SON ENFANCE ET SON ADOLESCENCE. \ I
de citations de l'Anthologie el de Bouvenirs de la Grèce.
La vue directe de la nature ne lui lit pas défaut non plus. On le menait voir « sa tante Amie » en Languedoc. Au moins une fois, en 1770, à l'âge de dix ans, il y lit un long séjour. Il s'en est très bien souvenu et les relations qu'il en donne montrent qu il en reçut une impression profonde. On a retrouvé dans ses papiers la note suivante :
En me rappelant 1rs beaux pays, les eaux, les fontaines, les sources de toute espèce que j'ai vus dans un âge où je ne savais guère voir, il m'est revenu un souvenir de mon enfance que je ne veux pas perdre. Je ne pouvais guère avoir que huit ans, ainsi il y a quinze ans comme je suis devenu vieux!) qu'un jour de fête on me mena monter une montagne. Dans la montagne, à côté du chemin, à droite, il y avait une fontaine dans une espèce de voûte creusée dans le roc. L'eau en était superbe et fraîche et il y avait sous la voûte une ou deux madones. Autant que je puis croire, c'était près d'une ville nommée Limoux, au bas Languedoc. Après avoir marché longtemps, nous arrivâmes à une église bien fraîche et dans laquelle je me souviens très bien qu il y avait un grands puits. Je ne m informerai à personne de ce lieu-là; car j'aurai un grand plaisir à le retrouver lorsque mes voyages me ramèneront dans ce pays. Si jamais j'ai, dans un pays qui me plaise, un asile à ma fantaisie, je veux y arranger, s'il est possible, une fontaine de la même manière, avec une statue aux Nymphes et imiter ces inscriptions antiques : D. fontibus sacris [consacré aux Fontaines sacrées].
Il est presque certain que cette « montagne qu'or lii monter » à André Chénier es( celle de Notre- Dame de Marceille, el cette fontaine celle de Notre- Dame de Marceille ; car fontaine, montagne el chapelle sont des lieu\ de pèlerinage pour les habitants de Limoux, de Monlforl el des environs, el celle fontaine est la seule qui soii rendez-vous de pèlerins el qui ail une notoriété dans le j »ay s de Limoux.
Du reste il est certain aussi que Chénier lii de très Longs séjours en Languedoc auprès de « la la tante Amie»; peut-être même (ce sont des traditions locales que j'ai recueillies sans pouvoir les contrôler suffisamment) y fut-il élevé pendant les premières années de son séjour en France. On a des raisons de supposer qu'il habitait Carcassonnc, dans une grande maison qui est devenue l'hôtel Ferai, en face du lycée actuel, à cette époque collège des Doctrinaires. Celte maison appartenait à sa tante qui, du reste, faisait de fréquents voyages chez ses parents à Limoux et à Montfort, pays d'origine des Chénier. On croit qu'il allait au collège des Doctrinaires, lesquels, du reste dirigeaient à celle époque et le collège de Limoux et le pèlerinage de Notre-Dame de Marceille; et qu'il passait les vacances a Montfort. S'il est vrai, il aurait eu, au nombre de ses professeurs du collège des Doctrinaires, La liomiguière, plus tard célèbre. Chénier dit luimême : « J'ai passé mon enfance en Languedoc ».
SUN ENFANCE ET son ADOLESCENCE. 13
La « tante Amie • était pieuse, el André Chénier étail pieux dans ses premières années. Il se souvient de cela aussi, comme le témoigne le fragment suivant :
Quand j'étais bien enfant, je taisais de petites chapelles... beaucoup de bougies Je furetais partout pour
m'eraparerde quelques petits morceaux de saliu, rouges, bleus, pour en faire une belle chasuble galonnée de papier doré. Je chantais la messe, je prêchais, on m écoutait, on se signait; et quand, le soir, au salut, à la lueur de cent petites bougies, après bien des génuflexions et des antiennes, j'élevais un petit Saint-Sacrement de plomb, mon vieux père nourricier ùtait son chapeau et ma tante Juliette et ses amis se mettaient à genoux. Je croyais qu'à un certain âge on ne faisait plus de chapelles... mais je vis — Partout ce que je voyais taire me rappelait ma petite chapelle... un orateur au barreau faisait des pathos... et alors je me rappelais mou sermon... et les vieux magistrats le trouvaient sublime... et alors mon vieux père nourricier ôtait son chapeau... et alors les femmes le cajolaient et 1 admiraient... et alors ma tante Juliette me revenait en mémoire.... Cette chapelle m ennuya bientôt... un guerrier... un prêtre... mais celui-là, je ne l'examinais guère. Il faisait la même chapelle que j avais faite autrefois... un ministre dans sa maison... : < J'ai beaucoup d affaires; il faut que j'aille au conseil ». Oh! la belle chasuble!
« L'intention du Roi » Oh ! le joli morceau de satin!
a La confiance dont le roi m honore » Oh ! le beau
galon de papier doré ! « Le bonheur d'une nation entière repose entre nos mains ». Je 1 écoutais, j'ouvrais la bouche, je le regardais élever son petit Saint-Sacrement de plomb ; et alors chacun autour de lui : « Oh !
1 i- ANDRÉ CHÉNIEB.
oui! Monseigneur, quel travail! Accablé d'affaires, vous
êtes bien i» plaindre! Le bienfaiteur de L'humanité »
El l>nn, et lion, me disais-je. Toujours ma tante Juliette
(|iii se met à genoux Un poète... une Académie Oh!
la ridicule chapelle !
André fui mis, vers 177.'!, au collège de Navarre avec son frère Marie-Joseph. Il fil de très bonnes études, fi y noua ses premières ci ses j)lu> solides amitiés, avec les frères <le Pange el les frères Tru-
dainc.
Des vieilles amitiés de l'enfance première,
Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain,
Jadis au châtiment nous présentions la main.
Ce qui veut dire que, quoique élèves brillants, les Trudaine, les de Pange et Chénier recevaient parfois les « férules ». — De très bonne heure il lit des vers, s'il faut l'en croire, et il n'y a aucune raison de le contredire :
A peine avais-je vu luire seize printemps,
Aimant déjà la paix d'un studieux asile,
Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille,
Ma voix humble, à l'écart, essayait des concerts;
Ma jeune muse osait balbutier des vers.
Déjà même Sapho, des bords de Mitylène,
Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.
Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur,
Une source inquiète, un ombrage, une fleur,
Des filets d Arachné 1 ingénieuse trame,
De doux ravissements venaient saisir mon âme.
son ENFANCE ET SON ADOLESCENCE. 18
Des voyageurs lointains auditeurs empressé, Sur nos tableaux savants où le monde est tracé,
Je courais avec eux du couchant à 1 aurore
Que dis-je?Dès ce temps, mon cœur, mon jeune cœur Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur
G'esl le poète qui naissait, « polyphile », comme
La Fontaine, amoureux de la nature, de la grâce, des horizons lointains et des femmes, animula vagula, blandula. Il faut le remercier de nous avoir indiqué à quel âge il naquit.
André termina ses éludes probablement en 1780, ou au plus tard en 1781; car on voit qu'en 1778 il était en rhétorique. C'est en qualité de rhétoricien [nouveaux) qu'il obtint cette année-là le premier prix de discours français et le premier accessit de version latine, ainsi que le Palmarès, consulté par M. Despois, en témoigne : « Primum orationis gallice scriptse prxmium inteu hecentiores méritas et consecutus est Adreas Maria de C/icnier, Constantiaopolitanus, e Regia navarrea ». Mais à cette époque on faisait assez souvent deux années de rhétorique et presque toujours deux années de philosophie.
Dans le texte qu?e nous venons de citer on voit aussi pour la première fois le nom d'André de Chénier. On peut presque dire que toutes les familles bourgeoises d'un certain rang, au xvme siècle, glissaient ainsi la particule, qui, du reste, ne signifie rien, devant le nom patronymique de leurs fils. Il y
avait là tic la vanité, d'abord, el ensuite l'intention de donner un vague vernis de noblesse à leurs enfants, afin que ceux-ci pussent, avec quelque chance, ou quelque faveur, esquiver les rigueurs de l'ordonnance récente sur les lilres de noblesse nécessaires pour l'admission aux écoles militaires et aux grades d'officier. Disons toul de suite aussi, pour n'y pas revenir, que, comme nom mondain, André Chénier prit de très bonne heure, peut-être au sortir du collège, celui de « M. de Saint-André ». — « Saint-André » est le nom de familiarité qu'on lui donnait déjà à la maison quand il était petit. M. Louis Chénier le désigne ainsi dans ses lettres.
Quoi qu'il en soit, André Chénier, ou André de Chénier, ou M. de Saint-André, en 1781, est sorti du collège, a pour vieux amis M. David et M. Lebrun, pour jeunes amis les frères de Pange et les frères Trudaine, sait du grec, écrit bien en français, fait des vers, et n'a de vocation pour aucune profession déterminée.