateaubriand publia plusieurs morceaux inédits d'André Chénier dans le Génie du Christianisme. Il avait fréquenté beaucoup et il fréquentait encore Fontanes, Joubert, qui avaient connu André Chénier, Mme de Beaumont, qui avait été l'amie de Mme Ilocquai't, sœur de Mme Lecoulteux, et qui connaissait Marie-Joseph. C'est sans doute par Mme de Beaumont qu'il eut communication de ces quelques fragments qu'il dit « avoir retenus de mémoire ». Toujours est-il qu'il écrit avec une singulière justesse de goût :
« La Révolution nous a enlevé un homme qui promettait un rare talent dans l'églogue; c'était M. André Chénier. Nous avons vu de lui un recueil