‹ André ChénierChapitre 16 sur 18 · ANDRÉ CHBNIER APRÈS SA MORT · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHBNIER APRÈS SA MORT

Bl toi. tu croyais voira ce beau Iront si doux Sourire ton vieux livre ouverl sur tes genoux Ton Iliade rayonnante.

Beau livre que souvenl vous lisez tous les deux! Elle aime, co ie toi, ces combats hasardeux

Où la guerre agite ses ailes.

Femme, elle ne hail pas, en t'y voyant rêver Le poète qui chante Hélène, et fait lever

Les pins vieux devant les plus belles.

Elle vient là, du haut de ses jeunes amours, Regarder quelquefois dans le (lot des vieux jours

Quelle ombre y fait cette chimère; Car, ainsi que d'un mont tombent de vives eaux. Le passé murmurant sort et coule à ruisseaux

De ton flanc, ù géant Homère.

La nature nous dit : « chante! » et c'est pour cela Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre On pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.

Une femme de Thèbe ou bien de Salamine, Paysanne à l'œil fier qui va vendre ses blés Et pique gravement deux grands bœufs accouplés, Assise sur un char d'Homérique origine Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine.

Un ouvrier d'Egine a sculpté sur la plinthe Europe, dont un Dieu n'écoute pas la plainte, Le taureau blanc l'emporte. Europe sans espoir Crie, et, baissant les yeux, s'épouvante de voir L'Océan monstrueux qui baise ses pieds roses.

184 ANDRÉ GHÉNIER.

Mais dans L'océan, aussi, de l'œuvre de Victor. Hugo, ces morceaux ne sont que quelques perles égarées. On sait assez que son genre est à l'ordinaire tout différent-.

Il ne faut pas dire un mot de George Sand à propos d'André Ghénier. Elle a renouvelé l'idylle, mais non point du tout ni par les procédés de Chénier, ni par sou tour d'esprit, ni à son exemple, ni pour l'avoir lu, car je ne crois pas qu'elle l'ait ouvert, ni à l'imitation des anciens. Elle est éminemment personnelle, du moins dans le roman rustique et dans le roman bourgeois, et surtout dans le roman rustique. Elle a regardé les champs et les paysans et elle les a peints en les idéalisant, et il n'y a pas autre chose dans son affaire. .

Tout compte fait, André Ghénier a ravi les romantiques; il ne les a pas inspirés.

Il a été au contraire le maître, le guide, l'ancêtre et le Dieu domestique, incontestable et du reste reconnu, des « Parnassiens ». Leconte de l'Isle, Anatole France, Léon Dierx, José-Maria de Heredia procèdent de lui et de Théophile Gautier, les uns plus de celui-ci que de celui-là, les autres et presque tous) plus de celui-là que de celui-ci, tous de tous les deux. Avec eux c'est l'humanisme qui revient et c'est le néo-antique qui se constitue en système. Avec eux c esl le dédain, plus net que dans Chénier, comme il arrive toujours chez les disciples, de tout ce qui a

ANDRÉ CHÉNIEB APRÈS SA MOUT. 18a

paru depuis Théocrite, qui se déclare, ^<>ii dans une préface célèbre de Leconte de l'Isle, soil dans sa pratique, soit dans les démarches ordinaires de tous les autres. Avec eux c'esl l'antiquité, soil qu'on remonte à travers elle jusqu'aux époques barbares,

soil qu'on ait commerce avec elle à son m enl de

perfection ci de pureté olympienne, soit qu'on la regarde aux moments tragiques où l'orient, moitié hellénique, moitié barbare, se heurte au monde romain, soit qu'on descende jusqu'aux époques confuses où le christianisme naissant rencontre le paganisme affaibli ; qui attire les regards, qui sollicite les curiosités, qui inspire le talent, qui s'impose à l'esprit et même au cœur. Et même clans les pièces modernes comme matière que se permettent quelquefois ces néo-hellènes, le souci antique reparait dans l'inquiétude de la forme nette, précise, sévère, pure et harmonieuse, sans vague, sans indéfini et sans mystérieux. Rien n'est plus éloigné qu'eux de la pesante ivresse

De ce faux et bruyant Permesse Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs.

Et en cela encore ils sont les disciples très exacts et très fidèles d'André Chénier.

Une seule chose les en sépare. C'est que presque toujours, plus ou moins, mais tous assez fermement, malgré quelques infidélités à leur doctrine, ils ont

pensé que le poète ne devait pas s'épancher en confidences dans ses œuvres, et ils ont réagi avec une certaine raideur, où entrait quelque peu de dédain, contre la « littérature personnelle » de leurs devanciers immédiats. Or, en ce faisant, ils réagissaient contre André Chénier lui-même, qui n'a nullement craint de dire « Je », de prendre le lecteur pour conûdent, de se montrer lui-même dans ses vers et de faire intervenir l'homme dans le poète. C'est ici qu'est la dissidence. Par son goût, qui n'a pas été jusqu'à l'indiscrétion, mais enlin par son goût pour la littérature personnelle, Chénier est avec le romantisme; par son néo-hellénisme et la pureté brillante de sa forme il est avec les Parnassiens. S il était plus grand, on serait tenté de dire qu'il contenait ainsi en lui tout le Romantisme et tout le Parnasse. On ne songe pas à le dire en effet. Mais je ne suis pas si éloigné de penser que, s'il eût vécu, il y avait quelque chance pour que ce fût précisément là sa définition.

Il n'a pas vécu. Tel qu'il est, après être mort à trente-deux ans, il reste notre plus grand poète idyllique, un de nos plus grands élégiaques, et l'inventeur chez nous de la satire lyrique. Il est, ce qui est une marque de l'étendue de son esprit et de la souplesse de son talent, un homme qui appartient à plusieurs siècles et même au sien, et qui n'est nulle part pins isolé que dans le sien. Il appartient au

Page 1