‹ André ChénierChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ANNÉES D'APPRENTISSAGE De 1781 à 1783.

Il fallait pourtant faire quelque chose. Qui se mît mi démarches pour le faire entrer dans l'armée? Qui > i i t texte d'un titre « decuyer » qui avait été, plus m moins aulhentiquement, clans la famille à une late éloignée, pour qu'il y pût entrer comme noble? son père et les amis illustres de sa mère, très probablement. Tant y a qu'il fut attaché en 1782 comme '.adet-gentilhomme au régiment d'Angoumois (infanei: 1ui tenait garnison à Strasbourg. Les cadetsje/uii/iomines étaient des jeunes gens qui faisaient eur école militaire au régiment et qui étaient dans ine situation intermédiaire entre les soldats et les jfficiers. — André Chénier se déplut au régiment. Il »tait de santé faible, commençait à sentir les atteintes le la maladie douloureuse, la gravellc, qui le tortura souvent par la suite. Les exercices militaires le

18 and m': Cil EN 1ER.

fatiguaient. Ils s'accommodaient peu, du reste, au tour de son esprit. Il écrivait à Lebrun :

Los ruisseaux et les bois et Vénus et l'élude Adoucissent un peu ma triste solitude.

Oui, les cieux avec joie ont embelli ces champs. Mais, Lebrun, dans l'effroi que respirent les camps, Où les foudres guerriers étonnent mon oreille, Où, bien avant Phébus, Bellone me réveille, Puis-je adorer encor et Verluinnc et Paies ? 11 faut un cœur paisible à ces dieux de la paix.

Le seul ami qu'il se lit à Strasbourg fut le marquis de Brazais, qui servait dans le même régiment et qui avait pour les lettres le même amour et le même culte qu'André Chénier. En célébrant l'amitié, c'est son ami qu'André célèbre dans ces vers de jeunesse, déjà élégants et délicats :

Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de l'univers je vivrais exilé.

Castor charme les Dieux et sou frère l'inspire; Loin de Patrocle Achille aurait brisé sa lyre; C'est près de Pollion, dans les bras de Varus, Que Virgile envia le destin de Nisus.

Que dis-jc? Ils t'ont transmis ce feu qui les domine.

André dut quitter le régiment au bout de six mois, à la fin de cette même année 1782. Il revint à Paris, et se consacra désormais uniquement aux lettres, à l'amitié, à l'amour et au monde.

Il était de taille moyenne et bien prise; mais sa iT le était grosse et disproportionnée. Il avait les cheveux châtains, très rares sur le devant de la tête, des sa première jeunesse, longs cl bouclés naturellement par derrière, où ils flottaient librement, André n'ayant adopté ni la bourse ni le catogan. Le nez était long et fort, la bouche moyenne, sinueuse, à lèvre inférieure un peu forte, les yeux petits, bleus, très vifs. En somme il était laid, ce qui ne l'empêcha point, comme aussi bien cela n'y est jamais un obstacle, d'être adoré des femmes.

Son caractère était charmant. Très gai, quand la souffrance ou la solitude, qu'il n'a jamais pu supporter ni 1 une ni l'autre, ne l'induisait pas en mélancolie, il était généreux, fier, indépendant, et voluptueux. — Ajoutons, comme détail qui ne laisse pas d'être significatif, qu'il était gourmand. La comtesse Alfieri le lui dit avec insistance dans une lettre : « ... Je crois que vos maux viennent de trop manger; vous êtes gourmand ; l'ambassadeur fait bonne chère ;

vous êtes faible, vous vous y livrez Pour être

maître uu physique, il faut de la sobriété. Je vois d'ici toutes les objections que vous avez à me faire, parce que je connais votre penchant naturel pour la bonne chère. »

Il adorait le monde où il était toujours le bienvenu, et la conversation des femmes, qui le ravissait. Un peu de débauche à travers cela, à la manière du

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temps el peu! être an peu plus qu'il n'eût fallu. Mais quels qu'aienl été 1rs emportements «l'une jeunesse fougueuse ou les distractions du mondain aimable, il ('si évident que Ghénier, dès son retour du régiment, c'est-à-dire dès sa vingtième année, n'a pas cessé <lr travailler beaucoup. Sa lecture fut immense. Il lisait du grec, du latin, de l'anglais, du français à remonter jusqu'au xv° siècle, le tout en curieux et en érudil, faisant de la critique de textes, collationnant les variantes, rétablissant le texte vrai, commentant, faisant des rapprochements continuels entre les auteurs grecs, latins et français. On voit cela par son commentaire sur Malherbe, qui était connu, mieux encore par ses papiers récemment livrés à la curiosité et qui semblent souvent, le plus souvent, ceux d'un Boissonnade ou d'un Egger. Il lisait par curiosité de connaître, par passion d'admirer, aussi avec l'arrière-pensée d utiliser ses lectures. A chaque instant on lit dans ses notes : « J'en ferai un quadro un petit tableau en vers, ou sur toile, car il était peintre aussi]. Rendre cette image et la bien placer..., la développer. Faire passer cela dans notre langue ».

Les noms qui reviennent le plus souvent dans ses souvenirs de lecture sont Homère, Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle, Lucrèce, Virgile, Horace, Tibulle, Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, dont il a fait un éloge à

années d'apprentissage. 21

]>cn près sans réserve, Ronsard, que, du reste, il n'aime pas, Malherbe, qu il admire infiniment, Pascal, Molière, Corneille, Racine, Voltaire, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably, Buffon, Lebrun, Shakespeare, Milton (« le grand Milton », « grand aveugle donl 1 âme a <u voir lani de choses » , Gessnér, Riçhardson, Ossian. L'Italie et l'Espagne lui semblent à peu près étrangères. 11 fait allusion, cependant, à Dante, à Tasse ci à l'Arioste.

Ce n'est pas tout. 11 lit la Bible, dont il tire un poème de Suzanne et quelques vers sur Rachel. 11 s'occupe, et beaucoup, de littérature chinoise, el il

s'y passionne : « Cette ode est admirable Cette

chanson populaire est excellente à traduire in bouk. [pour mes bucoliques]. Et cette pièce d'un poète philosophe, C est Horace en chinois », etc. — C'est une éducation littéraire libre, vagabonde, compivhensive et toujours ardente, tout à fait semblable à celle de La Fontaine.

De celte éducation spontanée, succédant à celle qu'il avait reçue au collège et surtout à la maison paternelle, est sorti un esprit très libre, très hardi, assez puissant et surtout très curieux. — Que pensaitil sur les grands problèmes, sur les questions générales ? On ne sait pas très précisément. Chênedollé, sans doute pour lavoir entendu dire à Rivarol, car lui-même ne paraît pas avoir connu Chénier, affirme

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qu'il était « athée avec délices ». Rien ne l'indique dans toul ce qu'a laisse Chénier; mais il faut se hâter d'ajouter que presque rien, ce qui est très significatif, n'indique aussi le contraire. Presque jamais il ne parle de Dieu. C'est tout ce qu'on peut dire sur ce point.

Pour ennemi du christianisme, il le fut absolument. Sur cette idée que la morale chrétienne n'est nullement supérieure à la morale antique, il est formel. Contre l'authenticité de l'histoire de Jésus, contre la résurrection de Jésus, il a des pages vigoureuses, entraînantes et passionnées. Il est antichrélien radical.

11 ne faudrait pas croire pour cela qu'il soit l'ami spirituel ou l'admirateur des philosophes du xvmc siècle. Il méprise Ilelvétius profondément et il lui joue le tour, dont il a dû ressentir un double plaisir malicieux, de lui montrer qu'une de ses idées favorites est une idée de philosophe chrétien :

Helvelius n'est pas l'auteur de cette flagornerie poulies sols par laquelle il soutient que tous les hommes sont nés avec la même dose de bon sens, de talents et de capacité. Il aurait eu bien du chagrin s'il avait appris que cette découverte lui avait été ravie d'avance par les premiers auteurs du Christianisme, qui, n'étant alors suivis que de la populace, n'oubliaient rien de ce qui pouvait la flatter. Minutius Félix, dans son dialogue : « Sciât omîtes hoiiiines sine dclectu setatis, sexus, dignitatis, rationis et sensus capaces et habiles procreotos ;

j née fortuna nactos, sed natura insitos esse sapientam ».

[« 11 faut savoir que tous les hommes sans acception (1 âge, de sexe ni de dignité, ont été capables de raison et de sens et que ce n'est pas par hasard qu'ils ont trouvé la sagesse mais par nature et innéité qu'ils la possèdent ». — Je ferai remarquer que Minutius Félix ne dit pas qu'ils la possèdent tous également.] El Laclance, homme éloquent et quelquefois sage : « Dédit omnibus Deus pro virili portione sapientiam, nec quia nos Mi temporibus antecesserunt sapientia quoque anteceserunt, quse si omnibus lequaliter data est, occupari ub antecedentibus non potest ». [«. Dieu a donné à tous la sagesse, à chacun sa part, et parce que les anciens nous ont devancés dans le temps, ce n'est pas une raison pour qu'ils nous aient devancés eu sagesse. La sagesse étant donnée à tous également, elle ne saurait être détenue par les prédécesseurs à titre de privilège. » — Je ferai remarquer qu'il ne s'agit ici que de dénier aux temps antiques le monopole de la sagesse et de prouver que des novateurs peuvent avoir raison, étant vraisemblable que Dieu a partagé la sagesse également, non entre tous les hommes, mais entre tous les siècles: et qu'en dernière analyse il n'y a qu'Helvetius qui ait dit une sottise.}

André Ghénier admire peu Voltaire et ne l'estime pas du tout, ce qui, vers 1780, est une chose absolument extraordinaire et témoigne d'une très rare indépendance d'esprit. Le passage, encore peu connu, est trop important pour qu'on ne m'excuse pas de le citer presque en entier, quoi qu'il soit long :

Il n'y a point d'illustre personnage sur qui il soit plus difficile et plus dangereux d'avoir publiquement son

24 ANDRÉ CBÉNIER.

avis ; et je craindrais fort, si le mien était connu, qu'il ne m'attirât également la haine de ses partisans fanatiques et de ses fougueux ennemis. Ces! assez là le

sort des hommes <|ui cherchent la vérité sans passion, qui ne veulent qu'avoir et donner une juste idée des choses, sans flatter l'injustice des uns ni l'engouement des autres. Leur modération, qui est toujours le ton de la vérité, semble toujours aux deux partis une satire de leur excès. Parmi les enthousiastes de cet homme illustre, les uns sont des savants d'un court mérite, qui, ne connaissant guère les arts et les ayant négligés toute leur vie pour se livrer à des études plus sérieuses, souffrent impatiemment qu'on veuille attaquer la moindre chose dans un auteur qui, seul, sait les délasser quelquefois par des écrits légers, faciles, qu'on peut prendre et quitter à toute heure. D'autres sont des hommes médiocres et au-dessous du médiocre qui s'embarrassent fort peu de justice et de vérité, mais que leur orgueil arme en faveur de la gloire de Voltaire. Ils ont intérêt à vouloir qu'on adore tout dans un auteur qui leur a donné des louanges parce qu'il en donnait indifféremment à quiconque l'avait loué; et ils voient bien que s'il fallait retrancher quelques pages des écrits de ce grand homme, la première chose à réformer serait les éloges qu'il leur prodigue — Quant à ses ennemis, il n'en faut point parler. La plupart sont une canaille mercenaire qui avait un prix fait pour 1 injurier. Ainsi, en méprisant, comme je le dois, les infâmes calomnies dont on a voulu le flétrir, ses écrits, ses seuls écrits sont les témoins que j'écoule et qui, à dire le vrai, me donnent de son caractère une idée peu favorable. J'y vois une faiblesse, une pusillanimité honteuse qui lui font rechercher les faveurs des grands; il les étale avec un orgueil d'enfant, et s'ils viennent à le quitter, son dépit est aussi aigre, aussi injurieux, que

son ivresse avait été folle. J'y vois un égoïsme intolérant, un amour-propre bilieux cl colère qui lui montre

ries ennemie partout Il y revient sans cesse avec une

haine, un acharnement qui fatiguent.... Il abaisse les

plus graves sujets pour les Faire descendre il ces personnalités fastidieuses. Clicz lui tous les genres de poésie deviennent la satire. Heureux encore s il ne la faisait pas tomber souvent sur des hommes éloquents et profonds, qui ne lui avaient rien l'ail et qu'il eùl dû traiter autrement. Mais que dirai-je de ces vers qu'il écrit, non seulement aux princes et aux rois, niais à leurs maîtresses, non pour louer leurs grâces et leur beauté, mais pour leur faire compliment sur leur grandeur et leur souhaiter une prospérité durable dans la place quelles occupent Que dirai-je de cette philosophie parasite, aux yeux de qui le riche qui a une belle maison, des voitures, des chevaux et qui va porter chez une riche courtisane le fruit de vingt années de concussions est toujours un honnête homme; mais le pauvre est un gredin que l'on renvoie dans son grenier, dans sou galetas, à son cinquième étage ? Ne faitil pas beau voir un grand homme se vanter presque de sa richesse et siffler la pauvreté, comme ferait une catiu ?

Je célébrais les faveurs de Glycère, De qui jamais n'approcha ma misère.

« Ma misère ! » Comment la plume ne tombe-l-elle pas des mains avant d'écrire un pareil mot pour en faire une raillerie? Tout cela me montre un homme que je nantais pu estimer et avec qui je n'aurais guère aimé vivre. Ajoutez les vertus austères et mâles souvent livrées à la risée du vice souple et poli, les louanges éternelles prodiguées à notre luxe, à nos vins, à nos cuisiniers, et 1 ironie versée à pleines mains sur les

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hommes qui ont méprisé tous ces biens, sur les peuples qui ne les ont point connus et où une sainte égalité ne permettait pas à un petit nombre de citoyens «le s'engraisser de la faim d'autrui. Que prétend-il? Veut-il que nous apprenions à préférer de tout notre cœur l'embonpoint de l'esclavage opulent à la pauvreté sobre et indépendante? Veut-il que nous ressemblions à ces animaux élevés dans nos basses-cours, qui se rassasient en paix de 1 ample nourriture qu'on leur prodigue, sans se douter que c'est pour les manger?..: Toutefois ouvrons d'autres pages dans ce même recueil cl nous y verrons la vertu aimée et respectée et peiute de couleurs dignes d'elle; nous y verrons le vice traîné dans la boue, la grandeur accompagnée de vices foulée aux pieds, les usurpations en tout genre attaquées et avec une véhémence ou avec un sel acre et pénétrant, qui n'est pas moins efficace; enfin tous les droits de l'humanité soutenus avec une éloquence si persuasive que je m'étonne toujours que des pensées si contraires soient nées dans la même tête et que cette dernière partie de ses écrits n'ait pas obtenu de lui qu'il supprimât l'autre Je suis donc bien loin de lui vouloir

contester des talents faits pour atteindre au plus haut point de perfection dans les arts. Si le ciel les lui avait

refusés, je ne l'accuserais point Au contraire je lui

fais un crime d'avoir laissé engourdir la moitié de sa force pour fuir le travail de l'employer tout entière ; d'avoir laissé la mine d'or enfouie sous terre pour ne

point se fatiguer à l'exploiter Je me plains que, dans

la confiance et la sécurité que lui inspirait l'aveugle admiration de ses contemporains pour tout ce qui sortait de sa plume, il se soit souvent hâté de publier des esquisses au lieu d'achever des tableaux et qu'il ait mis au jour nombre d'ouvrages qui devaient plus compter sur son nom que sur leur mérite.... Tels sont

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d'énormes recueils de mélanges, «le questions encyclopédiques, où, à la réserve d'un petit nombre d'articles

fort beaux, dont il eût pu remplir un juste volume, ou ne trouve qu'un puéril amas d'opuscules, où d'intéressantes question de science et de politique sont décidées avant même d'être entamées, OÙ l'on n'apprend point de Vérités, où Ton apprend souvent le contraire, où il apporte en preuve de tout des plaisanteries oiseuses, plus malignes qu'enjouées et déjà usées et rebattues par lui-même, enfin mille folies, mille grimaces insipides que l'on ne regarderait pas, sans un coloris vif et éblouissant, un style pétillant et léger qui amuse et étourdit le lecteur et lui fait perdre avec joie autant de temps à les lire que l'auteur en perdit à les composer, M. de Voltaire s'est fait l'antagoniste de ces admirables écrits, l'Esprit des Lois et le Contrat social et en a même déchiré un, ainsi que son auteur, par des insultes

amères Les objections, si Ion en excepte une ou

deux, sont de la plus insigne faiblesse et il est heureux que l'esprit et les talents n'aient guère de force contre la raison et la vérité. On gémit pour lui de voir combien celte partie de ses ouvrages est faite avec précipitation et légèreté; combien elle fourmille de préventions aveugles, de méprises sur l'état de la question, d'inconséquences, d'inadvertances, de contresens, de plaisanteries froides et étrangères au sujet...

En général, du reste, « l'homme du xvme siècle », incrédule par légèreté, par ignorance, par air, par mode, par goùL de la nouveauté, par mépris des ancêtres, par instinct antinational, par vanité d'esprit fort, surtout par imitation, du reste merveilleusement borné, déplaît horriblement à Chénier, et,

incrédule lui-même, mais pour d'autres raisons, il le méprise profondément. Il en a tracé un joli portrait :

Pensez-vous que si tout le monde a sur les lèvres quelques vérités philosophiques, le nombre des vrais philosophes en soil plus grand ? Si peu de gens sont en état d'enfanter une idée qui leur appartienne, ou de bien

saisir relies des autres, si peu connaissent la vérité, si peu la cherchent, si peu ont des principes à eux! La plupart de ces incrédules ne le sont que par crédulité, ils sont nés pour croire, pour répéter; leur esprit inactif ne pense point et croit penser ce qu'on pense autour d'eux. Il est iuerle; rien daus lui ne le détermine. Si rien ne le poussait, il resterait immobile. Il ne se meurt que du mouvement commun. Tel homme, il y a deux cents ans, aurait passé sa vie dans les églises, un chapelet à la main, précisément pour la même raison qui fait qu aujourd'hui il plaisante sur la messe avec ses valets. Un peu de lecture et de conversation lui a appris quelques raisonnements de Bayle, de Voltaire, ou de quelqu'un de ces hommes qui nous ont éclairés. Il les répèle. Il trouve cpi ils ont raison. D'autre lectures, d autres conversations le pousseraient autrement. Sur la foi de Calvin, il irait brûler Servet. Échauffé par Bucer ou par Knox, il tuerait le duc de Guise ; prêché par un moine, il poignarderait Coligny. Suivez-le dans les opinions où il n'a point de guide. Le premier charlatan qui se présente à lui lui dit... et il le croit.... Il lui dit... et il le croit : et il le prouve, et il va partout le criant, le prêchant. Pour moi, je ne vois point qu'il y ait tant de différence entre croire cela ou la résurrection de Lazare.

C'est le développement, très vif et brillant, du mot de La Bruyère : « Un dévot est un homme qui,

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sous un roi athée, serait athée ». Il \ a telle autre époque où l'on pourrait dire : « Un athée «si un homme qui S()|1S "|l gouvernement dévol sciait dévot ». Chénier u'esl |>as dupe de ces convictions faciles, ni accessible à ces contagions. Il n'y a pas d'homme qui, tout en étant de son temps pour la vive intelligence qu'il eu avait, ait été plus indépendant de son temps par la vive intelligence qu'il avail de toutes choses.

C'est qu'aussi — on ne le savait pas, mais on vient de l'apprendre par 1 ouverture de ses portefeuilles trop longtemps restés fermés — il était observateur; il était moraliste à la façon de La Bruyère ou de Vauvenargues, pour son compte et sans en faire son métier; mais avec une singulière pénétration. On vient de le voir; on en jugera plus complètement par les quelques tableaux et portraits que je vais détacher de ses réflexions diverses.

Voici d'abord l'homme de peu de suite clans les idées, qui n'aperçoit jamais l'étendue ni la portée d'une pensée qu'il croit avoir ou d'une opinion qu'il professe. Très commun. On terrifie dix-neuf hommes sur vingt en leur montrant la conséquence logique, nécessaire et toute prochaine de l'opinion qu ils émettent.

Si dans la société vous agitez une question avec un homme qui réponde très souvent : « Je n'ai pas dit ça ; je ne l'entendais pas ainsi; ce n'est pas ce que je voulais

30 ANDItË CBENIER.

«lire... » ; taisez-vous sur-le-champ et ne discutez jamais rien avec lui. Vous pouvez être sûr que c'est un homme qui pense très peu, qui n'a jamais réfléchi sur rien, et n'a, par conséquent, rien de iixe, aucun principe stable d'où découlent ses opinions. C'est un homme qui ne voit la suite, l'étendue, la conséquence de rien ; qui recule à chaque pas, ('pouvante des abîmes où il s'est précipité lui-même, qui se voit, à chaque phrase, contraint de revenir sur ses pas et qui ne dit pas nn mot qu'il ne rétractât sur l'heure s'il avait de la bonne foi ou un esprit juste.

Voici le " petil critique », le critique des défauts et des inimitiés. Son portrait serait admirablement à sa place dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit, de La Bruyère. 11 est de tous les temps, pour cette raison qu'il est plus facile de blâmer que de comprendre et plus facile aussi de compter sur ses doigts que de penser. A un critique qui avait remarqué que M. Zola avait employé vingt fois en dix-sept pages un certain mot, l'auteur répondait : « M. X... a raison; mais il était moins né pour être critique que pour compter les voilures à l'entrée d'un pont ».

De ces parlements littéraires émanent des décisions que les sots répètent et qui les font briller entre eux. Paraît-il un ouvrage nouveau? Ils s'en emparent pour le juger. Dépourvus de goût, de jugement, de sensibilité, incapables de rien apprécier quand la voix publique ne les guide pas, ils ne regardent point s'il est bien conçu, bien pensé, s il y a des sentiments nobles et mâles, s'il est écrit dune manière vraie, forte, neuve, digne du

I sujet; non, rien «le tout cela. Que leur importe? Ils ue I savaient pas qu'on mît cela dans un livre. Dans un tableau I d Apellcs ils ne regardent que les souliers. Si l'ouvrage I est en vers, ils observent gravement que quelquefois il I n'y a pas de repos après l'hémistiche. S'il est en prose ; ils examinent combien on y rencontre de vers alexan- I drins. Et ils sont trop sévères critiques pour pardonner

I un si horrible défaut.

Voici le faux modeste ou le faux indépendant, on

II l'un ci l'autre en un seul portrait. Celui-ci est particulièrement du XVIIIe siècle ou du XIXe. Plus que Duclos, plus que Vauvenargues, Ghénier aurait pu

être, s il avait poursuivi dans cette voie, le La Bruyère du xviii8 siècle. Or c'est un La Bruyère qui a manque au xvme siècle, et il serait assez bon que tout siècle eût son La Bruyère. Cela ne sert pas à grand'ebose ; mais cela fait toujours un peu réfléchir : « Ils seraient peut-être plus mauvais encore, dit La Bruyère, précisément, s'ils venaient à manquer de censeurs et de critiques ».

Jean Gay, homme estimé en Angleterre, eut la faiblesse d'employer une partie de sa vie à se pousser auprès des grands. Comme il avait un vrai mérite, il ne put réussir à y faire fortune et alors il déclama contre eux. Beaucoup d'hommes de lettres de tous les âges, de tous les pays, ont suivi ou donné cet exemple. L'un revient si souvent et avec tant d emphase à son mépris pour l'ambition, nous fait regarder comme un effort si sublime de rester dans la médiocrité, qu'en effet je dois croire que c'est un effort pour lui. L'autre, pour vanter

32 ANDRE CIlKMI.li.

sa tranquillité, prend nn style convulsif, aigre, injurieux, qui tourmente et Fatigue. On ne se tend |>as. on ne M raidit pas, on s'assied, pour être tranquille. Un anlre dit à chaque page qu'U méprise les faveurs «lis grands» Pour un homme qui l<'s méprise, c esl s'en oecuper beau* coup. Ode affectation pénible de prôner son bonheur, d'insulter ceux qui n'en jouissent pas, n est guère propre à le faire sentir ni à faire penser qu'on l'a senti soi-même:

Voici venir l'envieux, <(iii vient toujours; car lui est de tous les temps. On peut, même dire. qU'i] a raison; car il faut envier pour avoir de l'émulation, et (|iii n'envie point est ou un orgueilleux bète ou un nul; seulement il ne faut pas montrer qu'on envie, parce que c'est ridicule, et il faut envier tout en admirant, et l'envie ne doit même être qu'une (orme d'une généreuse admiration. La Bruyère avait déjà peint l'homme à qui l'on soumet son livre, à qui 1 on demande son avis sur son livre cl qui vous parle du sien. Ghénier a repris le portrait avec bonheur :

J'allai chez un tel et je lui fis voir mon ouvrage. Malheureusement il avait écrit sur la même matière et dans

le même genre Car c'est à quoi il faut bien prendre

garde. Ménandre est un poète comique et vous allez le consulter sur les comédies que vous voulez faire : « Eh! mon ami, s'écrie-t-il en vous arrêtant aux premiers mots, ne faites point de comédies. C est dommage; vous êtes plein de talent pour tout; mais vous n'èles point propre à la comédie. Faites de tout plutôt que des comédies ». Martial pâlit en voyant une bonne épigramme, fût-elle contre son ennemi. Ne montrez point votre discours à celui-ci. C'est un discoureur; c'est

vouloir le frapper à mort. N'allez point lire vos idylles à celui-là; il en fait; vous lui donneriez la ûèvre. Chaque buteur B'empare exclusivement, non seulement du sujet

qu'il traite; niais encore de tout ce qui peut y tenir de près DU de loin, Ce dont il a parlé, vous ne devez plus le savoir que de lui, le connaître que par lui; ne vous avise/, pas d'en parler devant lui sans le citer; il \mis

regarderait) il vous écouterait, il vous épierait avec dédain : « Quoi! Vous savez cela, vous! » 11 aurait peine à s empêcher de rire. Si, dans sa tragédie, ou dans son poème ou dans son histoire, il a peint Tibère, Auguste, Livie, ne touchez plus à aucun de ces personnages. Gardez-vous même de nommer Drusus, ou Germanicus, ou la vertueuse Agrippine. C'est un vol que vous lui faites. Tout cela est à lui. Toute la famille des Césars lui appartient. Je m'imagine voir ce brigand de Nunez, qui, montant sur une barque et s avançant quelque part dans l'Océan Pacifique, s écrie que tout ce qu'il y a de terre et de mer autour de lui appartient à l'Espagne et qu'il en prend possession.

Les ridicules des académiciens ne pouvaient pas être épargnés. Chénier en connaissait quelquesuns et non des moindres. Voici M. le membre de l'Académie française en général et en particulier M. le secrétaire perpétuel. A côté de celui-ci il faut mettre je crois le nom de Marmontel; car Marmontel fut secrétaire perpétuel de 1783 à 1792 et du reste le portrait s'ajuste beaucoup plus à lui qu'à son prédécesseur d'Alembert :

Quelle arrogance ces sociétés littéraires inspirent à ceux qu'elles admettent parmi leurs membres! Surtout

celui qui en exerce la magistrature : le secrétaire perpétuel ! Il ne s'oublie nulle part; il représente; il veut bon gré mal gré ne se coucher qu'en robe et qu'en bonnet carré. Partout où il est, il parle avec poids et mesure, bien grammaticalement. Assis au coin du feu, il pense être sur un fauteuil académique. Tous ceux qui entrent, il les regarde comme des récipiendaires. Il répond à un compliment comme à un discours de réception. Il se croit le secrétaire perpétuel du genre humain Convenons que la plupart de ces grands seigneurs semblent ne chercher à vouloir passer pour gens de lettres que dans le dessein de tourmenter plus à leur aise ceux qui le sont en effet. Voyez-les, revêtus de la magistrature littéraire, inscrits enfin sur le registre de quelque académie : comme ils deviennent importants; avec quelle dignité ils représentent! Qu'un homme de génie soit assez faible, assez avide de la louange, quelle qu'elle soit, pour leur lire son ouvrage, de quel air ils l'écoutent ! Quel regard capable et intelligent ! Puis ils pèsent, ils examinent les si et les mois. Un jugement comme le leur ne doit pas être hasardé! Il y va de l'intérêt des lettres

On pourrait mettre ce qui suit en note aux marges ou à la suite du Poète courtisan de Joachim Du Bellay. La seule différence essentielle est qu'au xvie siècle le poète courtise à la cour et qu'au xvme, peut-être même au xixe et au xxp, il courtise dans les salons et auprès des grands de ce monde. La différence est essentielle, en effet; mais elle est petite :

Que de fois n'a-t-on pas vu tel ou tel auteur célèbre, qui, dans ses premiers écrits, avait déployé toutes les forces de son génie à terrasser les grands sous d'éloquentes invectives, pour peu qu il voie le jour à se mêler

parmi eux, qu ils l'invitent à souper, qu'ils les pressent de lire devant de grandes assemblées, changer tout à coup de drapeaux et devenir courtisan lui-même! <v>ue dis-je ? Il les prend pour modèles. Il imite leurs phrases, il les cite familièrement; il compose son visage; il mesure ses paroles; il représente; il va même jusqu'à protéger, et tout cela avec une maladresse grotesque, une t^ène gauche et risihle qui empêche qu'on ne s'offense de cette vanité mesquine et puérile et qui rappelle le bon Jourdain embarrassé s'il mettra ou ne mettra pas sa robe de chambre. Passe encore s'il savait prendre cette facilité, cette aisance qu'au moins une longue habitude donne aux gens de cour et qui chez eux fait de toutes ces fadaises une espèce d'exercice assez amusant à voir une fois. Car remarquez bien, je vous prie, les divers degrés de cette généalogie de bassesse. L'altier courtisan emprunte tout son orgueil des regards du maître qui ont daigné tomber sur lui ; mais à son dîner, il est maître à son tour et ses regards, en tombant sur le ridicule front de son poète, lui transmettent une partie de cet orgueil emprunté. C'est la lune qui emprunte sa lumière du soleil et qui vient sur la terre se réfléchir dans un bourbier. Mais, outre le ridicule qu'entraîne un pareil changement de conduite, combien l'homme qui en est coupable et qui est ainsi la dupe de son orgueilleuse politesse, a de quoi rougir à ses propres yeux! Confus, inquiet, tourmenté par sa mémoire, pressé entre ce qu'il fait et ce qu'il a dit, il voit bien qu'il faudrait effacer ou sa vie d'aujourd'hui ou ses ouvrages d'autrefois. Il craint que chacun ne soupçonne que ceux-ci ne venaient que d'un dépit amer et chagrin, d'une impatience colère de se voir ignoré ou négligé. Il sent que ses complaisances nouvelles rendent sa fierté passée ridicule et que sa fierté passée rend ses complaisances d'à présent plus honteuses.

A qui peul bien s'appliquer le portrait suivant? Je ne dissimule point du tout que je songe à Lebrun- Pindare. — Mais Lebrun était fort aimé de Chénier.

— Sans doute; mais, comme la distinction dépend des quartiers, l'amitié dépend des dates. Il est ('vident que le portrait répond à un homme que Chénier a aimé, puis, qu'il a étudié, puis, qu'il a connu, puis, quil a méprisé un peu. Et tout cela est ce qui a dû arriver à tout homme qui a eu commerce avec Lebrun. En tout cas voici le portrait. Il peut être celui de Lebrun, il peut être celui de beaucoup d'autres, malheureusement. Remarquez que Chénier commence par parler au pluriel, et qu'il finit par parler terriblement au singulier :

A comparer la conduite et la vie de plusieurs auteurs célèbres avec leurs ouvrages, on ne peut se persuader que le même homme agisse et écrive de deux manières si différentes. Leurs livres sont pleins d'onction, d humanité, de tendresse pour leurs amis. Les sentiments les plus délicats y sont revêtus de l'expression la plus touchante. Etudiez-les de près. Cherchez la plus minime chose dans leur cœur. Ce n'est plus cela. C'est à 1 intérêt de leur gloire qu'ils ont mesuré tous leurs heaux discours. D'après la place que vous leur avez accordée ils calculent juste celle que vous méritez dans leurs éloges. Ils n'estiment en vous que l'estime que vous avez pour eux. Un peu moins de louanges que vous leur avez donné, un peu moins d'empressement à rire de leurs mois, un moment d humeur taciturne qui peul venir ou d'un chagrin domestique ou du mauvais temps, ou d'une digestion pénible, oui, cela même suffit pour vous ôter

leur amitié. Alors quelqu un qui les avait entendus vous élever aux nues les aborde, leur parle de vous, et, pour leur faire plaisir vous loue, vous élève, répète enfin ce qu'ils ont «lit. lu froid silence leur ferme la bouche. Toul est change. Le mois passé, vous étiez un homme extraordinaire, une âme comme on non fait plus, un reste de 1 ;i tç«- d'or. Ce mois-ci, c'est le contraire. Ne vous désespérez pas : le mois prochain tout peut changer encore. Mais pour Dieu, protecteur tyrannit/ue, n'as-tu pas écrit mille lois que l'on naît avec ses talents et ses vertus.' Oui; mais ceux qui vivent avec toi, tu les exemptes <le la règle. Ceux-là dépendent de toi. Ils sont nés pour toi. Ce sont tes ombres, comme les riches Romains en avaient deux ou trois aux repas où ils étaient invités. C'est de toi qu'ils tiennent tout. Us n'ont plus de talents, s ils veulent les avoir loin de toi. Ils auront du mérite s ils le plaisent : v si no,... no. .Mais je ne sais point confondre cet auteur que j'admire avec cet homme que je n'aime point.

Telle était la manière, assez incisive, dont André Chénier lisait dans les âmes. Comment il lisait dans les livres, on le voit par mille notes et observations qui, à la vérité, datent, très probablement, de toutes les années de sa vie, mais qu'il a commencé à écrire dès la vingtième, puisqu'une de ses notes du Commentaire de Malherbe est datée par lui et fait remonter ce petit travail à 1781. — En général ce qu'on y voit, c'est qu il aime avant tout les Grecs, presque autant les Latins, infiniment peu les Anglais, sauf Milton et, en partie seulement, Shakespeare ; qu il estime et goûte Rabelais et Montaigne, qu'il ne touche à Ronsard

qu'avec précaution, qu'il connaît peu la « Pléiade », lui qui est une « Pléiade » à lui tout seul; qu'il adore Malherbe, tout en étant révolté, à la rencontre, de ses platitudes; et que, pour ce qui est du xvnc siècle proprement ilit, lui, le poète classique par excellence, il est en vérité assez froid, sur quoi il convient de s'arrêter un instant.

D'abord il n'aime pas le xvne siècle religieux, comme on pouvait s'y attendre. Il a évidemment peu lu Bossuet, point du tout Arnauld. Il a lu Pascal et il est pour lui d'une dureté égale à celle de Voltaire : « ... Les auteurs qui ont eu le malheur d'écrire d après ces fausses notions passent, parce que la nature et la vérité sont éternelles.... C'est ce qui a perdu beaucoup de beaux génies qu'on ne peut plus lire que pour admirer leurs talents, leurs belles expressions, et déplorer leur sagacité à chercher des sophismes pour prouver des absurdités... Pascal... Bossuet — Qui méconnaîtra dans ce tableau cet écrivain de parti qu'un chef-d'œuvre de style et de plaisanterie rendit formidable auxennemis de Port-Royal, ce Pascal, qui, depuis, employa beaucoup de génie à maudire le bon sens qui examine et à se révolter contre le doute, homme arrogant et orgueilleux sous les formules de l'humilité, indigné qu'aucun mortel se crût permis de secouer un joug qu'il voulait porter lui-même ; homme né pour la gloire et pour l'utilité de son siècle, s'il ne se fût étudié à perdre sa vie

dans des misères tristes et sauvages et s'il n'eût préféré au sage honneur de perfectionner les lettres et les sciences le dur plaisir d'humilier l'espèce humaine devant les chimères qu'elle-même invente dans son délire — C'est dans cet esprit que sont faits presque tous les morceaux qui composent le recueil des pensées de Pascal. Ceux qui ne peuvent se résoudre à penser et qui croient et répètent sans examen ce qu ils ont jadis ouï dire, nous les vantent sans cesse comme un livre admirable. Il y a en effet des endroits éloquents ; mais combien c'est peu de chose que de l'éloquence employée à soutenir du ton le plus arrogant les plus impitoyables sophismes ».

Et ceci a sans doute été écrit par André très jeune ; mais dans le plan de X Hermès, qui est certainement d'une époque plus rapprochée de nous, Chénier dit encore : « ... Beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété à pouver aux autres un système avant de se le prouver à cux-mèines. Il disent : ce système, je ne veux point l'examiner pour moi : il est vrai; il est incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que je le démontre. Alors, plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à inventer, à colorer les sophismes, à tordre et à défigurer tous les laits

pour en étayer leur échafaudage El pour ne citer

qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair

qae dans loul eu qui regarde la métaphysique et la

religion, Pascal n'a jamais suivi d'autre méthode ».

Voilà qui esl entendu, tout le xvne siècle religieux et philosophique est fermé «à André Chénicr. Il n'a pas assez vécu pour y entrer.

Mais le xvn* siècle même proprement littéraire est beaucoup moins aimé de lui qu'il ne serait vraisemblable qu'il le fût. Il ne cite jamais, ou quasi jamais, car il se peut que j'oublie deux ou trois de ses notes, ni Corneille, ni Molière, ni Boileau, ni La Fontaine. Je ne vois que Racine qu'il cite souvent, par rapprochement soit avec Malherbe soit avec un auteur grec et toujours avec une tendre admiration, et certes personne ne veut s'étonner que Ghénier chérisse Racine ; mais que La Fontaine lui ait échappé, ce qui paraît certain, il est surprenant.

Il a du reste une demi-page, à l'endroit du xviie siècle en général, qui sent la résistance plus que l'entraînement, encore qu'elle ne soit pas assez précise pour qu'on en puisse tirer des conclusions fermes. C'est plutôt une réflexion sur la théorie de Voltaire sur les siècles culminants, après lesquels il ne peut y avoir que décadence, qu'une attaque contre le xvnc siècle lui-même; mais encore ce n'est pas une déclaration d'amour au grand siècle :

« En nous citant le siècle dernier on nous dit sans cesse, pour nous décourager, qu'il est un certain degré où parviennent les choses humaines, où tout

ANNÉES b'APPRENTISSAGE. 41

ce qui compose... étant parvenu comme de concert à son ])lus liaui point de perfection possible, ne saul'aii rester où il est, puisque le repos est incompatible avec cet étal de force et île tension, et ne peut avoir par conséquent qu'un mouvement de décadence. Personne ne doute de ce principe. Mais le siècle dernier avait-il atteint ce degré? Je ne parle ici (pie de beaux arts et cet ouvrage, auquel il ne Tant point donner une trop grande importance, n'est point destiné à s'élever jusqu'aux belles spéculation de la politique morale. Je pense d'ailleurs que l'ail de gouverner les hommes en les rendant heureux n'est point celui dont Louis XIV s'est occupé le plus, ou, du moins, avec le plus de succès. Les savants ne contestent pas que les sciences ne fussent encore au berceau, de son temps, et quant aux beaux arts, je crois avoir démontré, par ce que nous en avons vu jusqu'ici, qu'il faut n'en avoir qu'une connaissance bien superficielle pour croire qu'ils étaient parvenus alors au plus haut point de perfection qu'ils puissent atteindre. »

On peut dire sans craindre de se tromper trop lourdement que Chénier est le dernier des poètes classiques et néo-antiques, dont le premier, à peu près, est Ronsard et dont la chaîne presque ininterrompue va de Ronsard à Chénier; mais qu'il est de cette série et de cette famille, sans vouloir en être, et qu'il prétend remonter à la source antique directement, sans

passer par le fleuve, sans s'y arrêter, sans être un chaînon de la chaîne, ni un membre, à son rang, de la famille. Il ne veut pas cire néo-antique; il veut cire antique. II ne veut être ni racinisant, ni ronsardisant. Il se place avant Ronsard, comme un artiste du xve siècle qui déterrerait lui-même les statues antiques. — En quoi, du reste, il a bien raison, et c'est là, en dehors même de son génie, son originalité toute particulière. Les indépendants sont volontiers des isolés. Il a été isolé dans son imitation ou même dans sa manière d imiter. Il a imité personnellement, librement, non par tradition ou en communauté. Il s'est mis à l'école, oui; mais il n'a voulu être d'aucun atelier.

Et c'est bien le moment de parler de son programme littéraire, de la théorie qu il a faite de son art, de ce qu'il s'est proposé de faire dans la République des lettres.

A la vérité, non, ce n'est pas proprement le moment. Car il a eu deux programmes, qui sont presque en sens inverse, l'un aux premières années de sa vie littéraire, l'autre aux dernières et comme en prévision et en préface de Y Hermès. Mais raison de plus pour dire ici ce qu'il se proposait à vingt ans, quitte à dire plus tard ce qu il se proposait à trente; et son progrès, ou son évolution, si l'on veut, n'en sera que tracé plus précisément.

Vers sa vingtième année il n'avait d'autre dessein

que d être un poète grec en français. Son premier mot est bien : « Je veux qu'on imite les anciens ». Ce qu'il veut alors, élève île Brunck, de Barthélémy, de Guys et de Choiseul-Gouffier, c'est faire passer les beautés de la poésie grecque dans la littérature française en leur intégrité, sans les altérer sons prétexte de les embellir et sans les effacer sons prétexté de les accommoder à noire goût. Ce qu'il veut, c'est une « renaissance » vraie, c'est-à-dire à la fois plus discrète et plus intime que celle de Ronsard ; plus discrète, en ce qu'elle ne consistera pas à copier violemment, à arracher par lambeaux l'antiquité et à la plaquer dans des poèmes français comme pièces de gazon dans un parterre; plus intime, en ce qu'elle consistera à penser à nouveau et à sentir à nouveau les choses d'Attique, d'Ionie et de Sicile et à se faire une âme, un cœur, un esprit et des sens antiques, par une sorte cV innutrition continue et perpétuelle. C est lui, lui le premier, plus précisément à la fois et plus poétiquement que La Fontaine lui-même, qui, de cette innutrition, a donné et la théorie, et l'image, comme plus tard l'exemple :

Comme aux bords d'Eurotas

Lorsqu'une épouse est près du terme de Lucine, On suspend devant elle, en un riclie tableau, Ce que lart de Zeuxis anima de plus beau, Apollon et Bacchus, Hyacinthe, Nérée, Avec les deux Gémeaux leur sœur tant désirée.

44 ANDRE r.HKMER.

L'épouse les contemple; elle nourrit ses yeux De ces objets, honneur de la terre et des cieux; El de son flanc, rempli de ces formes nouvelles. Sort un fruit noble et beau comme ces beaux modèles.

En beaucoup moins bon style il expose ailleurs et développe en toul son détail cette idée essentielle qui lui toute sa pensée directrice pendant sej)! ou huit années, à ce « ] 1 1 il me semble :

« Celui qui, n'ayant point de but, de plan, de série d'idées <pii le conduise, d'impulsion secrète qui le domine, n'écrit que pour tenir une plume et va eherebant de côté et d'autres quelques perles incohérentes et parasites, quelques riches lambeaux pour les coudre à sa robe qui les ternit et n'en paraît que plus pauvre, celui-là est un plagiaire ou au plus un compilateur. Mais celui qui embrasse un projet étendu, le poursuit, avance dans son vaste plan, ne perd de vue aucune partie, et, recueillant dans ses souvenirs et dans ses lectures quelques beautés qui se trouvent devant lui, grossit son fleuve déjà grand et mêle de 1 or avec de l'or; celui-là ne mérite pas les mêmes noms. Car l'un ne fait que transposer des mots d'un papier sur un autre; il emprunte sans devenir riche; et les bonnes choses qu'il rencontre ne font que passer sur ses lèvres et le laissent maigre et décharné ; tandis que l'autre les goûte, les savoure, les digère, et leur suc devient sa propre substance. Et comme il est certain que tous les

ANNÉES D'APPRENTISSAGE. ktS

I hommes reçoivent toutes leurs idées par les sens et, 1 ensuite, par la mémoire et le raisonnement, les com-

! binent, les rapprochent, les divisent, et se compo- , seul chacun un cercle, qui lui appartient, de notions

plus nu moins générales, d'expériences plus ou [•moins étendues, suivant son plus ou moins de force et de capacité d'espril ; ainsi peut-on dire que les penseurs lettrés ont en plus «-ranci nombre que les autres hommes des sens ouverts à toutes les impres- ! sions étrangères, qui, réunies à ce que la nature leur avait donné, leur forme une habitude de penser, de sentir et de s'exprimer, qui est leur, quoique en partie de sources empruntées. D'où l'on peut assez conclure, ce me semble, que cette plainte, si fréquente chez plusieurs auteurs, même anciens, que tout a été dit et qu'on ne peut plus écrire rien de nouveau, est moins fondée sur la vérité et sur la nature des choses que sur la stéritilité des écrivains. »

Donc il faut absorber en soi l'antiquité, se l'assimiler, la digérer et en faire son sang. Ensuite on pourra écrire, imitateur involontaire, sans imiter jamais. On sera « naïf » [naturel, spontané; le mot n'a pas d'autre sens de 1500 à 1800] tout en étant inconsciemment imitateur. Pour Chénier cette qualité de la « naïveté » est la première de toutes : « Naïfs » le « Si dentro impietrai » [tout mon cœur devient une pierre] ; le « Tu guardi, si, padre : clic hai? » [Comme tu nous regardes, père : Qu'as-tu?];

46 ANDRÉ OHENIER.

le « Padre mio, che non m'aiuti? » [Père, que ne m'aides-tu?] de l'épisode d'Ugolin. « Naïfs » le « Je suis chrétien » de Polyeucte; le « qu'il mourût » d Horace; le « Rome eût été du moins un peu plus tard sujette » du même; le « Eh! quoi! Toujours du sang et toujours des supplices » de Cinna ; le « Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset ante fugam soboles » de la Didon de Virgile. — « Naïfs » les adieux d'Hector et d'Andromaque. — « Malheur au cœur de pierre qui ne préfère pas cela à vingt volumes de belles phrases! »

Etude constante des anciens et cependant naturel et naïveté, que non seulement l'étude des anciens n'altérera point, mais qu'elle entretiendra, si l'on n en est point encombré, si elle est descendue au fond même et dans 1 intimité de notre être : voilà les deux premiers points du programme. »

Ajoutez-y, comme condition essentielle, la sensibilité. Il ne suffit ni d'être savant, ni d'être naturel; il faut être passionné. Boileau avait dit :

C'est peu d'être poète : il faut être amoureux. Musset dira :

Tu te frappais le front en lisant Lamartine. Ah! frappe-toi le cœur; c'est là qu'est le génie.

Entre les deux, et montrant que classiques et romantiques et intermédiaires sont tous d accord sur

ce point dés qu'ils ont le sens artiste et dès qu'ils ont réfléchi sur leur art, Chénier écrit :

L'art des transports de l'âme est un faible interprète.

L'art ne fait que des vers: le cœur seul est poète.

Sans sa fécondité le génie opprimé

Ne peut garder l'ouvrage en sa tète formé.

Soit que le doux amour des nymphes du Permesse

D'une fureur sacrée enflamme sa jeunesse,...

Soit que d'ardents désirs son âme poursuivie

L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie;

Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour,

Souhaité de la gloire

Malgré lui, dans lui-même, un vers tendre et fidèle Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son cœur dicte; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu'obéir et que prêter la main.

Être pénétré des anciens, être naturel, être passionné, c'est toute la poétique de Chénier dan?; ses années de recherche et d'apprentissage. C'est ainsi qu'il se flatte de pouvoir donner à la France un nouveau Tibulle, un nouveau Callinaaque et un nouveau Théocrite; car c'est à cela, quoiqu'il ait un peu songé à \' Hermès dès la vingtième année, qu'il borna longtemps son ambition, déjà assez vaste. En un mot, comme il l'a dit d'un mot admirablement trouvé et bien juste, « créer avec les anciens », se mêler à eux, non pas s'unir à eux comme la vigne à l'ormeau ou le lierre à l'érable ; mais les mêler à soi comme la sève au tronc et les faire vivre en soi et jeter des

rameaux nouveaux et des fleurs nouvelles, voilà ce qu'il poursuit jusqu'à présent d'une passion ardente, patiente el sûre. Il décrit ce travail très particulier en des vers saisissants de précision comme de grâce :

Ami, Phœbus ainsi me verse ses largesses.

Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses;

Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux

M embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.

Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,

Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages

Traduits de tel auteur qu'il nomme, et, les trouvant,

Il s'admire et se plaît de se voir si savant.

Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître

Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.

Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant

La couture invisible et qui va serpentant

Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.

Je lui montrerai l'art ignoré du vulgaire

De séparer aux yeux, en suivant leur lien,

Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien.

Tantôt chez un auteur [adopte une pensée; Mais qui revêt, chez moi souvent entrelacée Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement, J'en détourne le sens et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s étonnent de peindre.

Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain noblement transplantés; Au tronc de mon verger ma main avec adresse Les attache et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux 1 insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.

ANNIŒS D'APPRENTISSAGE. 49

En un mot Chcnier ne voulait, vers la date où nous sommes, que donner à la France un Ronsard lié à l'antiquité d'un commerce plus intime que Ron» sard lui-même ei connaissant mieux, s il étail pos-< sihlc, l'art d'imiter originalement. Et sa poétique aurai) pu se résumer en cette devise : Faisons des Pers nouveaux sur des pensers antiques. Nous verrons tpie, plus tard, il a précisément retourné celle devise et qu'il dira : « Sur des pensers nouveaur faisons des vers antiques », ce <pii est, non seulement l'inverse, mais juste le contraire; et ce qui est une poétique beaucoup meilleure, et, sans que le fond de la faculté poétique ait besoin de changer, sans que le poète ait besoin de se renoncer lui-même, une méthode beaucoup plus féconde.

Et comment, matériellement travaillait - il ? Il nous l'a dit aussi lui-même. Il faisait tout à la fois. Plein de projets, il quittait l'un pour l'autre au hasard de l'inspiration, quand il se sentait triste reprenant une élégie commencée quelques semaines auparavant; quand il se sentait amoureux revenant à un « art d'aimer » ébauché ; quand il était en goût de science et de philosophie jetant quelques vers au travers du plan tracé depuis longtemps de son Hermès. Aussi quand nous parlerons ici de première manière et de seconde manière de Chénier, ne faudra-t-il jamais prendre ces mots à la lettre. Il a eu toutes ses manières à la fois; seulement, de telle

date à telle autre, il travaillait plus fréquemment et plus complaisamment dans l'une d'elles et de telle date à telle autre plus souvent et plus diligemment en une autre .

Celle habitude de passer en quelque sorte d 'un appartement à un autre appartement de son esprit était si bien la sienne qu'il l'a définie et décrite, à notre connaissance, deux fois, une fois en vers, une fois en prose. H y a confirmation et contrôle. A son ami De Pangc il écrivait : « Tu sais combien mes muscs sont vagabondes. Elles ne peuvent achever promptement un seul projet ; elles en font marcher cent à la fois. Elles font un pied à ce poème et une épaule à celui-là. Ils boitent tous et ils seront sur pieds tous ensemble. Elles les couvent tous à la fois; ils sortiront de leur coque tous à la fois. Souvent tu me crois occupé à faire des découvertes en Amérique et tu me vois arriver avec une flûte pastorale sur les lèvres. Tu attends un morceau & Hermès et

c'est quelque folle élégie L'argile que j'avais

amollie et humectée pour en faire un pot à beau, sous mon doigt capricieux devient une tasse ou une théière. Irai-je me contraindre? Non. D'autant que mon esprit n abandonne jamais ses premiers sujets et que par un plus grand circuit il y revient toujours ».

Et il écrit à Lebrun presque, ici et là, dans les mêmes termes :

Mes rcgiirds vont errant sur mille et mille < > I » j < ■ t ^ :

Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les liens; dans mou camp partout je les rassemble, Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S'égaranl à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les yeux ou le Front, Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne cl vole Travailler à cet autre OU la jambe ou l'épaule. Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement, tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir.

« Eh bien, nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui?

— Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire.

— Bon! Bon! Etcel Hermès dont vous ne parlez pas! Que devient-il? — Il marche, il avance à grands pas.

— Oh! je m'en lie à vous — Hélas ! trop, je vous jure.

— Combien de chants de faits ? — Pas un je vous assure.

— Comment? — Vous avez vu sous la main d'un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur,

Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre?

Il achève leur moule enseveli sous terre,

Puis par un long canal en rameaux divisé,

Y fait couler les flots de l'airain embrasé,

Si bien qu'en même temps cloches, petite et grande,

Sont prêtes

Moi, je suis ce fondeur : de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule, Puis sur tous à la fois je fais couler l'airain. Rien n'est fait aujourd'hui; tout sera fait demain.

Habitude excellente; parce qu'elle permet au poêle

de profiter jour à jour de son inspiration, de sa sensation du momenl et de ne se jamais contraindre et de tout utiliser et de ne rien perdre et de se traiter soi-même comme plusieurs instruments de musique qui sont plus ou moins disposés à vibrer bien selon l'état de l'atmosphère. — Habitude dangereuse, parce qu'elle suppose qu'on peut compter sur le temps et qu'on ne mourra pas à trente-deux ans laissant des moules à demi remplis.

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