ANDRK CHENIER APRÈS SA MORT
il idylles manuscrites où l'on trouve des choses dignes de Théocrite. Cela explique le mot de cet infortuné jeune homme sur l'échafaud. Il disait en se frappanl le front : << Mourir! J'avais quelque chose lii! » C'était la Muse qui lui révélait suri talent au moment de sa mort Voici quelques fragments... qui semblent être échappés à un poète grec »
Suivaient presque tout le fragment : « Souvent las d être esclave et de boire la lie... » avec quelques variantes insignifiantes (on ne s'étonnera pas que Chateaubriand ait noté ce passage, qu'il eût été capable d'écrire en prose, et (pie, de fait, il a écrit en prose plusieurs fois à très peu près), et cet autre fragment qui est moins dans le goût ordinaire de Chateaubriand :
Accours, jeune Chromis, je t aime et je suis belle,
I Manche comme Diane et légère comme elle;
Comme elle grande et tière; et les bergers, le soir,
Lorsque, les yeux baisses, je passe sans les voir,
Doutent si ^e ne suis qu'une simple mortelle,
Et, me suivant des yeux, disent : « Comme elle est
IN'eère ne va point te confier aux flots, [belle ».
De peur d'être déesse et que les matelots
N invoquent, au milieu de la tourmente amère,
La blanche Galatbée et la blanche ^éère.
Chateaubriand ajoutait : « Les écrits de ce jeune homme, ses connaissances variées, son courage, sa noble proposition à M. de Malcsherbes [de prononcer la défense de Louis XVI], ses malheurs et sa mort,
tout sert à répandre le plus vif intérêl sur sa mémoires Il est remarquable que la France a perdu, sur la lin du XVIIIe siècle, trois beaux talents à leur aurore : Maliilàlre, Gilbert et André Ghénier : les deux premiers sont morts de misère, le troisième sur l'échafaud ».
Ou peut dire que c'est à partir de Génie du Christianisme (1802) que la curiosité littéraire a commencé à être réveillée sur André Ghénier.
Millevoye, de son côté, avait beaucoup lu André Ghénier manuscrit, étant un assidu de Mme La Bouchardie, qui était l'amie intime de Marie-Joseph. Il s'en souvint, et un peu trop. Il publia des fragments de Y Aveugle àans les notes de l'édition de ses œuvres (1814) et, ce qui est moins légitime, il imita beaucoup de vers d'André Ghénier dans ses propres écrits. On trouvera ces rapprochements dans l'Introduction de l'édition de Becq de Fouquières.
En 1814, les manuscrits d'André étaient passés des mains de Marie-Joseph, mort en 1811, à celles de Daunou. Chénedollé les vit, en fut ému et songeai les publier. Il écrivait à Daunou (5 octobre 1814) : « En me communiquant les manuscrits d'André Chénier vous m'avez procuré, monsieur, un des plaisirs poétiques les plus vifs que j'aie éprouvés depuis longtemps. Il y a, clans les Elégies surtout, des choses du plus grand talent, des choses admirables. 11 ne faut pas qu'un tel trésor reste enfoui. Je vous conjure, monsieur, au nom de tous les gens de goût, de vous
ANimi: CHÉNIER APRÈS sa MORT. 1 6 i
bccuper d'une édition de cet infortuné jeune homme, plein d'un talent si beau et si vrai. C'est mi monu-
iiicni à ('lèvera ses mânes ci pour lequel, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je vous offre tous mes soins. Ayez donc la bonté de m'en écrire et nous nous concerterons pour cela ». — Le projet fut provisoirement abandon m''.
En 1<S1G parut un volume de morceaux choisis, procuré par Fayolle, ayant pour titre : Mélanges littéraires, composes de morceau r inédits de Diderot,
Çaylus, Thomas, Rivarol, André Cliénier Fayolle
tenait évidemment les « morceaux » de Chénier de l'obligeance de Daunou. Je n'ai pas pu retrouver ce volume.
En 1819 enfin, Daunou confia une partie des manuscrits qu'il possédait et le soin de les publier à Thabaud de Latoucbe, dit Henri de Latouche, jeune poète et dramatiste qui donnait alors des espérances Insuffisamment réalisées depuis. Latoucbe crut devoir remanier les poésies qui lui étaient confiées, corriger quelques expressions jugées un peu triviales, substituer quelques rimes à des rimes estimées trop faibles, déplacer l'ordre des vers, notamment dans le dernier poème de Saint-Lazare, surtout supprimer des morceaux entiers, tenus pour faibles, non sans raison, du reste; car il avait du goût. L'édition de Latouche n'a donc rien de scientifique. Mais il ne faudrait pas dire qu'elle soit criminelle. Elle est très
162 ANDHK CHÉNIER.
diligente et très fidèle, au travers des interventions trop officieuses. Elle ne pèche que par trop de soin à présenter un André Chénier purgé des taches qui auraient pu désobliger un peu le public de 1819. Ce qu'il y a de plus faux c'est le titre : Œuvres complète* d'André Chénier. L édition de 1819, même pour ce qui était œuvres en vers, était loin d'être complète. Le succès lut très grand. La terrible épreuve d'une publication en retard de vingt-cinq ans ne fut nullement nuisible à André Chénier. Je crois même qu'elle lui fut très favorable. André Chénier est d'une part un ronsardisant, d autre pai% en une faible mesure, mais sensible encore, un précurseur des romantiques, par sa mélancolie, par son goût d'une certaine simplicité qui ne recule pas devant le mot propre et quelquefois rustique, par ses tendances du côté du poème philosophique, enfin par ses hardiesses de rhythme, de coupes, de césures et d'enjambement. Ce n'est presque rien à nos yeux; c'était beaucoup aux yeux des lecteurs de 1819. Or, en 1819, d'une part on commençait à revenir au moyen âge, sous l'influence de Chateaubriand, et Ronsard, qui n'esl aucunement du moyen âge, du moins avait pour la génération d'alors un parfum archaïque qui ne déplaisait point; d'autre part les romantiques naissants se sentaient attirés vers un poète souvent triste; parfois gémissant, élégiaque, souvent « personnel », lundi du reste, indépendant et original et qui, tout
au un >ins, ne ressemblait pas à Boileau, ni à Voltaire. Le succès fui prompt, décidé, el presque aussi conpidérable que celui de Lamartine l'année suivante. Les deux grands poètes élégiaques, les deux Racine ne l'Elégie » (nom dont on avait salin'' Parny, bien à toit devaient se lever en même temps au ciel poétique.
La même année 1819), Latouche avait publié les Œuvres en prose, c'est-à-dire Y Avis aux Français, cl le- articles du Moniteur et du Journal de Paris. En 1824 et en 1820, il y eut de nouvelles éditions, peu surveillées et très fautives, des Œuvres en vers; en 1829 et 1830 des éditions auxquelles Latouche avait mis la main et qui étaient plus correctes et un peu plus complètes que la première.
En 1839 une nouvelle édition plus complète que les précédentes fut procurée par Latouche, cette fois en collaboration avec Sainte-Beuve. Elle contenait les fragments et le plan de l'Hermès, jusque-là resté en portefeuille et dont Sainte-Beuve avait eu communication.
En 1842 le public connut le Commentaire sur Ma/herbe. Ce commentaire consistait en notes marginales que Chénier avait écrites sur son exemplaire de Malherbe édition Barbou, 1776 . Cet exemplaire avait été découvert par M. Tenant de Latour. MM. Antoine et Tenant de Latour le publièrent, joint à une édition de Malherbe. On le trouvera maintenant dans l'édition des Poésies de Malherbe accompa-
gnées du commentaire ci André Chénier jet de quelques autres) par Becq de Fouquières (Charpentier, 1874). J'ai eu sous les yeux l'exemplaire même (|iii appartenait à Chénier et où il a écrit ses notes, de son écriture Une et tassée d'archiviste, et qui appartient à M. A. de Naurois. Un détail amusant. A la page 61 il y a une large tache d'encre. André Chénier a annoté la tache de la façon suivante : « J'ai prêté il y a quelques mois ce livre à un homme qui 1 avait vu sur ma table et me l'avait demandé instamment. Il vient de me le rendre (en 1781) en me faisant mille excuses. Je suis certain qu'il ne l'a pas lu. Le seul usage qu'il en ait fait a été d'y renverser son écritoire, peut-être pour me montrer que lui aussi il sait commenter et couvrir les marges d'encre. Que le bon Dieu lui pardonne et lui ôte à jamais l'envie de demander des livres ».
En 1862 parut l'édition Becq de Fouquières, avec introduction et commentaire continu, admirable édition critique et savante, qui est restée, quoique maintenant incomplète, l'édition considérée comme classique d'André Chénier. En 1874 parut celle de Gabriel do Chénier, lils de Sauveur Chénier, qui possédail tics manuscrits inconnus du public. Cette édition, plus complète que celle de Becq de Fouquières et qui contient tous les vers de Chénier qui ont été conservés, a cet incontestable avantage qu'elle est intégrale. Elle contient non seulement de
petits fragments qui étaient ignores tic Bc<<| de Fouquières, mais encore des pièces d'une assez grande étendue qu'il ignorait également, comme celle qui commence par : « Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre ». Malheureusement cette édition est ((infuse, mal ordonnée, cl le commentaire qui l'accompagne est loin d'être, connue celui de M. Becq de Fouquières, l'ouvrage d'un savant et d'un homme de goût. L'édition de M. Gabriel de Chénier doit servir de supplément à celle de M. Becq de Fouquièrcs.
En 1900, enfin, M. Abel Lefranc, ayant dépouillé les manuscrits déposés à la Bibliothèque Nationale, a publié : 1° dans les numéros du 15 octobre 1900 et du 1er novembre 1900 de la Revue de Paris, un ouvrage complet d'André Chénier, la Perfection des Arts, dont nous avons tiré beaucoup de textes pour la première partie de ce volume ; 2° dans le numéro du 5 mai 1900 de la Revue Rleue, une courte dissertation intitulée Apologie; 3° dans le numéro d'avril-juin 1901 de la Revue d'histoire littéraire de la France, quelques fragments divers, notes sur les auteurs anciens et modernes, notes sur l'histoire religieuse, etc. Et ce ne sont là que des extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Il y a encore de l'André Chénier inédit. Une édition complète d'André Chénier reste à faire.
Bevcnons maintenant en arrière pour tracer rapidement l'histoire de l'apparition successive des
manuscrits, histoire qu'il est naturel que nous placions après celle des éditions, puisqu'elle n'est pas terminée et qu'au contraire une nouvelle phase en commence au moment où nous écrivons. Il y a à considérer trois groupes de manuscrits d'André Chénicr : Le premier groupe est celui que Daunou possédait et ([u il tenait depuis 1811 de la main de Marie] Joseph Chénicr et qu'il a publié par les soins d'Henri de Latouche. Ce groupe est devenu la propriété de Latouche à partir de 1819. Il l'a conservé jusqu'à sa mort, arrivée en 1851. Il l'a laissé à Mlle de Flaugergues, son amie, qui habitait avec lui au hameau dit La Vallée aux Loups, sur la commune d'Aulnay, près Sceaux. En 1870, Mlle de Flaugergues prit la fuite devant 1 invasion. Quand elle revint elle ne trouva plus qu'une ruine. Sa maison avait été hrùlée. Qu'étaient devenus les manuscrits ? Avaient-ils été volés avant l'incendie ou avaient-ils été brûlés avec le reste de la maison? Des recherches et enquêtes faites en Allemagne, notamment par les soins de M. José-Maria de Heredia, conduisent à croire qu'ils n'existent plus, et que tout soin à les trouver serait inutile. Cette perte est grande; mais remarquez qu'il s'agit des manuscrits publiés par Henri de Latouche, et revus par Becq de Fouquières, et non pas, ce qui serait déplorable, de manuscrits inédits.
Le second groupe faisait partie également des manuscrits légués par Marie-Joseph Chénicr à Dau-
ANDRÉ «.iii.mi.k APRES SA MORT. 161
nou. Seulement en 18H* ils n'allèrent pas à Latouche ; ils allèrent à la famille Chénier, el ce sonl eux que Gabriel de Chénier, puis sa veuve, conservèrent jusqu'à la mort de celle dernière. Mais il faut faire une subdivision. De ce second groupe, Gabriel de Chénier a publié une partie dans son édition de 1874, el il en a laissé inédile une autre, ce qui nous fail : second groupe : manuscrits possédés longtemps inédits par Gabriel de Chénier; troisième groupe manuscrits possédés inédits par M. Gabriel de Chénier pendant toute sa vie el laissés inédits par lui et par sa veuve.
Le second groupe a été peu lu, même peu vu jusqu'en 1874, gardé qu'il était très jalousement par G. de Chénier. En 1839, Sainte-Beuve put obtenir Y Hermès et, comme j'ai dit plus haut, le publia en collaboration avec M. H. de Latouche. En 1840, Paul Lacroix put le feuilleter et en publier quelques fragments. En 1802, Bccq de Fouquières fut admis à le voir; mais sans obtenir l'autorisation d'en rien publier; d'où vinrent ses colères contre G. de Chénier et le commencement d une animosité réciproque qui ne désarma jamais. En 1867, Emile Egger put y jeter un coup d'oeil furtif et en lil son profil pour un article de la Rci-uc des Cours et Conférences et pour son Hellénisme en France. En 18G!>, Guillaume Guizot, dans une de ses leçons au Collège de France, en donna quelques vers qu'il avait quasi dérobés.
168 ANDRÉ Cil KM EU.
En 1874, il était publié par G. de Chômer dans sa grande édition en trois volumes. Becq de Fouquières n'eut pas de peine à voir que cette édition devait être assez fautive et demanda à voir les manuscrits, au moins ceux qui maintenant étaient publiés. Il n'obtint rien.
Restait le troisième groupe, les manuscrits possédés par G. de Chénier et qu'il n'avail pas publiés. Ils ne contenaient que de la prose. Il les garda, les montrant encore moins qu'il n'avait montré les précédents, jusqu'à sa mort 1880 . II les légua à sa veuve. Il fallait attendre la mort de Mme de Chénier. Elle mourut en 1802. Elle légua tous les manuscrits, tant ceux qui avaient servi à l'édition de 1874 (second groupe) que ceux qui n avaient jamais vu les presses (troisième groupe , à la Bibliothèque Nationale ; mais avec ordre de ne les laisser ouvrir et voir que sept ans après sa mort. Il fallait attendre jusqu'en 18'.)'.). lui 1899, le délai expirait, les manuscrits étaient délivrés, tout le monde les pouvait voir.
Ils forment quatre liasses. Les trois premières sont les manuscrits qui ont servi à l'édition de 1874 second groupe ; la quatrième est composée de la Perfection des arts, de Y Apologie, d'une multitude de notes sur tous sujets, de projets de pièces et plans d'ouvrages. C'est de là que INI. Abel Lefranc a tiré tout ce qu il a publié jusqu à ce jour; il y a encore beaucoup à y puiser.
ANDRE CHENIER APRÈS s A MORT. 169
Restent encore 1rs lettres «le Chénier. On en ;i tirs peu. On pou! en trouver au hasard des ventes d'autographes el des découvertes de vieilles archives et vieux papiers. On saii qu'on retrouve encore des lettres de Voltaire el même de Mme de Sévigné.
De la « littérature » d'André Chénier, comme disent les Allemands, c'est-à-dire de ce que l'on a écrit sur lui, je ne dirai que l'essentiel, c'est-à-dire ce qui servira à tracer sommairement, après l'histoire de ses éditions et l'histoire de ses manuscrits, l'histoire du succès de ses œuvres. J'en ai dit déjà quelques mots. En 181!) le succès fut grand. Il ne fut pas unanime. Si Loyson dans le Lycée français, en 1819; J. Raynouard dans le Journal des Savants, en 18ii), et NépOmucène Lemcrcier dans la Revue encyclopédique, en 1819, furent très favorables; R..., (signature commune à plusieurs rédacteurs), dans le Journal des Débats, consacra au nouveau poète deux articles très peu gracieux, qui marquent bien l'humeur et le tour d'esprit des classiques d'alors. Le 30 août 1820, il écrivait pour présenter fortement au lecteur la difficulté du sujet : « Allez-vous ressusciter ces galants bergers de l'Italie et de la Sicile...? Vous ne pouvez que copier Virgile et Théocrite. Voulez-vous nous présenter nos campagnes et leurs habitants tels que nous les voyons tous les jours ? Ce paysan mal vêtu, ce vigneron
170 ANDRÉ GHÉNIER.
courbé par le travail, qui défrichent péniblement une terre sablonneuse pour payer le percepteur et partager un mauvais pain noir avec sa femme plus noire encore, peuvent bien devenir dans vos vers un objet de pitié, mais jamais des objets qui nous charment. Que direz-vous de nos bergers? Je le demande à tous les parisiens qui ont franchi une seule fois les I «arrières. Ces espèces de sauvages couverts de peaux, endurant avec une indifférence stupide le froid et la chaleur, rossant leurs malheureux chiens pour passer le temps, peuvent bien inspirer de la commisération, mais jamais un seul hémistiche. Et nos bergères, grands dieux, fut-il jamais rien de plus anti-poétique ? Comment rendre agréables ces grosses brunes, aux bras musculeux, à la peau sèche et brûlée, à la gorge flétrie, dignes Galatées de ces Corvdons qui leur font la cour comme le bélier la fait à ses brebis? »
A la date où ces lignes étaient écrites, George Sand avait dix-huit ans.
L'article du 6 octobre 1820 avait pour objet, non plus la matière d'André Chénier, mais sa technique : « Le défaut le plus fréquent d'André Chénier est de briser ses vers par des coupes bizarres pour produire des effets. Ce défaut avait été mis à la mode par un grand poète, M. Delille, dans ses Géorgiques. 11 v essaya souvent de faire passer dans notre poésie ces sortes de coupes et de césures qu'admet la poésie
latine. Ce qu'il avait fait par nécessité, ses nombreux
imitateurs le liront par système »
En 182.'», le très jeune Victor Hugo salua avec respect et enthousiasme André Chénier par plusieurs articles de la Musc française qu'on retrou vera rassemblés dans Littérature et philosophie mêlées.
En 1829, Sainte-Beuve, porte-parole alors <lu groupe romantique, lit brillamment le panégyrique d'André Chénier dans la préface des Pensées de Joseph Delorme et dans sou article de la Revue île Paris : Mat h ur in Régnier et André Chénier, qu'on retrouvera dans ses Portraits littéraires. Comme tous ses amis d'alors, Sainte-Beuve considérait André Chénier comme un romantique. 11 n'y a rien de plus faux; mais rien qui s'explique mieux. D'abord toute école nouvelle se cherche des ancêtres et les choisit sur des analogies apparentes et superficielles. Les ronsardisants, pour combattre l'école de Marot et de Saint-Gellais, remontent à Lemaire de Belge, et même à Guillaume de Lorris, et se réclament d'eux, avec qui ils n'ont vraiment aucun rapport. L'école de 1660, pour combattre et les pompeux et les précieux de 1630, remonte à Malherbe et à Bacan, à qui vraiment elle ne ressemble guère. L'école de 1825 se cherchait partout des ancêtres, au moyen àgc, au xvi° siècle; elle en trouvait un plus rapproché d'elle et elle s'empressait de le présenter, non plus
172 ANDRÉ CIÏÉNIER.
comme un ancêtre, mais comme un précurseur. Il pouvait à la rigueur passer pour tel, comme je l'ai dit, pour un peu de mélancolie, un peu de « littérature personnelle » et quelque hardiesse de rythme. Il pouvait passer pour tel comme ronsardisant, et comme en 1828, dans son Tableau de la poésie française au XVI* siècle, Sainte-Beuve « tira à lui » et aux romantiques les poètes de la Pléiade, déjà, en 1824, dans la Muse française, dans le Journal de Victor Hugo, Charles Nodier disait : « Nous écrivons comme Ronsard et du Bartas, et c'est ce que nous reprochent les classiques. Or Ronsard et du Bartas étaient des classiques renforcés ». Il a raison de dire que Ronsard et même du Bartas étaient des classiques; il a tort de croire que les romantiques écrivent comme eux; mais il le croit et ses amis le croient, et dès lors quoi d'étonnant à ce que les romantiques enrégimentent parmi eux Chénier, qui est un ronsardisant, quand ils y enrégimentent Ronsard lui-même ? Tout le Tableau de la poésie française de Sainte-Beuve et jusqu'à ce singulier rapprochement de « Mathurin Régnier et Chénier » dans l'article de 1829, malgré les précautions oratoires que Sainte-Beuve est trop fin pour ne pas prendre, ne sont que le développement de la ligne de Charles Nodier citée plus haut.
Et enfin, qu'on y songe bien, ce sont les romantiques, et tout naturellement, qui ont su le moins,
ANDRE CHÉNIEB APRÈS SA MORT. il'A
de 1.X20 ;"i IS.'JO, ce que c'était qu'un romantique. Toutes les écoles nouvelles en sont là. De 1890 à 1900, Ibsen a été considéré en Allemagne comme un réaliste. Pourquoi? Simplement paire que la jeune littérature allemande de cette époque était réaliste el classail Ibsen dans ses rangs, ae voyant du reste dans llisen que ce <|ui répondail plus <>u moins à la conception de l'art qu'elle avait en l'esprit et qu'elle caressait. De même en 1825 les romantiques classaient dans leur état-major des écrivains qui n'avaient rien de commun avec eux. J'ai cité souvent cette liste des romantiques dressée textuellement par Stendhal en 1823 : « Lamartine, Béranger, de Barante, Fiévée, Guizot, Lamennais, Cousin, général Foy, Fauriel, Daunou, P.-L. Courier, B, Constant, de Pradt, Etienne, Scribe ». En voici une autre qui a un caractère encore plus marqué el incontestable d authenticité parce qu'elle est, en 1824, dans la Muse française elle-même : « Soumet, Lamartine, Ancelot, Casimir Delavigne, V. Hugo, Charles Nodier, Pichald, de Vigny ».
Qu'esi-ce à dire? D'abord qu'une nouvelle école littéraire ne se démêle pas elle-même et ne démêle pas ses véritables représentants au moment qu'elle naît, ni même dans les premiers temps qu'elle se développe, ce qui se comprend aisément; ensuite et surtout que, dans cet indiscernement, ou, si l'on veut dans cette vue confuse, une nouvelle école littéraire
174 ANDKÉ CHÉNIER.
se définit par ses contraires, ce qui est une manière claire et commode, mais non point précise et définitive de se définir.
Et c'est ainsi que les romantiques appelaient romantique simplement tout ce qui ne ressemblait pas à Voltaire. C'est là qu'est la clef de leurs définitions et des définitions de leurs adversaires. Les classiques de 1820 ne se réclament qu'officiellement du xvne siècle ; ils se réclament réellement, cordialement et du reste formellement et sans cesse de Voltaire.
C'est pour cela qu'ils sont « libéraux », et les romantiques, réactionnaires; ou c'est parce que les romantiques, sont réactionnaires qu'ils sont romantiques et parce que les classiques sont libéraux qu'ils sont classiques ; mais peu importe, et la clef est là : les classiques sont des voltairiens qui ne sont partisans du xvne siècle que parce que Voltaire l'était, et ils n'ont que Voltaire en la bouche; les romantiques sont des disciples de Chateaubriand et du Génie du Christianisme, vantent Chateaubriand dans chacun de leurs articles et attaquent Voltaire à tout propos et hors de propos. Il y a dans la Muse française un article de Victor Hugo contre tout Voltaire, fond et forme, où le jeune poète reproche à Voltaire de « n'être pas lyrique », en s'appuyant sur l'autorité de de Maistre, d'être un cynique, d'être un monstrum, etc. Donc, pour les romantiques, est
ANDRK CHÉNIEB APRÈS SA MORT. 17!'.
romantique tout ce qui oe ressemble pas à Voltaire.
Or ils m ont pas eu de peine à s'apercevoir qu'André Chénier n'avait aucune ressemblance avec Voltaire. Ils l'ont sacré romantique sans y regarder davantage. Sainte-Beuve, en 1820, exprimait exactement leur pensée.
Plus tard, averti par son goût, ayant pratiqué davantage André Chénier et réfléchi plus profondément sur sa manière, dégagé du reste de la chaîne, comme il a dit lui-même, qui l'attachait au romantisme, il a successivement, en trois articles qu'on retrouvera dans ses Portraits littéraires, dans ses Portraits contemporains et dans ses Nouveaux Lundis, redressé sa première vue sur André Chénier et a fini par le considérer avec raison comme le dernier des poètes humanistes, doué, du reste, d'assez de génie pour comprendre tout son temps et pour en prévoir et annoncer un autre.
Je m'arrêterai peu à l'article de Gustave Planche dans la Revue des Deux Mondes en 1838. Très bon critique pour tout ce qui est choses de goût et détails de style, Planche ne pouvait guère juger impartialement d'André Chénier, parce qu'il était dominé par cette idée, assez bonne en soi, trop obstinée et trop exclusive chez lui, jusqu à y prendre les couleurs d'une passion de sectaire, qu'il ne faut imiter absolument personne, ni les anciens, ni les étrangers. Cela mettait Planche fort à l'aise pour attaquer
et les classiques, qui imitaient les aillions ou prétendaient les imiter, el 1rs romantiques qui imitaient 1rs étrangers ou se flattaient de s'inspirer d'eux pour avoir 1 air de les connaître; et peut-être encore étaitce le goût qu'avait Planche d'attaquer tout le monde qui lui avait inconsciemment inspiré cette théorie; mais toujours est-il qu'elle le rendait incapable d'être suffisamment juste pour le grand imitateur des anciens. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de littérature dramatique 1843) revint, à multiples reprises, selon les points de vue divers où il se plaçait, sur André Chénier, et ne laissa échapper aucune occasion de le louer ingénieusement et spirituellement. Nisard, dans son Histoire de la Littérature française, a consacré à André Chénier une dizaine de pages où il y a du vrai, du faux, du contestable, de l'exquis, du médiocre et du mauvais. Il y dit que « quand André vint à Paris en 1782, Parny et Bertin y jouissaient de la faveur publique », et en 1782, Chénier était depuis longtemps à Paris, et Parny était encore très peu connu. Il fait voyager André Chénier en Orient et André Chénier n'y <sl jamais retourné depuis l'avoir quitté à l'âge de cinq ans. Il parle des élégies « qui sont venues ensuite sous l'inspiration d'un amour contrarié » et peu d'amours ont été moins contrariées que celles de Chénier, qui du reste ont été multiples. Il déflnit assez mal, ce me semble, Chénier « le dernier-né des poètes du xvne siècle », alors que Chénier a peu de