‹ André ChénierChapitre 15 sur 18 · ANDRÉ CHÉNIEH APRÈS SA MORT · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIEH APRÈS SA MORT

rapports avec le xvn* siècle el beaucoup plirs avec le xvi°. — Mais il a !>irn vu, quoique il ail exagéré ce trait juste, que la poésie personnelle naît avec Chénicr, el si au lieu de dire : « toul dans ses vers vienl de l'homme », il avail dil : « l'homme, dans Çhénier, commence à percer dans le poète », il serait, à mon avis, toul à fait dans le vrai. Il a bien saisi la différence immense qui existe entre l'élégie du xvme siècle et l'élégie d'André Ghénierel la muse « bourgeoise de Bertin el la nuise attique, même dans ses indiscrétions, de Ghénier. Il a bien vn a quel point, quoique appartenant au xvnr siècle par ses idées, el encore avec indépendance, Chénicr en esl absolument indépendant par son génie el presque par sou loin- de stvle : « J'y cherche la part du xvnr siècle. C'esl a peine si, çà et là. un hémistiche commun, une cime un peu maigre, nu vers pensé, où l'on voudrait un sentiment, donnenl la date du morceau .

On doil regretter que Vinet, dans sa judicieuse el souvent profonde Histoire de In Littérature nu XVIIF siècle, ail omis de parler de Ghénier. K mi le Egger, avec sa solide érudition, la fécondité inépuisable de ses comparaisons et rapprochements et du reste un goût très sue qui s'étail affiné au commerce assidu des lettres grecques, a consacré a André C/ténier, qui devait être à la place d'honneur en un pareil livre, deux chapitres de son Hellénisme en France (1869 .

178 ANDRÉ GHÉNIER.

De nos jours M. Harazsti a publié d'abord en langue hongroise, ensuite en Français à Paris (1892) un André Chénier, 1res soigné, 1res « documenté » où la place d'André Chénier esl bien marquée parmi les poètes de la fin du xviir siècle, que M. Harazsti connaît à merveille. M. Paul Glachant, il y a quelques mois, sous le titre de André Chénier critique et critiqué, a publié un volume où, dans une première partie, il relève les principales idées littéraires d'André Chénier et où, dans la seconde partie, il dresse un catalogue, avec analyses et citations de tout ce qui a été écrit (surtout en France) sur André Chénier.

Les hommages rendus à Chénier par les grands écrivains' français ont été nombreux et éclatants. Il faut citer avant tout les admirables pages, pittoresques, dramatiques et éloquentes du Stcllo d'Alfred de Vigny où est racontée la dernière heure et la mort d'André Chénier. Je ferai remarquer, que, sans parler de la beauté incomparable du récit, tout y est exact, les circonstances, les entours, les costumes, le tableau de la rue, l'heure, tout, excepté le lieu : Vigny a cru qu'André Chénier avait été exécuté sur la Place de la Révolution.

Victor Hugo a intitulé André Chénier une des pièces qui composent, dans la Légende des siècles, Nouvelle série, II, le Groupe des idylles. C est une des plus faibles du « groupe » et du reste de tout Yidor

ANDHE CHÉNIER APRÈS SA MORT. li'.l

Hugo, et elle ne répond pus du toul à son titre, ne donnant nullement la sensation de la poésie de (Hunier. J'eusse souhaité que Victox* Hugo fini mai plutôt le nom de Chénier à la pièce qui est intitulée Segrais et à laquelle le nom do Chénier s'accommoderait, ce me semble, beaucoup mieux; et approprions donc celle pièce-ci à Chénier, par droit du plus grand. .1»; ne crois pas, du reste, que Victor Hugo tînt beaucoup à sa répartition :

J'ai vu passer Aminte au fond du chemin creux.

Elle a seize ans et tant d'aurore sur sa tête

Quelle semble marcher au milieu d'une fête;

Elle est dans la prairie, elle est dans la forêt

La plus belle et n'a pas l'air de le faire expiés;

C'est plus qu'une déesse et c'est plus qu'une fée ;

C'est la bergère: c'est une fille coiffée

D iris et de glaïeuls avec de grands yeux bleus ;

Elle court dans les champs comme au temps fabuleux

Couraient Léonliuin, Phillodore et Glvcère.

Elle a la majesté du sourire sincère;

Quand elle parle, on croit entendre, ô bois profond.

Un rossignol chanter au-dessus de son front.

Muscs, je chaule et j'ai près de moi Slésichore, Piaule, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore; J'aime et je suis Segrais, qu'on nomme aussi Tircis; Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis; Et cette chanson s'est de ma (lùte envolée, Pendant que mes troupeaux paissaient dans la vallée Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit La descente sacrée cl sombre de la nuit.

Alfred de Musset a associé d'une manière charmante le nom de Molière et celui de Chénier dans sa merveilleuse rêverie : Une soirée perdue. On connaît la libre el très savante composition de cette pièce exquise. Musset au Théâtre Français écoute le Misanthrope. Il fait ses réflexions sur celte grande œuvre. En même temps il contemple une jeune fille assise devant lui.. .

Et voyanl cet ébène enchâssé dans l'ivoire

Un vers d'André Cliénier chanta dans ma mémoire,

Un vers presque inconnu, refrain inachevé,

Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.

J osai m en souvenir, même devant Molière ;

Sa grande ombre, à coup sûr, ne s'en offensa pas;

Et tout en écoutant, je murmurai tout bas,

Regardant cet enfant, qui ne s'en doutait guère :

« Sous votre aimable tète un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait léclat ».

Puis il revient à la pièce et aux réflexions, méditations, projets, même, qu'elle lui inspire. Cependant le spectacle finit

La charmante inconnue

Se leva. Le beau cou, l'épaule demi-nue Se voilèrent, la main glissa dans le manchon; Et lorsque je la vis, au seuil de sa maison, S'enfuir, je m'aperçus que je l'avais suivie. Hélas! mon cher ami; c'est là toute ma vie. Pendant que mon esprit cherchait sa volonté. Mon cœur savait la sienne et suivait la beauté,

AMillK CHÉNIER APRÈS SA MORT. 181

El quand j<' m'éveillai < 1 1; cette rêverie Il ne m'en restait rien que L'image chérie : « Sons votre aimable tôte, un cou blanc délical Se pi ii' et «le la neige effacerait l'éclat ».

Louis Veuillot, qu'on peul encore citer après ces

grands noms, cl leurs grandes ombres, à coup sur, ne s'en offenseront pas, a enchâssé, lui aussi, un vers d'André Cbénier dans un poème, comme il aimait à faire, comme il a fait du vers d'Hugo : « Celait une humble église au cintre surbaisse , » comme il a l'ail du vers de Musset : « Il me reste cl avoir pleuré. »

« Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice » En nos jours infestés de triomphes pervers, Plein d'horreur et d'ennui je me redis ce vers, Comme André dut le dire au chemin du supplice.

Il faut se taire; il faut que le juste pâlisse, Que sa lèvre et son bras portent les mêmes fers. Que l'insulte s'ajoute à tant de maux soufferts, Et qu'à masque levé la fraude s'applaudisse.

Nul refuge ! Partout on les verra vainqueurs.

Ceux dont ils n'ont pas fait des sbires sont claqueurs:

Le monde est leur conquête et veut qu'on le salisse.

Point de lutte! Écrasé du (lot des apostats, Raillé, muet, il faut mourir sous les pieds plats... « Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice. »

L'influence proprement dite d'André Chénier sur la littérature française du xixe siècle a été tardive. Elle ne s'est nullement exercée, en vérité, sur les

romanli({iics, et ce n'est que l'école de 18G0, « le Parnasse », comme on l'a appelé, «pi î par quelques-uni de ses représentants et non des moindres, pfocèdl de railleur de l 'Aveugle. On a commencé par l'admirer et par se réclamer de lui sans suivre son exemple; on a continué, mais quarante ans plus lard, par l'imiter, tout en l'admirant autant, sinon davantage. Les romantiques n'ont rien de lui. Tout au plus faut-il remarquer dans Victor Hugo, qui, comme on sait, a eu un style à lui, mais a écrit, à son gré, dans le style de tous les autres, certains vers, et même certaines pièces, qui sont peut-être de directe imitation antique ; mais dont on peut dire avec certitude que Chénier en a donné l'exemple à Hugo, et que Victor Hugo ne les aurait pas écrits si André Chénier n'eût pas existé. Par exemple :

Ni l'importunilé des sinistres oiseaux.

Nous laisserons fumer, à côté d'un cytise

Quelque feu qui s'éteint, sans pâtre qui l'attise,

El l'oreille tendue à leurs vagues chansons

Dans l'ombre au clair de lune, à travers les buissons

Avides, nous pourrons voir à la dérobée

Les satires dansants qu'imite Alphisibée.

Elle parlait, charmante et fière et tendre eucor,

Laissant sur le dossier de velours à clous d'or

Déborder sa manche traînante,

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